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lundi 5 janvier 2026

Toutes peines confondues de Michel Deville (1981) - ★★★★★☆☆☆☆☆

 


 

Dans sa conformité, le cinéma de Michel Deville peut sans doute être comparé à celui d'Alain Resnais. La sophistication que prend la forme chez l'un comme chez l'autre peut insuffler chez certains spectateurs une profonde incommodité. Un certain rejet qui s'explique probablement avant tout à travers la distanciation de chacun de ces deux auteurs vis à vis de leurs personnages et de l'intrigue. Indiquant ainsi une approche parfois détachée de tout réalisme, créant à l'occasion, cynisme et théâtralité. Beaucoup plus intelligible lorsqu'il traite de la passion de Béatrice (Miou-Miou) pour la littérature dans La lectrice et à contrario, beaucoup plus complexe lorsqu'il nous livre ce que d'aucuns considèrent comme son chef-d’œuvre (Le Paltoquet en 1986), ou enfin lorsqu'il aborde le polar sous un angle déjà moins aisé mais à l'exacte croisée entre ses œuvres les plus accessibles et celles qui demandent un surcroît d'effort et de concentration avec Péril en la demeure, l'on considérera alors que Toutes peines confondues peut être considéré comme l'un de ses longs-métrages rejoignant cette dernière catégorie. Un pont entre l'exigence d'un cinéma qui peut paraître autocentré sur une certaine forme d'onanisme intellectuel et l'accès à un spectacle plus classique qui serait alors perverti par la vision excessivement ''autiste'' de son auteur... S'il y a un auteur et plus encore une œuvre que l'on pourrait comparer avec Toutes peines confondues, ce sont Bertrand Blier et son remarquable Buffet froid. Car si les thématiques ne partagent rien en commun, l'un comme l'autre des deux cinéastes jouent de la déshumanisation, mais également du détachement des personnages qui évoluent d'un côté comme dans l'autre dans des univers froids, sombres et parfois nocturnes. Si Buffet froid, malgré sa très forte tendance à distiller un humour noir des plus efficace et à demeurer un monument de mise en scène, d'interprétation, d'écriture et d'exploitation de son principal environnement est une œuvre qui semble faire vivre ses personnages sur les planches d'un théâtre imaginaire et à ciel ouvert, Toutes peines confondues consiste en un exercice de style déjà beaucoup moins brillant en la matière...


Écrit par Rosalinde Deville d'après le roman de l'écrivain américain de romans policiers Andrew Coburn, le script souffre de lourdeurs d'écriture qui lui sont inévitablement rédhibitoires ! L'écart qui s'opère en effet entre l'originalité de la mise en scène et de la direction d'acteurs et le peu d'inventivité des dialogues dont certains méritent malgré tout d'être retenus transforment une fantaisie qui aurait mérité d'être jusqu’au-boutiste dans sa manière d'aborder son sujet plutôt que d'hésiter en permanence entre anti-polar et film noir contemporain. Michel Deville offre aux spectateurs, un casting bigarré entourant les trois principaux interprètes que sont Patrick Bruel dans le rôle du flic qui enquête sur le double-meurtre du couple Rose et Sylvestre Gardella, Jacques Dutronc dans celui d'Antoine Gardella, le fils des deux victimes et avocat pénaliste apparemment rattaché à des affaires douteuses et enfin Mathilday May, laquelle incarne Jeanne, l'épouse d'Antoine. Une femme aussi trouble que troublante, dont la beauté participe de cet étrange jeu de séduction qui va naître entre le flic et celui que ce dernier est chargé d'infiltrer... Accompagné de manière permanente par la musique du compositeur russe Dimitri Chostakovitch, Toutes peines confondues mérite vraisemblablement d'être connu mais l'opacité avec laquelle Michel Deville insiste pour dénier le droit au spectateur lambda de s'y retrouver dans ce charabia de dialogues pas toujours très bien sentis et dans cette mise en scène froide et ostensiblement (im)personnelle empêche une lecture claire et limpide des événements. Il ne faudra donc pas envisager le long-métrage sous la forme la plus claire et concise qui soit mais davantage comme un objet qui choisit tout d'abord d'intensifier le regard désabusé et l'action déshumanisée de ses protagoniste pour ensuite s'intéresser réellement au propos du film... Au final, Toutes peines confondues est une œuvre ardue, assez peu divertissante, austère, mais aussi aux dialogues manquant cruellement de punch et d'inspiration...

dimanche 4 janvier 2026

L'union sacrée d'Alexandre Arcady (1989) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

''Cette histoire est une fiction. La réalité est tout aussi cruelle''


En Europe et de manière plus générale dans tout l'Occident, le terrorisme islamiste est devenu l'une des principales causes de préoccupation de la part des peuples et des politiques. Rien qu'en France et entre 2000 et 2025 l'on dénombre entre trois-cent cinquante et quatre-cent attentats motivés par l’extrémisme islamiste. Et c'est sans compter sur les tentatives avortées déjouées par différents services au titre desquels l'on peut notamment citer la DGSI, la DGSE, l'Armée ou la Police Nationale... Parmi les œuvres de fiction inspirées ou non de faits réels ayant traité plus ou moins directement du sujet, l'on peut citer L’Assaut de Julien Leclercq en 2010 sur la Prise d’otages du vol Air France Alger-Paris en 1994, Made in France de Nicolas Boukhrief en 2015 sur l'Infiltration d’une cellule djihadiste en région parisienne, Nos patriotes de Gabriel Le Bomin en 2017 sur la Radicalisation en prison et sur les dérives idéologiques ou plus récemment, Vous n’aurez pas ma haine de Kilian Riedhof et Revoir Paris d'Alice Winocour tous deux réalisés en 2022 et plus ou moins inspirés des attaques terroristes survenues sur notre territoire le 13 novembre 2015. Maintenant, s'agissant de la relation entre peuple arabe, juif et autres communautés, plusieurs longs-métrages français ont traité du sujet à divers degrés de sérieux, de réalisme ou de fantaisie. Parmi eux, l'un des plus notables demeure bien évidemment la comédie culte de Gérard Oury, Les aventures de Rabbi Jacob en 1973. Plus récemment, Philippe de Chauveron a réalisé entre 2014 et 2021 les trois volets de la série de films Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ? Juif, Maghrébin, français dit ''de souche'' et asiatique y sont ainsi représentés de façon relativement légère. Maintenant, remontons jusqu'en 1989 avec L'union sacrée d'Alexandre Arcady, cinéaste dont les principales préoccupations sont généralement portées sur le communautarisme, l'immigration, les liens familiaux ou la criminalité. Des thèmes que l'on retrouve en grande partie dans ce polar qui réunit un fameux casting mettant tout d'abord en avant Patrick Bruel et Richard Berry. Originaire d'Algérie, le premier quitte son pays de naissance pour rejoindre la France durant son enfance. Quant au second, il naît à Paris au tout début des années cinquante. Patrick Bruel incarne Simon Atlan, un policier de la brigade des stupéfiants d'origine juive, père d'un jeune garçon et séparé de son ex-épouse Lisa Vernier (l'actrice Corinne Dacla). Quant à Richard Berry, il interprète le rôle de Karim Hamida, un flic de la DGSE infiltré parmi les membres de la brigade des stupéfiants dirigée par le commissaire Joulin (Bruno Cremer) sur commande de son supérieur, le colonel Revers (Claude Brasseur).


'' - Ils sont Nombreux ? (Simon Atlan) - '' Une poignée. Mais si on ne les arrête pas, ils seront partout !'' (Karim Hamida)


Le duo Bruel/Berry fait figure de personnages centraux d'un Buddy Movie dans lequel deux hommes qui ne partagent ni la foi religieuse, ni les origines et ni les méthodes de travail vont devoir bosser ensemble. Si Simon se montre ''instable'', Karim est nettement plus ''réfléchi''. Les deux hommes vont devoir démanteler un réseau de cocaïne non coupée qui fait des ravages parmi les étudiants qui meurent en général d'avoir consommé la drogue pure ! Si les rapports entre les deux hommes sont d'abord compliqués, ils vont laisser leurs différences de côté pour mener à bien leur mission et ainsi faire tomber un certain Ali Radjani (excellent Saïd Amadis), un diplomate du Moyen-Orient impliqué dans un réseau d'islamistes radicalisés directement responsables de la diffusion de la cocaïne dans les lycées français... Tout en retrouvant plusieurs de ses acteurs fétiches, Alexandre Arcady se rapproche déjà à l'époque de sujets qui continuent aujourd'hui à alimenter les médias et la peur des citoyens. Reposant sur un script du réalisateur lui-même et des scénaristes Daniel Saint-Hamont et Pierre Aknine, L'union sacrée s'inspire en outre de divers événements. À commencer par l'affaire Wahid Gordji. Un diplomate iranien soupçonné quelques années auparavant d'avoir supervisé des réseaux islamistes dans l'hexagone avant d'être discrètement extradé dans son pays d'origine. Le long-métrage illustre sur le ton du polar le lien entre trafic de drogue et terrorisme. Toujours attaché à la famille, Alexandre ne manque pas d'évoquer les liens qui unissent Simon à son fils, son ex-femme, son oncle ou encore sa mère Blanche qui à l'écran est interprétée par Marthe Villallonga qui dix ans après avoir incarné le rôle de Marguerite Narboni dans Le coup de sirocco déjà signé Alexandre Arcady joue pour la seconde fois celui de la mère du héros interprété ici par Patrick Bruel. Plus de trente-cinq ans après sa sortie en salle, L'union sacrée reste une œuvre divertissante, réaliste, quelque peu visionnaire et donc tout à fait d'actualité...

 

samedi 13 décembre 2025

L'Indic de Serge Leroy (1983) - ★★★★★★★☆☆☆



Serge Leroy, l'un des spécialistes du polar et du thriller à la française des années 70-80 revenait en cette année 1983 avec le policier L'Indic. Un quatuor d'interprètes formé autour de Daniel Auteuil, Thierry Lhermitte, Bernard-Pierre Donnadieu et Pascale Rocard. Si les deux premiers s'étaient jusque là surtout distingués dans la comédie, Bernard-Pierre Donnadieu se vit quant à lui offrir quelques rôles dans des polars non moins passionnants réalisés par les maîtres du genre en France, de Henri Verneuil à Georges Lautner. Quant à l'actrice Pascale Rocard, la jeune femme n'a à l'époque tourné que dans une poignée de long-métrages et fera par la suite, une carrière beaucoup plus importante à la télévision que sur grand écran avec, notamment, sa présence très remarquée dans le feuilleton de Jean Sagols, Le Vent des Moissons en 1988. L'Indic, lui, est un thriller dans la tradition du cinéma français de l'époque. Celui qui tentait avec plus ou moins de bonheur de s'aligner sur un genre largement représenté et dominé par le cinéma outre-atlantique (heureusement, les choses ont changé depuis). Si Serge Leroy a parfois bien du mal ici à atteindre ses objectifs, son septième long-métrage n'en est pas pour autant bon à jeter aux ordures.

Bien qu'il ait quelque peu vieilli sous certains aspects (le look de Thierry Lhermitte/Dominique Leonelli étant plutôt ringard de nos jours), le long-métrage de Serge Leroy est l'un de ces petits films policiers sans prétentions qui gagnent à être vu au moins une fois ne serait-ce que pour son ambiance austère, l’œuvre démarrant très rapidement sur un ton mortifère. L'Indic joue sur plusieurs niveaux de dualités. Entre Dominique Leonelli et l'inspecteur Bertrand/Daniel Auteuil. Ou bien même ce dernier est la belle Sylvia/Pascale Rocard qui même si ce détail est au départ le fruit du hasard, a choisi le camp des voyous plutôt que celui de l'autorité. Serge Leroy crée un climat dépressif accentué par la partition musicale du compositeur Michel Magne. Surtout, il intègre une romance entre le voyou Leonelli et Sylvia, quelque peu déboussolée par la perte de sa tante.

Une chose est certaine, on n'est pas là pour rire. Non pas que L'Indic assène de manière intempestive les séquences de braquage, les courses-poursuites ou les meurtres (qui se comptent sur les doigts d'un manchot), mais même dans la relation qu'entretiennent les divers personnages, des trois principaux protagonistes jusqu'à l'inquiétant antagoniste incarné par Bernard-Pierre Donnadieu, il se dégage un parfum de pessimisme qui transpire même dans la relation intime entre Sylvia et Leonelli. Comme si la mort pouvait venir frapper à leur porte à tout moment. Daniel Auteuil est de ceux qui se fondent le mieux dans la peau de leur personnage. D'un charisme peu évident, surtout en comparaison d'un Thierry Lhermitte séduisant, il incarne à merveille ce petit flic nerveux et collant ambitionnant d'arrêter le redouté truand, Ange Malaggione/Bernard-Pierre Donnadieu. Si l'on s'ennuie quelque peu, L'Indic n'en est pas moins un polar à la française qui de nos jours possède au moins le mérite de nous renvoyer à une époque où Paris arborait un visage bien différent. A l'image de la gare de l'Est qui à travers quelques plans éveilleront quelques bons souvenirs à celles et ceux qui aimaient y flâner. Un détail, peut-être, sans importance, sans doute, mais le film de Serge Leroy n'ayant pas la puissance d'un Mort un Dimanche de Pluie signé Joël Santoni, on lui accordera tout de même la troublante et envoûtante faculté d'évoquer le Paris d'avant, sa police, et ses voyous, sur fond de romance désespérée...

lundi 2 décembre 2024

Adieu blaireau de Bob Decout (1985) - ★★★★★★☆☆☆☆

 


 

Un an sépare les sorties des Fauves de Jean-Louis Daniel et de Adieu Blaireau de Bob Decout. L'occasion hier soir d'un double programme consacré à l'un des acteurs français les plus habités de sa génération. Deux œuvres suintantes. Deux polars moites portées par un Philippe Léotard déjà sous perfusion d'alcool. Marinant dans son jus, le frère de l'ancien Ministres des Armées de France François Léotard incarne notamment dans Adieu Blaireau, le rôle de Fred. Un acteur de théâtre sans le sou, interdit des cercles de jeux qui doit une forte somme d'argent à un certain ''Professeur'' qu'incarne de son côté Yves Rénier. Séparé de Brigitte (Juliette Binoche) qu'il surnomme B.B et dont il est pourtant toujours fou amoureux, Poupée (Amidou) lui offre l'occasion de se refaire la main en lui proposant de tuer un homme contre rémunération. Fred accepte. Entre-temps, il fait la connaissance de Colette (Annie Girardot), une cinquantenaire qui vient de passer les cinq dernières années en prison. Dès leur deuxième rencontre dans un bar bruyant, ils nouent une relation qui va s'avérer éphémère... Pour son premier des deux seuls longs-métrages qu'il aura réalisé durant sa carrière (le second, Les gens honnêtes vivent en France, ayant vu le jour vingt ans plus tard en 2005), Bob Decout signe une œuvre franchement déstabilisante. Pour des raisons qui peuvent davantage échapper au camp des pour qu'à celui des contre, Adieu Blaireau a le dur labeur de devoir endosser une réputation peu flatteuse de mauvais polar. Il faut dire que son écriture est parfois confuse et que la soliloquie de Philippe Léotard dont la voix semble de plus en plus usée par l'abus d'alcool n'arrange rien. Une formulation des dialogues qui n'a pourtant rien à envier à l'univers particulièrement barré de certains films signés du franco-polonais Andrzej Żuławski (L'amour braque et ses flatuosités verbales pouvant être un véritable frein à la compréhension du récit). Il est vrai que Adieu Blaireau est parfois difficile à suivre. Au point de laisser certains spectateurs sur le bord de la route. Ce mélange de brigands dont on finit par ne plus comprendre qui fait partie de quelle organisation criminelle termine d'asseoir l’œuvre de Bob Decout comme l'un des archétypes du thriller français glauque des années quatre-vingt.


Mais surtout, Adieu Blaireau, en mettant tout d'abord en scène Philippe Léotard dans la peau du principal personnage, lui rend directement hommage en traitant le sujet à travers certaines habitudes ou certaines passions qu'il avait contractées comme en témoigna son frère François dans son livre A mon frère qui n'est pas mort en 2003. Acteur, tout comme le personnage de Fred, Philippe Léotard et son personnage semblent effectivement partager leur amour pour les femmes ou pour l'alcool, le réalisateur plongeant son protagoniste dans la nuit. Univers noctambule qu’appréciait également l'acteur... Si la présence d'Annie Girardot peut s'avérer relativement étonnante dans ce polar parfois exagérément étouffant, il est arrivé que l'actrice elle-même ose poser le pied dans des œuvres plutôt sombres. Comme en témoigna notamment l'année précédente Liste noire d'Alain Bonnot dans lequel elle incarnait Jeanne Dufour, la mère d'une adolescente décédée lors du braquage d'une banque qui n'était alors plus intéressée que par une seule chose : venger la mort de sa fille. Bien qu'elle incarne dans Adieu Blaireau le personnage de Colette, une ancienne taularde qui n'a donc pas connu l'amour depuis ces cinq dernières années, les quelques trop rares séquences qui l'unissent à Philippe Léotard sont un véritable vent d'espoir et théoriquement un nouveau souffle pour le personnage de Fred. Mais aussi pour les spectateurs qui découvrent enfin dans ce brouillard qui colle littéralement à la peau des personnages et du public, de quoi changer d'air. Car le couple que les deux acteurs forment ici est vraiment touchant. Même si une fois encore certains dialogues sont difficiles à déchiffrer. Mais cet espoir qui naît entre ces deux êtres déchirés ne va, bien évidemment et malheureusement, pas faire long-feu. Bob Decout insistant sur le côté nihiliste de cette histoire écrite par ses soins, on devine que leur ''romance'' va tourner court. Notons la présence à l'image de Jacques Penot dans le rôle de Gégé, le meilleur ami de Fred ou de la toute jeune Juliette Binoche qui n'avait débuté sa carrière que deux ans auparavant et qui dans Adieu Blaireau incarne le rôle de Brigitte. Bref, difficile de se faire une opinion franche et définitive sur cet étrange polar, bancal, moite, totalement imprégné de la présence de Philippe Léotard. Une œuvre qui en laissera sans doute une bonne partie indifférent et d'autres, comme moi, séduits par cet univers carrément désenchanté dans lequel Philippe Léotard trouve admirablement sa place...

 

vendredi 14 juin 2024

Lost Highway de David Lynch (1997) - ★★★★★★★★★☆

 


 

C'est en repensant à un article consacré à Eraserhead qui dort dans les entrailles de mon PC, tellement navrant que je n'ai jamais osé le publier, que je me suis enfin décidé à consacrer un cycle à l'un de mes quatre ou cinq cinéastes préférés. Si l'on devait me poser la question et citer instantanément deux ou trois noms, Alejandro Jodorowsky, David Cronenberg et David Lynch seraient sans doute parmi les premiers à m'inspirer... L'ami Mike (il se reconnaîtra) et moi avons eu beau évoquer chacun nos préférences en la matière de ce génie qui n'a pas refait surface sur grand écran depuis son incroyable Inland Empire en 2006, je réalise en fait qu'il m'est presque impossible de réellement dresser mon top trois des œuvres que David Lynch a réalisé depuis ses débuts. Il m'est en effet plus simple de rejeter Sailor et Lula que de dire si Eraserhead trouve finalement davantage grâce à mes yeux que Lost Highway, Mulloland Drive ou encore Blue Velvet qui durant de très nombreuses années demeura mon préféré. Peut-être parce que je l'avais découvert à l'époque sur grand écran, contrairement aux autres. ''Dick Laurent is dead...''. C'est sur cette simple phrase que démarre véritablement Lost Highway. Une forme d'énigme comme le cinéaste aime à les cultiver. Régurgiter à travers des mots ce que l'on a pu ressentir durant ce qui s'avère de la part de son auteur une énième expérience cinématographique est rude (Il n'y a guère que le Jodorowsky de Santa Sangre, le Cronenberg de Faux-semblants ou le Noé de Enter the Void pour me faire autant vibrer). Terriblement rude. Surtout lorsque le réalisateur conserve auprès de lui la plupart des clés, laissant ainsi le spectateur se démerder avec sa propre manière d'envisager le récit. Autant dire qu'aller chercher chez d'autres les explications qui permettraient de coucher sur papier dématérialisé une analyse éclairée ne servirait à rien. Et quitte à se tromper sur la marchandise, quelle importance ? Qui d'autre que David Lynch lui-même peut véritablement se targuer de connaître le fin fond de l'affaire ? Réponse : personne... Comme je m'étais fait à l'époque la réflexion au sujet de Eraserhead, la plupart des longs-métrages signés du réalisateur américain ressemblent à des cours d'eau relativement tranquilles, du moins jusqu'à un certain point. Jusqu'à ce que la quiétude des eaux soit dérangée par de tempétueuses cascades brouillant des pistes qui jusque là s'avéraient étonnamment fluides. Ça n'est bien sûr pas toujours vrai (Inland Empire), mais Lost Highway fait figure d’œuvre bicéphale, où la schizophrénie vient frapper de plein fouet non seulement le récit mais les spectateurs eux-mêmes.


Le film apparaît comme un puzzle qui demande un minimum de réflexion pour que chaque pièce soit repositionnée au bon endroit. Puis vient le moment où un type un peu fou débarque dans votre chambre et vient tout foutre en l'air, chacune des pièces en question retombant côté pile et révélant un tout autre décor... Je n'en démords pas : tout ou presque découle de ce geste de ''réconfort'' offert à Fred (Bill Pullman) par la main bienveillante de son épouse Renée (Patricia Arquette) : Une petite tape dans le dos alors qu'il peine à lui faire l'amour. Une humiliation. Difficile d'insinuer autre chose, surtout lorsqu'on a l'art et la manière comme David Lynch de filmer cet acte théoriquement anodin... On devine la suite : suspicion, jalousie et au final, le corps de Renée allongée sur le lit du couple, baignant dans son propre sang. Fred ? Arrêté, accusé de meurtre, condamné à la peine capitale et, en attendant, enfermé dans une cellule du couloir de la mort. Rien que de très classique pour une histoire d'amour virant au cauchemar. C'est pourtant très précisément au moment où le générique de fin devrait logiquement dérouler son habituelle litanie sur fond noir que le récit semble réellement démarrer. Car un fait extraordinaire vient de se produire : Fred a disparu de sa cellule et à sa place s'y est retrouvé une jeune garagiste du nom de Pete (Balthazar Getty). Patatras ! On (ne) reprends (pas) les mêmes et on (ne) recommence (pas). Si vous choisissez de ne pas ôter les parenthèses, alors vous et moi sommes d'accord. Avec son récit à double tiroirs, sa cassure qui intervient après seulement trois-quart d'heures (le film dure près de cent-trente cinq minutes), la symbolique de la veuve noire, ces personnages qui se chevauchent, s'assimilent les uns aux autres, le renversement de certaines croyances typiquement européennes (la Blonde et la Brune, l'épouse et la maîtresse), sa figure démoniaque (l'homme mystère interprété par l'impressionnant Robert Blake), sa part de rêve et ses zones d'ombre, Lost Highway est typiquement ''Lynchéen''. Une œuvre labyrinthique qui à son tour renvoie à cette éternelle obsession du réalisateur pour les drapés rouges derrière lesquels s'activent des forces obscures. Retour dans le passé ou voyage dans le temps, transfiguration, passion charnelle (David Lynch transforme instantanément Patricia Arquette en icône sexuelle et sensuelle), le film est l'un des nombreux chefs-d’œuvre de l'artiste. À regarder encore et encore, sans la moindre réserve et sans modération, jusqu'à cet ultime instant où peut-être la lumière complète se fera sur ce projet totalement fou, barré, rare, complexe, noir mais surtout magnifique...

 

dimanche 25 septembre 2022

Le casse de Henri Verneuil (1971) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

Retour sur un Bebel de qualité mais un Bebel sans doute moins populaire... Parce que moins fou, moins ''exhibitionniste'', traitant son personnage avec moins de dérision et d'excès. Cette marque qu'il imprimera par la suite beaucoup plus couramment, quel que soit son personnage. Le Bebel des années à venir, passionnant les foules venues se délecter de ses cascades, de ses gaudrioles, de sa verve théâtrale mais qui dans le cas qui nous intéresse ici incarne Azad, qui aux côtés de trois complices (dont la délicieuse Nicole Calfan, au temps de sa jeunesse et de sa grande beauté) va braquer le domicile d'un riche homme d'affaire athénien. Nous sommes au tout début des années soixante-dix et forcément, le matériel employé par Azad, Ralph (Robert Hossein qui dix ans plus tard campera l'antagoniste commissaire Rosen dans le superbe Le professionnel de Georges Lautner) et Renzi (l'acteur italien Renato Salvatori) nous paraîtra désuet. Certains gestes feront même peut-être tiquer certains agités du bocal se prenant un peu trop la tête, mais déjà, cette seule séquence installe un principe qui parcourra le film de long en large. Ce suspens étirant certaines d'entre elles afin de maintenir une pression chez le spectateur. Car tout aussi bien équipée que puisse être notre équipe de cambrioleurs, le destin ne va pas les ménager. S'introduisant donc dans la demeure d'un certain monsieur Tasco (l'acteur espagnol José Luis de Vilallonga) en pleine nuit, un flic (Omar Sharif dans le rôle d'Abel Zacharia) va passer par là et trouver étrange la présence d'une voiture garée non pas à l'intérieur de la propriété mais le long du trottoir. Une situation dont parviendra cependant à se dépêtrer l'astucieux Azad. Mais les choses allant de paire, une fois l'acte répréhensible commis, les quatre complices qui s'attendaient à quitter le pays mallette de bijoux en mains à bord d'un navire dès le lendemain matin vont malheureusement devoir patienter cinq jours en ville...


Voici donc comment nous est présenté Le casse. Un casting brillant et hétéroclite, un metteur en scène de grande valeur particulièrement rigoureux, mais aussi et surtout, un Ennio Morricone à la baguette, signant l'une de ces partitions qui vous hantent et n'ont pas besoin d'être nommées pour deviner qui se cache derrière. Plus que des scènes d'anthologie qui se succèdent (impossible d'oublier l'incroyable course-poursuite en voiture entre Jean-Paul Belmondo et Omar Sharif dans les rues d'Athènes, orchestrée par Rémy Julienne et son équipe, et dont la durée donne encore de nos jours le vertige), le film est un duel entre deux hommes. On pourrait à nouveau évoquer la confrontation entre le commandant Josselin Beaumont (Belmondo) et l'effroyable commissaire Rosen du Professionnel mais le couple Belmondo/Sharif fait ici des merveilles. Une œuvre dans laquelle personne n'est ni vraiment mauvais, ni vraiment bon. Course-poursuite : imaginez que le personnage incarné par Jean-Paul Belmondo croise à nouveau la route de celui interprété par Omar Sharif. C'est alors la fuite. Dès qu'il claque la portière de sa Fiat 124 Special T rouge, le compteur démarre et c'est alors parti pour neuf minutes et seize secondes d'un duel dans les rues d'Athènes lors de laquelle le flic poursuit le voleur de bijoux à bord de son Opel Rekord A noire. Si le boulevard qui s'ouvre devant les deux hommes paraît d'abord avantager leur circulation, il faudra moins de temps qu'il ne le faut pour le dire pour se rendre compte de la mise en danger de ceux qui sont au volant et de celle des badauds qu'ils croiseront en chemin. Une pointe d'humour : Cette procession religieuse dont les bougies s'éteignent devant le souffle produit par le passage des deux véhicules. Et que dire de ce spectacle produit par des danseurs de sirtaki dans un amphithéâtre, lequel se mue alors en une arène à l'extérieur de laquelle les spectateurs ont déjà oublié ceux qu'ils étaient venus applaudir au profit des deux bolides fonçant à toute allure ? Un duel de taule froissée démentiel dont une question persistera jusqu'à son terme : lequel des deux hommes en sortira vainqueur ? Le rugissement des moteurs laisse la place à un silence presque ''assourdissant'' et le polar se mue alors en western...


C'est en réalité presque là que débute vraiment Le casse. Dont le titre aurait tendance à nous divertir quand la véritable raison du film est ailleurs. Dans ce face à face entre deux monstres du cinéma dont les personnages, pour être tout à fait honnête, se valent très largement d'un point de vue morale. Car on le découvrira par la suite, raisonner notre cambrioleur ou pire, les envoyer ses complices et lui derrière les barreaux ne va pas être la priorité d'Abel Zacharia. Mais chut... ! Les dialogues ont beau avoir parfois l'air ceux d'un roman de gare et non pas ceux d'une grande œuvre littéraire (Henri Verneuil s'est chargé lui-même de leur écriture), la chose ici n'a pas vraiment d'importance. Tout tient en fait dans le regard et le sourire plein de malice d'Omar Sharif et dans cette fausse candeur que lui soumet parfois Jean-Paul Belmondo. On appréciera (ou pas) le message sous-jacent que le réalisateur s'est amusé à ''graver'' sur pellicule. Ce mépris qu'il semble avoir pour ces riches notables, hautains et arrogants. C'est peut-être là, qui sait, que lui est venue l'idée de faire du flic, ce personnage ambigu et au fond, pas vraiment intègre. Mais n'oublions pas que le film est tout d'abord l'adaptation du roman signé de l'écrivain américain David Goodis, The Burglars. Notons également que le roman fut déjà adapté sur grand écran en 1957 par le réalisateur américain Paul Wendkos sous son titre éponyme traduit chez nous sous celui du Cambrioleur. Bon, après, le film n'est pas dénué de défauts. Comme ces sept minutes environs, sortant totalement le film de son contexte et situées entre la rencontre du héros avec un mannequin de charme et un spectacle de cabaret dont on cherche encore l'intérêt ! Interprété par de grands acteurs et surtout, devrais-je dire, DEUX grands interprètes, Le casse est ce que l'on pourrait appeler un ''grand Belmondo''. Ce qu'il est au demeurant. Mais tellement davantage encore...

 

mardi 28 juin 2022

Swelter (Duels) de Keith Parmer (2014) - ★★★☆☆☆☆☆☆☆

 


 

Après avoir réalisé le thriller Tic en 2010, Keith Parmer a de nouveau fait appel à l'acteur Lennie James pour son second long-métrage intitulé Swelter quatre ans plus tard. Un néo-western également interprété par un Jean-Claude Van Damme qui, aussi étonnant que cela puisse paraître, n'en est pas la vedette principale. Il semblerait bien que l'ancien interprète de Morgan Jones dans les séries The Walking Dead et Fear the Walking Dead ait troqué le bâton de combat contre l'étoile de shérif tout en ayant conservé une approche du personnage, légèrement autiste. L'action se déroule dans une petite localité nommée Baker où semble être installé un certain Bishop depuis dix ans. C'est à dire depuis que les membres d'un gang de braqueurs ayant dérobé dix millions de dollars dans un casino de Las Vegas aient été arrêtés puis jetés en prison. Tous sauf un : celui-là même qui désormais endosse la responsabilité de protéger les habitants de Baker. Un homme finalement assez peu apprécié de tous, lequel risque de perdre son poste au prochain vote au profit de son adjoint. Arrivent en ville quatre individus. Ceux-là même qui dix ans auparavant avaient braqué le casino et se retrouvèrent en prison. Parmi eux, leur chef Cole (Grant Bowler) ainsi que Stillman (Jean-Claude Van Damme). Les quatre hommes sont à la recherche de leur ancien complice qui s'était fait la malle avec l'argent du braquage et qui sans doute l'a enterré dans le coin. Vivant désormais en compagnie de Carmen (Catalina Sandino Moreno) et de sa belle-fille London (Freya Tingley), Bishop n'a pourtant aucun souvenir ni des événements passés ni du lieu où il aurait enterré l'argent...


Sorti en 2014, Swelter (édité directement en vidéo chez nous sous le titre Duels) s'inscrit juste après Enemies Closer de Peter Hyams qu'interpréta l'année précédente l'acteur belge. Une période assez compliquée pour Jean-Claude Van Damme qui enchaîne les très mauvais films et dont celui-ci demeure sans doute l'un des pires représentants. Alors que certains semblent avoir ressenti la nécessité de comparer le long-métrage de Keith Parmer au Reservoir Dogs de Quentin Tarantino (vaste fumisterie que voilà!), Swelter est une insulte pour l'acteur belge qui se voit relégué au second-plan alors même qu'il s'agissait d'une occasion pour ses nombreux fans de le découvrir dans le rôle d'un criminel plus fragile qu'il n'y paraît. Le film met donc davantage en avant les acteurs Lennie James et Grant Bowler. Même l'interprète du docteur Otto Octavius dans Spider-Man 2, Alfred Molina, ne semble servir que de couverture au personnage de Bishop. L'acteur espagnol naturalisé américain campe le rôle relativement peu important (et généralement accoudé au zinc du seul bar présent dans le coin) du médecin de la ville dont la présence ne se justifie qu'à travers une séquence explicative lors de laquelle le spectateur découvre les véritables origines du shérif...


Écrit par le réalisateur lui-même, le scénario est on ne peut plus basique. Une histoire de billets verts, de vengeance, de fausse identité où des culs-terreux croisent la route de quatre cow-boys contemporains et à la gâchette facile. Keith Parmer use et abuse d'effets visuels et de filtres ringards. Des ralentis comme s'il en pleuvait et qui plutôt que de donner du rythme au film l'alourdissent. La photographie clipesque de Michael Mayers se montre relativement repoussante, le montage de Martin Bernfeld parfois éprouvant, la chorégraphie des combats désastreuse et la bande musicale de Tree Adams aussi peu enthousiasmante que celle de Tirk Wilder pour la série télévisée policière, Walker, Texas Ranger ! C'est long, très long, et par conséquent souvent ennuyeux. Les duels du titre sont indignes de ceux des plus grands westerns (un critique ira même jusqu'à comparer la chose au chef-d’œuvre de Clint Eastwood, L'homme des hautes plaines, ce qui au vu du résultat à l'écran apparaît tout à fait insensé!) et là encore, la mise en scène s'avère mollassonne. On regrettera en outre que le personnage incarné par Jean-Claude Van Damme n'ait pas été davantage développé, lequel finira dans une peu envieuse situation bien avant la fin du récit. Heureusement, les choses se décantent légèrement dans la dernière partie. Mais l'espoir d'y voir s'affronter les habitants de la ville, le shérif et les criminels (d'où la référence au film de Clint Eastwood) est peine perdue. Un récit basique mais prometteur totalement flingué dès les premiers instants par un réalisateur qui devrait se contenter de tourner des clips vidéos pour de petits groupes de rock FM minables !

 

jeudi 5 août 2021

Las ratas no duermen de noche de Juan Fortuny (1973) - ★★★★★☆☆☆☆☆


À la suite d'un braquage de banque qui s'est mal déroulé, une bande de truands prend la fuite à bord d'une voiture avant d'être prise pour cible lors un barrage policier. Mais durant leur tentative de fuite, l'un d'entre eux est gravement blessé à la tête. Dès lors, ses complices vont tout mettre en œuvre pour le sauver. Quitte à faire appel à une vieille connaissance : Un chirurgien qu'ils contraindront sous la menace de transférer le cerveau du blessé dans la tête d'un homme qu'ils auront au préalable décapité ! Réalisé par le cinéaste espagnol Juan Fortuny, scénarisé par ses soins ainsi que par Marius Lesœur (producteur français de nombreux films d'exploitations dont un certain nombre signés du réalisateur espagnol Jesús Franco), mis en musique par Daniel White (Le lac des morts-vivants de Jean Rollin) mais surtout interprété par l'acteur espagnol Paul Naschy (une carrière longue comme le bras surtout tournée vers le cinéma fantastique et d'épouvante), L'Homme à la tête coupée (dont le titre original est Las ratas no duermen de noche) s'avère être une alternative pas vraiment folichonne de The Thing with Two Heads que Lee Frost réalisa en 1972. Une œuvre qui ne volait déjà pas bien haut mais qui en comparaison avec le long-métrage de Juan Fortuny demeurait encore fort appréciable. Deux concepts pas tout à fait identiques mais entretenant malgré tout d'étranges rapports d'un point de vue scénaristique. En effet, l’œuvre de Lee Frost exposait un chirurgien raciste dont la tête était greffée sur le corps d'un homme noir tandis que dans L'Homme à la tête coupée, c'est le cerveau d'un criminel qui est greffé dans la tête coupée de son pire ennemi avant d'être elle-même greffée sur le corps du premier...


Ouais, je sais, vous vous dites qu'au-delà d'un concept complètement perché, il demeure un détail encore plus invraisemblable si l'on part du constat que la chose puisse être concevable. Pour ceux qui auraient du mal à cerner mon propos, voici mon approche des faits. Un type risque de mourir si jamais l'on ne prélève pas très rapidement son cerveau afin de pratiquer un greffe sur la tête d'un second homme. Alors, pourquoi couper la tête du receveur pour y greffer ensuite le cerveau du blessé en question avant de placer ensuite celle-ci sur le corps du premier alors qu'il serait si simple de tuer le second sans le décapiter pour lui greffer directement le cerveau du premier ? Sur une échelle de cinq étoiles ''nanardesques'', on peut donc ici octroyer sa première à L'Homme à la tête coupée. La seconde viendra tout de suite après que les premiers dialogues aient été échangés. En effet, et cela concernera en priorité les spectateurs francophones, les doublages sont d'une remarquable nullité. Couplées à des lignes de dialogue d'une indigence crasse, les doubleurs ne semblent pas du tout conquis par le texte qu'ils ont devant les yeux. Une seconde étoile fort bien méritée puisqu'il est tout à fait impossible de demeurer insensible devant une écriture d'une telle inconsistance. La troisième étoile ? Les acteurs eux-mêmes permettent au film de l'ajouter à son palmarès. Et ça n'est pas davantage leur interprétation ''derrickienne'' qui est à mettre en cause que leur absence totale de charisme. Autant dire que l'on se fiche absolument du sort qu'il puisse leur être accordé. Vêtus de manière aussi séduisante que le Pierre Mortez du Père Noël est une ordure de Jean-Marie Poiré, affublés de coiffures et parfois de moustache plus vraiment dans l'air du temps et leur donnant des airs de beaufs, il n'y a pas un seul acteur pour relever le niveau de charme requis, ici drastiquement revu à la baisse...


Les actrices elle-mêmes n'y parviennent malheureusement pas davantage. Entre une Ingrid (jouée par l'actrice française Gilda Anderson) coiffée façon ''j'viens juste de me lever'' et complètement éteinte, une danseuse de cabaret dont les mouvements lascifs n'éveilleront le désir que des taulards ayant pris trente ans ferme, ou encore une tortionnaire pas vraiment encourageante, on ne peut pas dire que L'Homme à la tête coupée transpire la joie, la bonne humeur ou un quelconque optimisme. Mais s'agissant d'une production Eurociné (LA voilà, la quatrième étoile!), le long-métrage de Juan Fortuny s'avère en fait d'une qualité supérieure à nombre de films ayant eu la joie (ou le malheur) d'être produits par cette compagnie cinématographique fondée selon certaines sources par... Marius Lesœur, justement l'un des deux scénaristes de ce long-métrage improbable. Pourtant, cet invraisemblable mélange entre polar, science-fiction (la tête, rappelez-vous) et épouvante a peu de chance de rester dans les mémoires tant la mise en scène, l'interprétation et pleins de petits détails ruinent le potentiel du scénario. Des petites choses, oui, comme cette musique de fond jouée à l'accordéon (tradition qui veut que tout film tourné à l'étranger mais situant virtuellement certaines séquences dans la capitale française ajoutent cet instrument ''typiquement parisien'') alors même qu'en arrière-plan, on devine que la séquence en question fut tournée en Italie comme semble le prouver le nom d'un cabaret, le ''Narcis'' et son accroche ''Sex Uomo''. Et bien voilà, la cinquième étoile est enfin acquise et le temps du repos bien mérité parce qu'avec un tel objet devant les yeux, c'est bien le double ou le triple du temps passé devant que l'on mérite d'aller se reposer afin de se remettre de cette éprouvante et nanardesque expérience...

samedi 28 novembre 2020

Freies Land de Christian Alvart (2019) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 


Climat apathique, rythme léthargique, ambiance lourde... Le réalisateur allemand originaire de Francfort Christian Alvart signait l'année dernière un thriller glauque qui n'a pas grand chose à envier aux longs-métrages les plus sombres du genre. Comme parfois dans ce genre de production, Freies Land convoque deux flics qui n'ont pas grand chose en commun. Dans le cas présent, il s'agit des inspecteurs Patrick Stein et Markus Bach. Le premier est jeune, propre sur lui et respectueux de la loi. Quant au second, il a de la bouteille, est rustre et mène ses enquêtes à sa manière. Deux modes de pensées et deux manières d'aborder l'affaire qui est en cours qui vont provoquer quelques frictions entre les deux hommes. Alors que le mur de Berlin s'est effondré et que l'Allemagne est réunifiée depuis peu, Stein et Bach sont chargés d'enquêter sur la disparition de deux jeunes filles dont les cadavres seront malheureusement rapidement retrouvés. Torturées, violées puis assassinée, les deux flics vont unir leur tempérament pour retrouver celui ou ceux qui se sont rendus responsables des atrocités commises sur les deux gamines...


L'action se situe dans un coin perdu de l'Allemagne et dans un contexte difficile dont la chute du mur de Berlin n'est pas forcément signe de progrès social pour tout le monde. Tension nerveuse et atmosphère suintante sont les valeurs ajoutées à ce long-métrage qui prend son temps pour dénouer les nœuds de cette affaire complexe menée sur le même tempo qu'un épisode de la série allemande Derrick. Remake germanique du thriller espagnol La Isla Minima, Freies Land plonge littéralement le spectateur dans les affres d'une enquête dont on ne soupçonnera que très tardivement l'identité du tueur. Entre station d'épuration, campagne allemande, ferme désaffectée, bars et pavillon de chasse, l’œuvre de Christian Alvart semble tout d'abord décrire une enquête poussive, s'étirant sur deux trop longues heures, la présence de certaines séquences pouvant se révéler discutables, voire exagérées dans leur durée, mais qui au fond participent de l'élaboration scrupuleuse d'un scénario écrit par le réalisateur lui-même ainsi que par Siegfried Kamml et qui n’omet par la caractérisation de ses deux principaux personnages...


Entre le jeune flic imperturbable, marié et futur père d'un enfant à venir et l'inspecteur bedonnant, buveur invétéré de bière et de vodka, le long-métrage hésite entre en faire les deux seuls héros capables de résoudre cette monstrueuse affaire ou en faire deux antagonistes peu sympathiques. Ce qui est certain, c'est que les acteurs Trystan Pütter et surtout Felix Kramer campent à merveille ces deux personnages antinomiques mais qui, chacun à leur façon, veulent en découdre avec le tueur. Le cadre dans lequel est tourné Freies Land renforce le sentiment de pessimisme qui se dégage de l’œuvre de Christian Alvart. Plutôt que de faire de ses deux flics des supers héros à l'américaine à qui toute entreprise réussi, le réalisateur allemand les désigne au fond comme des individus tout à fait communs. D'un côté la rigueur, de l'autre ''l'instinct''. À chacun maintenant de choisir son camp. Presque caricatural dans son approche désespérée du sujet abordé, Freies Land enfonce encore davantage le clou en convoquant le compositeur Christoph Schauer qui à travers sa partition musicale fini de glacer les sangs du spectateur, la photographie de Christian Alvart (encore lui!) n'étant elle non plus, pas étrangère au sentiment d'angoisse que dégage le long-métrage. Est-ce la durée ? La noirceur du propos ? La mise en scène cathartique ? Toujours est-il que l'on ressort quelque peu épuisé de cette expérience moite, léthargique, fangeuse et diablement accrocheuse...

 

samedi 22 septembre 2018

Ghost Dog: The Way of the Samurai de Jim Jarmusch (1999)



Pour son septième long-métrage Ghost Dog: The Way of the Samurai, le cinéaste américain Jim Jarmusch choisissait une voie très particulière en mêlant culture japonaise, hip-hop, et gangstérisme. Incarné par l'emblématique acteur Forest Withaker, Ghost Dog se pose en apôtre de la 'Zen Attitude', celle de son personnage principal, alors qu'il est lui-même confronté à un monde fait de violence. Le 'Ghost Dog', c'est ce tueur à gages invisible dont seul son 'Maître' connaît le visage. Rescapé d'une mort certaine huit ans auparavant, il voue pour celui qui l'a sauvé, un respect sans limites. Le 'Ghost Dog' est un samouraï des temps modernes qui ne vit non pas au temps du Japon Féodal dans le pays d'origine de cette classe guerrière qui le dirigea entre le douzième et le dix-septième siècle, mais à la toute fin des années quatre-vingt dix, époque où Jim Jarmusch tourna son film. Capable de tendresse envers ses dizaines de pigeons voyageurs (le personnage incarné par Forest Withaker préfère en effet utiliser un mode de transmission de messages remontant à l'antiquité) tout comme de commettre des assassinats sur contrats avec un naturel déconcertant, le 'Ghost Dog' étudie depuis le sauvetage dont il a bénéficié de la part de Louie, un membre de la Mafia italienne, l'Hagakure, qui est un ouvrage spirituel à l'attention du guerrier tel qu'il se définie lui-même.

A contrario, le 'Ghost Dog' est capable de faire des concessions au monde moderne. Car si ce marginal qui ne vit non pas dans la rue mais sur le toit d'un immeuble sur lequel il a installé son propre pigeonnier s'entraîne au sabre, c'est armé d'un flingue et d'un silencieux qu'il élimine ceux que son maître lui demande d'assassiner. Autre concession faite au monde moderne : l'utilisation d'un gadget électronique lui permettant d'ouvrir des serrures (portails, voitures...). Mais à part ces quelques incartades, le 'Ghost Dog' vit tel un ascète, n'exécutant que les tâches qui lui incombent pour survivre puisqu'il faut bien se nourrir. L'histoire de Ghost Dog: The Way of the Samurai aurait tout aussi bien pu s'arrêter à ces quelques considérations existentielles mais le cinéaste en décide autrement.

Car faut-il le rappeler, l’œuvre de Jim Jarmusch s'inscrit également dans le contexte du polar noir. Et même si l'humour y est étonnamment présent, l'affaire qui intéresse ici les protagonistes se révèle particulièrement sombre. En effet, après avoir honoré son dernier contrat, le 'Ghost Dog' est désormais traqué par ceux-là même qui l'on employé. Payé pour tuer un ancien collaborateur de Ray Vargo, l'un des grands pontes de la Mafia italienne, il a laissé derrière lui un témoin. Et ce témoins n'est autre que la fille de Vargo, Louise. Une faute grave qui ne servira en réalité que de prétexte aux membres de la Mafia pour faire éliminer le témoin gênant qu'est devenu le 'Ghost Dog'.

Le casting accompagnant Forest Withaker est on ne peut plus hétéroclite puisque à ses côtés, nous découvrons notamment la présence de l'acteur Henry Silva, habitué à des rôles de bandits, ainsi que l'acteur ivoirien Isaac de Bankolé, désormais basé à New York, mais que le public français découvrit dans un certain nombre de longs-métrages tournés dans l'hexagone dans les années quatre-vingt: L'Addition de Denis Amar en 1984, Les Keufs de Josiane Balasko en 1987, ou encore Vanille Fraise de Gérard Oury en 1989. Ghost Dog: The Way of the Samurai est une excellente surprise. Entre certains de ses aspects plutôt contemplatifs et l'intrigue tournant autour de la Mafia italienne, Jim Jarmusch compose une œuvre profondément touchante, incarnée par un Forest Whitaker lumineux. Un bijou...

dimanche 24 juin 2018

La Candide Madame Duff de Jean-Pierre Mocky (2000)




Léon Duff a tout pour être heureux. Il est marié à une épouse parfaite qui lui a donné un enfant, et qui l'aime et le chérie. Il possède un superbe domaine avec un magnifique manoir et un splendide parc. Il a sous ses ordres Mademoiselle Cast, qui s'occupe de sa progéniture et un fidèle chauffeur du nom de Nolan.

L'existence de Léon est si bien réglée et si peu entachée que le vieil homme s'ennuie. Sa vie conjugale en compagnie de Régina plus jeune d'une vingtaine d'années est si harmonieuse qu'il ne désire plus qu'une seule chose : s'en séparer. Mais pour cela, il devra prouver à sa tante que Régina le trompe. Léon soupçonne tout d'abord leur chauffeur Nolan. Puis c'est au tour d'un certain William d'être dans le collimateur du riche propriétaire. 


Il va jusqu'à faire suivre son épouse par une agence de détectives privés. Puis c'est aux cotés de Nolan qu'il va monter un stratagème pour prouver l'adultère. Sans jamais se douter qu'il est peut-être la victime de manipulations visant ses biens ainsi que ceux de sa tante bien aimée...

Adaptée d'une série, La Candide Madame Duff est une œuvre d'assez bonne facture. Réalisée en 2006, elle voit le casting revu à la baisse en comparaison de la pléthore de personnages que l'on a l'habitude de voir dans certains films de son auteur. Dans le cinéma de Jean-Pierre Mocky, ce film fait figure de réussite, même si les habituels défaut inhérents à une volonté de produire vite sont légion. La Candide Madame Duff est un petit polar sans prétentions, qui permet une fois de plus à Jean-Pierre Mocky de donner la parole à quelques acteurs peu connu, du moins, rarement aperçus dans le paysage cinématographique français. Pierre Cosso est surtout connu pour avoir tenu la dragée à Mireille Darc dans la série à succès Les Cœurs Brûlés de Jean Sagols. Emilie Hebrard, elle, et après bien des recherches, ne semble avoir joué qu'un seul rôle important, celui de cette candide Madame Duff justement. Enfin, concernant Patricia Barzyk, c'est d'une véritable histoire d'amour cinématographique entre cette ex-miss Jura (en 1979) et Mocky dont il s'agit puisque les deux personnalités se retrouveront sur les tournages de pas moins de treize films, dont un pour la télévision.

La Candide Madame Duff est, à coté d'un certain nombre d'échecs de la part du cinéaste, l'une de ses meilleures performances en tant que cinéaste. On n'atteint pas tout à fait le niveau de ses plus belles réussites mais tout de même, on prend un certain plaisir à suivre cette histoire dont l'intensité du twist final aurait été plus forte si l’œuvre avait été nantie d'un budget plus conséquent et de meilleurs acteurs. A noter la présence amusante d'un Dick Rivers pas vraiment à l'aise. Une bonne petite surprise tout de même...


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