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mardi 30 mai 2023

Prisoners of Ghostland de Sion Sono (2021) - ★★★★★★★☆☆☆

 




 

L'univers cinématographique du réalisateur japonais Sion Sono s'occidentalise. Avec parcimonie, bien entendu. C'est pourtant d'autant plus vrai que son dernier long-métrage Prisoners of Ghostland n'a pas d'alternative japonaise puisqu'il s'agit du titre qu'a choisi de donner l'auteur à son dernier projet qui fut projeté dans les salles américaines voilà deux ans mais est directement sorti en VOD et en DVD le 9 février 2022 dans l'hexagone. Si les détracteurs du réalisateur campent ici sur leurs positions, il est étonnant de découvrir que les fans, ou du moins, une partie d'entre eux, n'ont pas adhéré à ce dernier effort d'un cinéaste décidément plein de surprises. Et pourtant, une fois encore Sion Sono démontre avec un certain génie l'importance de son cinéma et de ses multiples visions. Il offre à l'acteur américain Nicolas Cage le rôle principal de Hero. Ce personnage sans véritable patronyme surnommé ainsi par les individus enfermés dans la fameuse ''ville'' de Ghostland et qui scandent ce nom de substitution. Bandit ayant été à l'origine d'un massacre commit par son complice lors d'un braquage de banque, le voici désormais enfermé dans la cellule d'une prison dont seul le Gouverneur (l'acteur Bill Moseley qui interpréta notamment le membre de la famille de timbrés de Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper, Top Chop en 1986) peut décider de sa libération. Lorsque la petite-fille de ce dernier disparaît (l'actrice franco-algérienne Sofia Boutella dans le rôle de Bernice), celui-ci propose un marché à Hero : la chercher, la retrouver et la ramener auprès de son grand-père. Mais ne pouvant pas laisser libre le criminel sans s'assurer qu'il n'en profitera pas pour prendre la fuite, le Gouverneur lui impose le port d'un uniforme chargé d'explosifs qui éclateront au bout de cinq jours si jamais Hero n'est pas de retour avec à ses côtés, Bernice. Le synopsis est comme on le découvre, relativement basique. Les fidèles de John Carpenter s'étonneront même sans doute de l'apparente similitude qui existe entre le scénario d'Aaron Hendry et Reza Sixo Safai et celui qu'écrivirent le réalisateur américain et Nick Castle à l'époque de New York 1997. Film dans lequel, je le rappelle, le héros Snake Plissken (l'acteur Kurt Russell) était chargé par un certain Bob Hauk (Lee Van Cleef) de s'introduire dans un Manhattan transformé en ville-prison, le président des États-Unis John Harker (Donald Pleasance) après que la capsule de survie de celui-ci se soit écrasée en plein cœur d'une ville désormais livrées à des gangs de criminels et de barbares. Là encore, le héros était contraint d'assurer le retour du chef de l'état dans une échelle de temps relativement courte à défaut de quoi, les minuscules capsules explosives qui lui furent injectées auraient explosé...


Néo-western fantastico-post-apocalyptico-steampunk, Prisoners of Ghostland est visuellement ce que le réalisateur japonais a pu offrir de plus remarquablement esthétique. Une gifle visuelle quasi permanente. Tantôt, des jeux de lumières flamboyants que n'aurait probablement pas renié un autre grand esthète, le réalisateur hongkongais Wong Kar-wai. Tantôt, un décor triste, terne et poussiéreux comparable aux meilleurs films de science-fiction post-apocalyptique de type ''Mad Max''. L'essentiel de l'intrigue se déroule cependant à l'intérieur d'une cité qui ressemble davantage à un camp dans lequel, les habitants retenus prisonniers tentent d'arrêter le temps ! Difficile d'évoquer le contenu du long-métrage même si celui-ci paraît de prime abord moins confus que la plupart des œuvres signées de Sion Sono. L'une des principales critiques que l'on peut émettre vis à vis de Prisoners of Ghostland est cette impression qui se confirme lors de certains affrontements et qui offre le sentiment que Sion Sono n'a pas été au bout des objectifs qu'il se donne habituellement. Ici, tout ou presque paraît, sinon bâclé, du moins insuffisamment approfondi. Les séquences se succèdent, laissant un goût amer. Il manque en effet souvent de ce côté épique auquel l'on pouvait prétendre assister. Prisoners of Ghostland n'est donc pas le meilleur film de son auteur. Et pourtant, il n'en est pas moins aussi indispensable que ses prédécesseurs d'un point de vue esthétique. Une œuvre d'une beauté à couper le souffle qui résume à elle seule le travail de Sion Sono (villes fourmillant de couleur à la manière de l'indigeste Tokyo Tribe, magnifiques ombres chinoise.... enfin japonaises, à la Hiso Hiso Boshi). Avec, en plat de résistance, une entrée dans la ville de Ghostland digne de trôner à la même table que certains plans du Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz ou du Apocalypto de Mel Gibson. Prisoners of Ghostland fascine donc davantage pour ses qualités techniques et visuelles (notamment dues à la photographie de Sôhei Tanikawa, les décors de Toshihiro Isomi, les costumes de Chieko Matsumoto et la très belle partition musicale du compositeur américain Joseph Trapanese) que pour sa mise en scène (malgré certains travelling ébouriffants), qui contrairement à ce que certains affirment est moins confus qu'il n'en a l'air...

 

samedi 20 mai 2023

Guilty of Romance de Sion Sono (2011) - ★★★★★★★★★☆

 


 

Décidément, Sion Sono ne cessera jamais de nous étonner. Derrière Guilty of Romance se cache le parfait descendant du remarquable Strange Circus que le réalisateur et scénariste japonais réalisa six ans auparavant. Une nouvelle fois l'on est confrontés à des personnages complexes, dont certaines valeurs morales vont être perverties par une approche du sexe et de l'amour déviants. Guilty of Romance atteint cette même intensité qu'à l'époque où son auteur osait aborder le difficile sujet de l'inceste. Il en demeure d'ailleurs ici quelques stigmates qui vont tracer la route de l'une des héroïnes féminines du récit. Car ce sont bien les femmes qui sont mises à l'honneur dans ce long-métrage fleuve disponible dans un montage original de plus de cent-quarante minutes. Une durée en forme de test de résistance au style si particulier d'un Sion Sono aux anges lorsqu'il s'agit de ponctuer son œuvre de visions sinistres, nihilistes et surtout, très graphiques. Sous forme de chapitres et intervenant à diverses échelles du temps, des destins semblent se croiser dans un univers où le sexe sans amour se tarifie selon les désirs ou les moyens du client. On pourrait pratiquement comparer le japonais à l'indo-américain M.Night Shyamalan tant les deux hommes aiment surprendre leur public en invoquant des twists parfois fort surprenants ! Chacun conservant bien entendu son propre style. Il y a dans le cas de Guilty of Romance des évidences qui sautent immédiatement aux yeux et d'autres qui n'interviennent qu'en dernier recours. Histoire de frapper une dernière fois l'esprit du spectateur qui pourtant est déjà au sol depuis deux bonnes heures. Après un premier chapitre qui honore à sa manière très lumineuse, humide et parfois ouatée tout un pan du cinéma érotique japonais des années soixante et soixante-dix, Sion Sono change le moteur qui fait avancer sa principale héroïne (l'actrice Megumi Kagurazaka, qui est également l'épouse du réalisateur, dans le rôle d'Izumi Kikuchi) dans sa passion pour son époux écrivain d'ouvrages romantiques. Employée d'un supermarché, faisant quotidiennement la promotion d'une nouvelle marque de saucisses (un signe avant coureur ?), Izumi rencontre un jour une femme qui devant la beauté de son visage lui propose de participer à une séance-photos...


Alors que Strange Circus était facilement comparable au chef-d’œuvre d'Alejandro Jodorowsky Santa Sangre, certains rapports familiaux de Guilty of Romance tendent à se rapprocher de l'univers propre à celui du réalisateur polonais Andrzej Żuławski et notamment celui de l'héroïne de La femme publique. Si ce dernier s'imprégnait du sujet entourant l'ouvrage Les possédés de l'écrivain russe Fiodor Dostoïevski, le long-métrage de Sion Sono évoque à son tour Le château du romancier austro-hongrois Franz Kafka dans lequel le héros K cherchait à entrer en contact avec les autorités d'un village sans pour autant parvenir à accéder au Château en question. Le réalisateur ne tergiverse pas longtemps sur la question du sexe en employant les grands moyens dans cette descente aux enfers enivrante où la passion et l'amour laissent la place au sexe tarifé et à la jouissance (im)pure. Comme à son habitude, Sion Sono transforme le matériau brut dont il est lui-même l'auteur et le confond à une intrigue policière mettant en scène l'inspectrice Kazuko Yoshida (l'actrice Miki Mizuno) lors d'une enquête sur la mort et la mutilation d'une femme dont nous ignorerons l'identité jusqu'au terme d'un récit foisonnant où la luxure est très explicitement décrite. À ce titre, nous retiendrons les performances corporelles du trio d'actrices principales que complétera Makoto Togashi qui interprète le rôle de Mitsuko Ozawa. Si Sion Sono semble vouloir donner une image licencieuse de la femme, la plaçant dans des postures et un désir entièrement voués au plaisir de la chair, certaines d'entre elles témoignent d'un désir beaucoup plus profond. Disparition du père, absence de contact charnel de la part de l'époux, aimé et même admiré. Photographié par Sōhei Tanikawa, Guilty of Romance projette sur le visage des héroïnes diverses lumières, selon leur état émotionnel et fait de l'authentique quartier des Love Hotels de Tokyo, un lieu de luxure qui prend toute sa mesure la nuit tombée. Entre frustration et sexualité totalement débridée, l’œuvre de Sion Sono perpétue le grand œuvre cinématographico-musico-littéraire de son auteur. Pénétrant et foisonnant...

 

mercredi 17 mai 2023

Himizu de Sion Sono (2011) - ★★★★★★★★★☆

 


 

Comment se relever au lendemain d'une catastrophe qui a tout détruit, tué des amis ou tout ou part d'une famille, fait disparaître tous vos biens et changé radicalement le paysage ? Certains font comme ils ont toujours eu l'habitude de faire : ils continuent à se noyer dans l'alcool et battent leur fils sans raison apparente. D'autres ont choisi de relever les manches et de se remettre au travail histoire de construire des baraques de fortune à partir des vestiges du passé. Si les plus anciens tentent de donner l'exemple, la jeune Keiko Chazawa, poussée par sa passion pour la poésie et par l'attirance qu'elle éprouve envers Yuichi Sumida, fait montre d'un optimisme que même la catastrophe de Fukushima ne semble pas avoir ébranlée. Démarrant sous l'air du sublime Adagio pour cordes du compositeur américain Samuel Barber (1910-1981), la caméra de Himizu (traduisible sous le titre ''Le feu et l'eau'') traverses un champ de ruines. Un territoire dévasté par un tsunami ayant réellement eu lieu le 11 mars 2011. C'est à dire l'année précise du tournage et de la sortie dans son pays de ce long-métrage signé du réalisateur japonais Sion Sono. Une vision mortifère s'accompagnant d'un message très clair : existe-t-il encore un semblant d'intérêt à vouloir poursuivre son existence ? C'est la question que semble poser ce rêve que fait le jeune Yuichi (l'acteur Shōta Sometani) qui dans les décombres et à l'intérieur d'une vieille machine à laver à trouvé une arme. Œuvre multicouche, Himizu questionne non pas seulement sur cet état de fait qui semble miner l'état d'esprit du jeune héros au point qu'il pourrait avoir envie de s'ôter la vie mais également sur quoi faire de ce père qui le bat comme l'on fume simplement une cigarette après une longue journée de travail. Quitte à repartir de zéro, autant se débarrasser de tout ce qui pouvait entraver son existence passée. Survient alors Keiko (l'actrice Fumi Nikaidō), jeune et jolie camarade de classe de Yuichi, rêveuse, qui connaît par cœur le poème Ballade des menus propos du poète français du Moyen-Âge, François Villon.


Jeune fille apparemment pleine de vie mais qui cache des blessures similaires à celles de Yuichi. Deux âmes sœurs qui s'attirent et se repoussent comme les deux pôles d'un aimant. Ça n'est plus tant la catastrophe qui est au centre du récit que la lente désagrégation psychologique d'une partie des habitants d'un pays dans la tourmente, balayé par des vents grésillant au son des radiations nucléaires. La folie s'empare d'une partie de la jeunesse qui emploie le couteau comme seul discours. Des meurtres de masse en série, une révolte qui prend le goût et la couleur du sang. On retrouve là la patte de Sion Sono, cette maîtrise totale de la mise en scène partant d'un postulat complexe débouchant sur une œuvre ''boursouflée'' par d'innombrables sous-intrigues qui pourtant trouvent toutes leur place et leur justification. Il aura, pour cela, fallut bien deux bonnes grosses heures pour que le japonais développe un récit touffu basé sur le manga éponyme de Minoru Furuya. Au vu du contexte, on pouvait s'attendre à ce que Sion Sono fasse preuve d'un peu plus de ''pudeur'' dans sa mise en scène qu'à son habitude. Mais chassez le naturel et il revient au galop, comme on dit. Derrière cet hommage aux victimes de la catastrophe de Fukushima se cache aussi et avant tout, l'un de ces récits dont l'auteur de Guilty of Romance ou de Strange Circus est familier. Le drame est rude, cruel et parfois même, nihiliste. Sion Sono dépeint des tableaux qui parfois soulèvent le cœur, des attitudes que certains trouveront peut-être parfois hypertrophiées. Le voyage ne sera évidemment pas de tout repos. Ici, le cinéaste laisse peu de place à l'imaginaire fertile qui habite son esprit et traite le sujet avec davantage de réalisme et donc nettement moins de fantaisie. Sombre comme le sol fangeux de la baraque à bateau dont Yuichi devient le gérant au départ de ses parents, Himizu tétanise par sa vision pessimiste quasi permanente que n'arrivent qu'en de très rares occasions à contrebalancer certains passages. Comme ces séquences qui montrent une Keiko enjouée malgré les horreurs qu'elle vit au quotidien dans son propre foyer. Ailleurs, des individus se repaissent de la tragédie en faisant leur beurre sur ceux qui n'ont d'autres solution que de se laisser asservir. Mais surtout, Himizu est une formidable histoire d'amour, peu évidente à dénicher au premier abord, laquelle soulève elle aussi le cœur, mais pour des raisons bien différentes. Bouleversant, parfois choquant, entre cauchemar et romantisme, drame et thriller, Himizu prouve une fois encore l'importance du cinéma de Sion Sono non seulement à l'échelle de son pays mais aussi de la planète toute entière. Brillant...

 

samedi 13 mai 2023

Why don't you play in Hell (Jigoku de naze warui) de Sion Sono (2013) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Avec Why don't you play in Hell (Jigoku de naze warui) comme dans bon nombre de longs-métrages réalisés par le cinéaste japonais Sion Sono, les personnages sont plongés dans une sorte de vortex mêlant à peu près tous les genres dont l'auteur de Guilty of Romance, Extet, The Land of Hope ou Strange Circus est coutumier. Ni véritablement film de série B, comédie, drame, romance, action, horreur ou thriller tout en en employant la plupart des éléments qui les composent, le long-métrage est comme d'habitude un véritable moment de bravoure cinématographique comme peu de cinéastes de part le monde osent et savent les mettre en scène. Absurde semble être le maître mot de cet hommage au septième art dans lequel l'on croise, au hasard, une troupe de cinéastes amateurs attirés par la gloire et l'envie de tourner leur premier véritable film, deux bandes rivales de yakuzas, une ancienne ''égérie'' de la pub pour dentifrice ou encore deux amoureux transits. Sans argent, on l'aura compris, les premiers ne peuvent faire aboutir leur projet. Quant aux clans yakuzas, ils mènent une guerre interrompue par une trêve mais sont lancés dans un même projet consistant à mettre la main sur Mitsuko (l'actrice Fumi Nikaidô). Jeune femme qui après avoir tourné une publicité pour une marque de dentifrice a bien grandi et s'est ensauvagée. Son père rêve d’exaucer le rêve de son épouse qui depuis dix ans est enfermée en prison après l'avoir sauvé d'une mort certaine commanditée par son pire ennemi Ikegami (l'acteur Shin'ichi Tsutsumi) et qui prévoit qu'à sa sortie de prison, Shizue (Tomochika) pourra découvrir sa fille sur grand écran. Sion Sono empiète sur le territoire de son compatriote Takashi Miike, véritable électron libre à la filmographie longue comme le bras d'un singe-araignée et pour qui les yakuzas sont un engrais qui a permis à plusieurs longs-métrages de voir le jour. C'est donc avec la même rage, la même puissance que Sion Sono exécute une véritable prouesse technique en matière de mise en scène tandis que le fidèle monteur Jun'ichi Itō (les deux hommes se sont tout d'abord rencontrés sur le tournage de Comme dans un rêve (Yume no naka e en 2005) fait preuve d'une énergie salvatrice dans son domaine en accentuant un rythme déjà bien enlevé. Quentin Tarantino devrait logiquement se retrouver dans cette œuvre où la Beatrix Kiddo de Kill Bill trouve son pendant masculin en la personne d'un acteur spécialiste des arts martiaux reprenant les codes vestimentaires qui furent ceux de l'acteur Bruce Lee dans Le jeu de la mort...


La différence principale, ici, et c'est peut-être là que le bât blesse très légèrement, se situe au niveau émotionnel qui encadre les personnages du père et de sa fille. Les sentiments que partagent les héros de ce récit hautement foutraque touchent moins qu'en d'autres occasions et en d'autres lieux. Il est d'autant plus regrettable de voir cet aspect du cinéma de Sion Sono être nivelé par le bas qu'à certains endroits l'on se retrouve confronté à ce sentiment de malaise et de grande pudeur qui étreint des personnages abîmés par la vie. Comme cette courte séquence lors de laquelle Muto (l'immense acteur Jun Kunimura que l'on retrouve notamment dans le cinéma de John Woo, de Takashii Miike, de Shin'ya Tsukamoto, de Hideo Nakata, dans le démentiel The Strangers (Gok-seong) de Na Hong-jin ou, oui, dans le Kill Bill : Volume 1 de Quentin Tarantino) retrouve son épouse au parloir. Une belle émotion se dégage de ce passage pourtant bien trop bref. Le thème des yakuzas faisant partie intégrante de l'histoire japonaise, il était logique que Sion Sono s'attaque au genre, même sous le prisme de la comédie joyeusement festive où le gore réservera de grandes effusions de sang lors du dernier acte. Véritable plongée dans le cinéma où la fiction et la ''réalité'' finiront par se confondre lors d'un final absolument dantesque et jubilatoire, les multiples sous-intrigues de Why don't you play in Hell créent une multitude de ruptures de ton comme cela est très souvent le cas chez ce chien fou du cinéma japonais. L’œuvre propose cependant une ligne générale sur un ton humoristique qui désamorce les séquences censées être parmi les plus éprouvantes. Que l'on y passe de vie à trépas après avoir exprimé ses sentiments, qu'un yakuza y relate sa passion légèrement ambiguë pour une gamine devenue femme, qu'un homme mette tout en œuvre pour que son épouse emprisonnée puisse vivre son rêve le jour de sa libération ou qu'une bande de passionnés de cinéma parvienne à tourner l’œuvre qui les fera entrer dans l'histoire, reconnaissons tout de même que Why don't you play in Hell est très léger et donc beaucoup moins grave que certains des grands films que Sion Sono tourna jusque là...

 

mardi 9 mai 2023

The Forest of Love (Ai-naki Mori de Sakebe) de Sion Sono (2019) - ★★★★★★★★★☆

 


 

Imaginez-vous passer la main au dessus d'une plaque de cuisson brûlante, puis de la placer ensuite sous le jet d'une eau glaciale. Douleur et apaisement... Deux sensations qui peuvent entretenir une étrange relation toute en étant radicalement contraires. C'est un peu le sentiment qui se dégage de The Forest of Love (Ai-naki Mori de Sakebe) du réalisateur japonais Sion Sono. À force de nourrir mon quotidien à travers l’œuvre de ce grand cinéaste du Pays du Soleil Levant, à force de contempler des films où complexité rime avec génie de la mise en scène, je me disais bien qu'un jour l'un d'eux allait surpasser tous les autres. Me laissant sur le carreau comme en leur temps le Inland Empire de David Lynch, le Faux-Semblants de David Cronenberg, le Santa Sangre d'Alejandro Jodorowsky ou le Enter the Void de Gaspar Noé. Il est facile de s'emballer pour une histoire, un air de musique, un(e) interprète, une mise en scène et tout le décorum qui les accompagne. Tout n'est alors que question d'alchimie. De ressenti. Une communion que l'on sait partager avec d'autres qui partout dans le monde auront ressenti cette même vague d'immense tristesse, qui auront ri aux éclats et qui, très certainement, auront ponctuellement eu la gorge nouée. Peu habitué à faciliter la tâche de ses fidèles spectateurs mus par une égale fascination et une adoration sans borne (la mienne n'aura pris qu'une poignée de jours pour éclore), Sion Sono digérait en 2019 tout ou partie de son propre cinéma pour nous proposer un condensé de son art. Avec lui, le fond rejoint toujours la forme, scrutant le moindre détail, la moindre imperfection, pour la gommer et offrir un produit totalement accompli...


Avec toujours cette volonté de parfaire son œuvre sous un jour nihiliste. The Forest of Love n'échappe pas à cette règle immuable ancrée dans l'univers du réalisateur et scénariste qui une fois de plus s'en donne à cœur joie. Ici, la naïveté façon ''guimauve'' s'exprime tout d'abord de la manière la plus pure. La plus mièvre penseront certain. Sorte de version japonisante de nos Premiers Baisers encore plus ''nouille''. Une manière d'introduire huit étudiantes ''amies pour la vie'' que seule la mort peut séparer. Puis survient le drame, conté sous forme de flash-back. Le chaînon le plus important du groupe disparaît éclipsant ainsi les illusions. En parallèle, Sion Sono évoque un fait-divers sordide : des meurtres de jeunes filles en série dont les corps sont retrouvés dispersés dans une forêt. D'un passage dans le passé à un retour dans le présent, le réalisateur nous présente la clé de voûte du récit. Un personnage qui d'emblée ne fait pas ombrage de la malfaisance qui l'anime. Joe Murata (l'acteur Kippei Shîna) élimine scrupuleusement des étudiantes qui ont toutes partagées la même année d'étude. Contrairement à ce que l'on est en droit d'attendre dans ce genre d'intrigue, nulle enquête policière ne viendra s'intercaler entre le récit de ce tueur sadique et mythomane et ses nouveaux (et vrais/faux) adeptes constitués de trois garçons ayant l'ambition de tourner leur premier film et les deux seules filles du groupe d'amies à être encore en vie...


Notons que dans cette version de deux heures et trente et une minutes manquent nombre de séquences qui furent réinjectées dans le découpage en sept partie qui fut proposé plus tard au format série pour une durée totale de presque cinq heures ! Si Eiko (Natsuki Kawamura), Jay (Young Dais) et Shin (Shinnosuke Mitsushima) s'avèrent plus ou moins indispensable dans la pleine compréhension du récit, le film a tout d'abord pour objectif de mettre en lumière les personnages de Joe Murata, Taeko (Kyoko Hinami) et Mitsuko (Eri Kamataki). À ce titre, cette dernière nous offrira l'une des séquences les plus déchirantes de l'histoire du cinéma. Hantée par la mort de son ''Roméo'', fille d'un couple de bourgeois qui portent tous leurs espoirs en elle (on comprend mieux la rudesse du père), Mitsuko va être le déclencheur d'une étrange relation qui se nouera entre le tueur et ces jeunes qui le soupçonnent pourtant d'emblée être le responsable de la série de meurtres qui touche les environs de Tokyo. Les habitués verront d'un bon œil le style particulier de Sion Sono dont la complexité de la mise en scène n'en est pas moins aussi précise qu'éclairée. D'une cruauté rare mais aussi parfois terriblement drôle (les groupies/anciennes maîtresses du tueur/gourou s'agglutinant lors d'un concert), The Forest of Love, tout de noirceur vêtu, n'oublie pas de s'humaniser, qu'il s'agisse d'évoquer la représentation du Mal ou cet amour immodéré, emprunt de fascination et de folie pour son prochain. Drôle, bouleversant, gore, délirant, absurde, doté d'une très belle photographie signée de Sôhei Tanikawa et de la magnifique partition musicale du compositeur Kenji Katoh , The Forest og Love est un chef-d’œuvre, tout simplement...

 

vendredi 5 mai 2023

Tag (Riaru Onigokko) de Sion Sono (2015) - ★★★★☆☆☆☆☆☆

 


 

J'avais prévu au départ de poursuivre ''l'aventure Sion Sono'' avec Tag (Riaru Onigokko) , l'un des six longs-métrages que le réalisateur japonais réalisa en cette seule année 2015 mais vue l'ampleur de la déception, j'ai très rapidement changé d'avis afin de me concentrer sur The Whispering Star qui lui-même est sorti la même année. Il faut dire que si la forme est demeurée la même que pour la plupart de ses précédentes œuvres, le fond, lui, est fut aux abonnés absents. On va donc la faire courte et énumérer les très rares qualités de ce film qui heureusement ne dépasse pas les quatre-vingt cinq minutes. Ce qui, vu le vide scénariste qui sépare Tag du reste de la filmographie de Sion Sono, est déjà une épreuve difficile à accomplir jusqu'à son terme. Elles sont jeunes, elles sont belles (la palme revenant sans doute à l'actrice austro-japonaise Reina Triendl qui y tient le personnage de Mitsuko) et retiendront tout d'abord l'attention des amateurs d'étudiantes japonaises en uniforme. Chemisiers blancs, cravates et jupes (très) courtes à carreaux bruns laissant apparaître de soyeuses culottes immaculées, ceux qui espéraient découvrir de délurées écolières seront pourtant déçus. Ici, pas de sexe, pas même un baiser et tout au plus, la main d'une étudiante passant dans la chevelure de l'une de ses camarades. C'est donc sur autre chose que repose Tag. Et certainement pas sur son scénario, écrit par Sion Sono lui-même, peu inspiré bien qu'il s'agisse de l'adaptation du roman Riaru Onigokko de Yūsuke Yamada. Le japonais n'est donc pas allé chercher parmi les amateurs de volupté charnelle ou de sexualité bestiale mais du côté de ceux qui apprécient, aiment, adorent ou idolâtrent le sang et les tripes ! Ici, ces derniers seront en partie servis...


Des dizaines de corps coupés en deux lors d'un voyage scolaire, une fusillades alignant les victimes à l'intérieur d'un lycée, un mariage qui vire au carnage ou un marathon qui se transforme en course-poursuite ! Généralement réalisés à l'aide d'effets-spéciaux numériques du plus mauvais goût, les plus anciens auront bien du mal à se sentir rassasiés par les séquences horrifiques. D'autant plus qu'entre ces effusions gores, le film ne propose pas de réel challenge aux spectateurs. Lui qui avait pour habitude de nous offrir des œuvres dont l'intérêt reposait autant sur le fond que sur la forme, Sion Sono réalise avec Tag un long-métrage étonnamment plat. Sans enjeu véritable autre que d'assister à la course perpétuelle de son héroïne dont l'identité changera à plusieurs reprises en cours de route. Le film ressemble vaguement à une pâle copie asiatique de la franchise américaine Destination finale à laquelle aurait été quasiment ôté le côté ludique. On s'ennuie. Ferme ! Espérant même que le film rattrapera ses lacunes grâce à ses effets visuels (qui pourtant laissent craindre d'emblée leur superficialité) ou à quelques plans érotiques dont le réalisateur et scénariste dote un nombre conséquent de ses œuvres. Tag part dans toutes les sens. Un peu comme d'habitude diront certains, et ils n'auront pas tort. Sauf que le scénario ne rattrape jamais la délirante mise en scène et ne sert aucun propos à proprement parler. Du moins certains auront-il la pudeur d'accorder à Sion Sono sa tentative de twist final, si grotesque soit-elle. Le message reposant vaguement sur l'idée du contrôle de son propre destin, le faible budget d'un millions et deux-cent cinquante mille dollars s'étale disgracieusement à l'écran. Dans sa vaine volonté d'émouvoir, le japonais signe un drama mâtiné d'horreur et d'action très ennuyeux qui de surcroît ne rempli pas le dixième du cahier des charges habituel de son auteur. Finalement moins inspiré que lorsqu'il travaille sur la base de ses propres scénarii, Sion Sono déçoit. Six longs-métrages réalisés la même année... voilà qui justifie peut-être les raisons d'un tel échec...

 

jeudi 4 mai 2023

Antiporno (Anchiporuno) de Sion Sono (2017) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Toujours prompt à nous servir des œuvres cinématographiques complexes versant à profusion dans le sexe et le sang, le réalisateur japonais Sion Sono se lâchait une nouvelle fois en cette année 2016 avec Antiporno (Anchiporuno). Œuvre très graphique situant principalement son intrigue dans une pièce unique, entièrement peinte en jaune, couvertes de toiles... jaunes elles aussi, que vient tout juste perturber des toilettes rouges où s'y déplace l'héroïne non pas pour chier ni pisser, mais vomir. D'une durée inhabituelle chez Sion Sono puisque ne dépassant pas les soixante-seize minutes, Antiporno semble de part sa courte durée confirmer de l'utilité de prendre son temps avec son histoire et ses personnages. Dépasser les cent minutes réglementaires, c'est s'assurer la pleine compréhension d'un récit voguant au grès de l'esprit apparemment tourmenté de son auteur. On en viendrait presque en effet à se demander ce qui ne va pas chez le réalisateur et scénariste japonais. Ce qui ne tourne pas rond dans sa tête. Quand bien même Sion Sono fait unilatéralement subir les pires outrages à ses interprètes féminines sous couvert d'un passé généralement traumatique, c'est peut-être dans le sien qu'il faut chercher la clé des délires qu'il déverse pour l'inconfort des spectateurs qui oseraient se brûler les yeux et se rendre sourds devant l'hystérie collective qui s'empare de ses personnages. Des parents sévères et une éducation stricte ont donc sans doute façonné l'esprit chez un fils devenu un cinéaste au propos souvent nihiliste. Que faut-il donc comprendre derrière Antiporno ? Quel message se cache derrière un titre qui laisse entendre que nul acte sexuel explicite n'y sera perpétré ? Difficile de répondre à cette question tant le récit semble se rapprocher d'un exercice de style visuel contemporain flamboyant, mais au discours embrouillé. Il se cache pourtant derrière l'histoire de Kyoko (l'actrice Ami Tomite), jeune artiste-peintre et romancière à succès, un passé traumatisant que Sion Sono explore à travers des tableaux déviants, ultra-colorés (les décors de Takashi Matsuzuka et la photographie de Maki Itō explosent littéralement les rétines) et des lignes de dialogues foisonnantes d'un imaginaire tantôt graveleux, tantôt poétique...


Faux-semblants et flash-back s'imbriquent dans un récit qui explore l'état mental de son héroïne, son passé et un présent qui fait la confusion entre le réel et la fiction. Le film est produit par le groupe de cinéma japonais Nikkatsu Corporation dont la spécialité est depuis le courant des années soixante-dix, le Pinku Eiga ou, Roman-Porno. Une qualification trompeuse puisque les films qui en résultent sont davantage portés sur l'érotisme que sur la pornographie. C'est donc ici le cas avec Antiporno dans lequel une certaine idée dépravée du sexe est évoquée. Humiliation, flagellation et asservissement sont au cœur d'une œuvre qui percute autant visuellement que par le propos qu'elle assène et qui renvoie souvent aux travaux précédents de l'auteur de Strange Circus dont nous retrouvons quelques bribes à travers cette existence imaginaire en marge que s'est créée l'héroïne du récit. Mais plus que le simple étalages de propos salaces et d'actes sexuels simulés par de superbes interprètes japonaises, le long-métrage de Sion Sono est le parfait exemple de récit auquel le réalisateur et scénariste s'emploie depuis des années. Faire vivre et évoluer ses personnages dans des univers fantasmagoriques tout en prenant soin de ne point trop perdre ses spectateurs à travers des révélations certes bouleversantes, mais que l'on a, à force, appris à anticiper. Sion Sono continue ici son ''petit'' bonhomme de chemin en explorant de nouvelles facettes d'un art porté sur la sexualité de ses personnages généralement féminins. Des tabous qu'il met en image et en lumière. Douze années après avoir évoqué le difficile sujet de l'inceste avec le formidable et outrancier Strange Circus (Kimyô na Sâkasu) en 2005, Sion Sono n'a pas lâché la bride d'un style qui n'appartient qu'à lui. En résulte une véritable œuvre d'art, difficile à dompter, que l'on déconseillera tout de même aux novices, curieux de découvrir le cinéma de cet électron libre du cinéma japonais, au profit, sans doute, d'une œuvre plus ''légère'' ou du moins, beaucoup plus accessible...

 

mercredi 3 mai 2023

Strange Circus (Kimyô na sâkasu) de Sion Sono (2005) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

Il bat, dans la cage thoracique de Sion Sono, un cœur (comme le prouvera ici, la superbe partition musicale dont il est lui-même l'auteur). S'il est un sujet particulièrement délicat à aborder au cinéma ou dans toute autre forme d'art, c'est l'inceste. Surtout lorsque ce dernier s'accompagne d'une notion de pédophilie. Que deux adultes, frères et sœurs pour ne citer que cet exemple, s'adonnent à des jeux sexuels avec le consentement de l'un et de l'autre, qui peut leur en vouloir ou les en empêcher ? Personne. Mais de là à accepter qu'un père abuse de sa propre fille qui de plus n'est âgée que de douze ans, c'est là, déjà une toute autre histoire. Celle que va justement nous raconter le réalisateur japonais à travers Strange Circus (Kimyô na sâkasu). Un long-métrage osant pratiquement tout dès lors qu'il aborde l'une des pires déviances sexuelles mises à disposition des plus pervers parmi les hommes. Sorti en 2005, Strange Circus est épouvantablement beau et tragiquement poétique. Nourrissant son œuvre d'une multitude de visions tantôt parfaitement dégueulasses, tantôt féeriques, les codes visuels et esthétiques prennent ici une importance considérable qui aurait pu épargner aux spectateurs d'assister à quelques séquences parmi les plus dingues sur le sujet de l'inceste et de la pédophilie...


Et pourtant, Sion Sono, lui, s'en fiche. Parce que si durant l'antiquité l'on affirmait que les paroles s'envolent et que les écrits restent (Verba volant, scripta manent), le japonais oppose au don de parole et à l'art de l'écriture une image/témoignage de ce que peut endurer une gamine à peine formée une fois enfermée dans la chambre parentale avec son pervers de paternel ! C'est cru, choquant, libéré de toute contrainte liée à l'éventuelle censure ou la moindre condamnation dans le plus large sens du terme. Sion Sono aime ces ''malades'' qui se cachent au sein de nos sociétés et plus encore celles qui ternissent l'image de son propre pays. Cold Fish et son couple de tueurs en série. Exte – Hair Extension et son employé de morgue fétichiste des cheveux qu'il prélève sur des cadavres. Celui de Strange Circus fait partie de cette frange de la population que l'on imagine mal s'adonner à de telles perversions. On l'imagine plutôt en bon père et bon époux d'une famille aisée, étant d'autant plus le directeur de l'école où étudie sa gamine. Mais non, il fallait bien se douter que dans les rouages de cette famille visiblement parfaite où d'emblée, la jeune Mitsuko affirme tout de même qu'elle a été condamnée à mort dès la naissance, celui sur lequel repose en théorie confiance et sécurité (l'acteur Hiroshi Ohguchi) allait porter le lourd fardeau du père fouettard !


Contrairement à n'importe quel ouvrage littéraire et quelle que soit la langue d'origine, le scénario de Strange Circus ne se lit pas simplement de gauche à droite ou inversement mais de haut en bas, en commençant par la fin, le milieu, que sais-je, mais surtout, oui, surtout entre les lignes. Des lignes auxquelles s'interposent des images du passé sous la forme d'obscures flash-back pas toujours remarquables d'un points de vue artistique (l'aspect clipesque parfois indigeste pourra en rebuter certains). Décrivant la lente désagrégation mentale et physique de son héroïne, le long-métrage de Sion Sono est d'une rigueur labyrinthique qui donne le tournis, appliquant sur fond de viol et de voyeurisme, les préceptes qui mènent aux dérèglements psychologique et identitaire. À tel point que le fait-divers mue en un roman écrit à l'âge adulte par Mitsuko, signifiant ainsi que derrière l'écriture se cache peut-être et même sans doute un être en proie à la schizophrénie. L'arrivée d'un nouveau personnage (Issei Ishida dans le rôle de Yûji Tamiya) complexifie davantage un récit qui confond la mère et son enfant. Et notamment à travers l'image que renvoient divers miroirs. Strange Circus bouscule pratiquement toutes les conventions en terme de mise en scène et d'écriture. Surtout pour un sujet aussi grave. À l'image du non moins passionnant Mysterious Skin de Gregg Araki qui avant Sion Sono inventait déjà un imaginaire délicat pour mieux faire passer la pilule. Aussi bouleversant que pouvait le signifier le sujet mais ponctué de quelques séquences un brin désuètes dont nous nous serions objectivement passés, Strange Circus est un (très) grand film...

 

mardi 2 mai 2023

Exte – Hair Extension (Ekusute) de Sion Sono (2007) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Bienvenue dans l'univers de l'un des chiens fous du cinéma japonais, Sion Sono. Avant d'entrer plus en détails dans de prochains articles sur le monde de ce cinéaste hors du commun que l'on pourrait parfois comparer au tout aussi original Shin'ya Tsukamoto, plongeons directement dans cet Exte – Hair Extension qui d'une certaine manière, en brassant les genres, est l'exemple même d'exercice auquel le réalisateur aime s'adonner. Ce long-métrage de 2007 est aussi clair dans son déroulement que peut être indéfinissable la catégorie dans lequel le ranger. C'est pourquoi l'on placera Exte – Hair Extension dans diverses cases et donc autant de catégories. Car ce film dont le titre n'est pas seul à entretenir le mystère sur son contenu peut être envisagé d'une part comme une comédie... à laquelle, justement, auront été ajoutées quelques extensions, pour son côté dramatique, horrifique ainsi que pour l'enquête policière qui y est menée. Derrière l'ironie que déballe le titre qui n'est pourtant pas tout à fait la traduction littérale de l'original Ekusute (lequel signifie plus précisément Rallonge) se cache en somme l'idée conductrice du récit. En réalité, Exte ne voulant rien dire de précis tout en offrant une image assez précise des intentions de Sion Sono et de ses scénaristes Masaki Adachi et Makoto Sanada, le film aurait tout aussi bien pu n'être que le récit d'une toute jeune coiffeuse-stagiaire en butte avec une frangine délurée, mère d'une gamine qu'elle-même bat quand elle ne la néglige pas simplement. Trois ans avant nous avoir asséné un Cold Fish inspiré des méfaits du couple de tueurs en série Sekine Gen et Hiroko Kazama, Sion Sono s'intéressait à un autre type de cinéma de l'horreur dont le moteur n'avait alors rien de visiblement commun avec la société actuelle bien qu'en réalité, le propos, fut-il mis en image de manière délirante, repose sur la mode consistant en une modification corporelle. Ici, apparemment, une pratique innocente nourrissant une tradition qui se perpétrait déjà chez l'homme japonais à l'époque des samouraïs. Bref, avoir les cheveux longs et soyeux est sans doute demeuré encore aujourd'ui au Pays du Soleil Levant plus qu'ailleurs, une marque de beauté... et le fond de commerce d'une propriétaire de salon de coiffure au très curieux nom d'enseigne (''Gilles de Rais'', dit Barbe-Bleue qui au quinzième siècle fut tout de même soupçonné d'avoir été à l'origine du meurtre d'environ huit-cent enfants) embauchant de jeunes stagiaires dont...


Yûko Mizushima (l'actrice Chiaki Kuriyama), jeune femme vivant en collocation avec Yuki Morita (Megumi Satô) et recevant la visite régulière de sa sœur Kiyomi (Tsugumi), jeune femme violente, mère d'une jeune enfant à laquelle elle inflige de vilaines marques sur tout le corps. Le côté dramatique de cette comédie étant ainsi installé, en prélude à la tragédie annoncée a précédé la découverte d'un corps et d'une incroyable quantité de cheveux enfermés dans un container par trois agents de sécurité. Direction la morgue et rencontre avec les deux inspecteurs qui seront chargés d'enquêter sur les origines de cette mort suspectes mais aussi et surtout avec un employé des lieux, fasciné par les cheveux des cadavres mais pas n'importe lesquels puisqu'ils se doivent d'être parfaits. Transportant le cadavre chez lui, l'homme va très rapidement découvrir que les cheveux de la morte continuent à pousser et ce, dans d'extraordinaires proportions... Sur un ton que l'on jugera moins irrespectueux que moqueur, Sion Sono semble d'une part railler gentiment cette habitude plus que superficielle consistant à ajouter tel ou tel artifice pour se rendre plus attirant. Sans avoir recours à la chirurgie esthétique ou aux tatouages et autres implants que celui de cheveux, le réalisateur japonais semble ainsi s'amuser avec les codes du cinéma d'horreur propres à son pays tendance ''fantômes japonais'' en exploitant l'un des éléments majeurs qui accélérèrent le pouls des spectateurs venus assister en salle aux projections antérieures de Ringu de Hideo Nakata et de Ju-On de Takashi Shimizu. Si, en outre, Exte – Hair Extension évoque un réel intérêt dans la diversité des intrigues et les divers changements de ton avec lesquels il les exploite, la sobriété de la mise en scène est jouissivement mise en péril lors de trois ou quatre assauts ''capillaires'' visuellement bluffants ! Peu de chance de ressortir de la projection le cœur au bord de la rupture ni de faire la nuit venue le moindre cauchemar. Reste tout de même une sympathique comédie dramatique, des personnages attachants et quelques visuels délirants...

 

vendredi 21 août 2015

Cold Fish de Sion Sono (2010)



Shamoto est l'heureux propriétaire d'une petite boutique spécialisée dans la vente de poissons tropicaux. Un soi il reçoit un coup de téléphone du gérant du supermarché du quartier. Sa fille Mitsuko vient une fois de plus d'être attrapée pour vole à l'étalage. Accourant dans le local du gérant en compagnie de sa deuxième épouse Taeko, c'est grâce à un certain Murata que la jeune fille échappe aux poursuites. En contrepartie, Shamoto accepte de confier sa fille au bienfaiteur qui propose alors à l'adolescente de travailler dans son magasin, lui-même consacré aux poissons exotiques. Plus encore, Murata s'intéresse à Taeko. Puis à Shamoto qu'il décide de prendre comme conseillé. Mais ce que s'apprêtent à vivre les membres de cette petite famille sans histoire est insoupçonnable...

Voilà un peu plus de dix ans que le cinéaste Sion Sono réalise des films pour le grand écran. Il devient vite célèbre et ce, dès son tout premier long-métrage, Suicide Club, dans lequel 54 lycéennes se suicident. Un sujet qui forcément devait attirer la foule de spectateurs et de critiques. Sept ans plus tard, Sion Sono réalise donc ce Cold Fish censé s'inspirer d'un fait divers réel que le Japon s'est empressé de taire. L'histoire vraie du couple de plus grands tueurs en série de toute l'histoire du pays, Sekine Gen et Hiroko Kazama, propriétaires d'une animalerie ayant tué au moins quatre de leurs clients pour des histoires d'argent.

Cold Fish est une œuvre un peu particulière puisqu'elle embrasse des genres aussi divers que le thriller, la comédie noir, le drame ou bien l'horreur dans représentation la plus graphique. Durant près de deux heures trente on suit donc les aventures peu commune de ce père de famille totalement soumis au bon vouloir d'un propriétaire de magasin de poissons exotiques près à tuer pour obtenir ce qu'il veut. Les couples de tueurs sont des sujets relativement rares sur le grand écran. Outre les quelques adaptations centrées sur quelques-uns des plus célèbres criminels de l'histoire (Les Tueurs de la Lune de Miel, Carmin Profond et Alléluia sur Raymond Fernandez et Martha Beck ou bien Bonnie and Clyde sur Bonnie Parker et Clyde Barrow), on a beau chercher, le Japon évite de trop entacher son histoire en révélant au monde entier par l'entremise du septième certains de ses travers. Sion Sono n'est pas de ces cinéastes indépendants qui se laissent guider par le bon sens mais par des choix personnels qui en font un réalisateur à la filmographie désormais tout à fait honorable.

Ce que dégage Cold Fish, c'est ce milieu modeste dans lequel vivent les membres d'une famille dont au moins deux d'entre eux ne se reconnaissent pas en tant que telle. Entre le père, veuf, puis remarié à une seconde épouse que sa fille rejette au point de ne pas être en mesure de la considérer autrement que comme une "pute" et l'autre couple, désaxé, pervers, meurtrier, se joue un jeu dont une seule des parties à les cartes en main.
Ce qui permet au couple formé par les interprètes Asuka Kurosawa et Denden d'être on ne peut plus odieux envers ce Shamoto (Mitsuru Fukikoshi) dont on finit par ne plus accepter les humiliations dont il est victime, au point même de n'avoir plu aucune pitié pour ce personnage incapable de se réveiller et d'agir enfin pour le bien des siens. D'ailleurs, le message est clair. Comme le dit si bien le meurtrier durant l'une des scènes de tension les plus réussies, l'homme voit en l'absence de sa fille un moyen de pouvoir enfin vivre une vraie vie de couple avec sa nouvelle épouse. Il y a donc deux lectures possible au comportement du père de famille.

Cold Fish se veut plein d'humour, et pourtant, humiliation et séquestration morale sont tellement prégnants que l'on hésite souvent à sourire. Comme si le seul fait de glousser allait provoquer le mal qui se tapi dans ce couple de vendeurs de poissons exotiques. On se demande durant un temps où veut en venir le cinéaste et dans quelle mesure le film s'inspire réellement du fait divers cité plus haut. Jusqu'à ce que la dernière demi-heure se profile. Celle des tensions les plus marquées. Celle de la délivrance. Un exutoire qui prendra une forme presque inattendue, du moins, extrême dans la manière qu'à Sion Sono de révéler la nature profonde et jusqu'ici enfouie de son principal personnage. L'on passe alors d'une œuvre lynchienne en toutes proportions gardées, à un climax d'une violence inouïe, certes, mais indispensable et pour le personnage de Shamoto, et pour le spectateur maintenu les mains attachées dans le dos et le regard rivé sur le grand écran. Cold Fish a reçu de nombreux prix dans différents festivals. Magistral...
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