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jeudi 7 août 2025

L'accident de piano de Quentin Dupieux (2025) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

En un seul plan, celui d'un piano accroché à une grue qui s'écrase au sol, c'est toute l'absurdité du cinéma de Quentin Dupieux qui s'exprime. Nous sommes en terre conquise et ses fans sont déjà aux anges. Ses détracteurs pourraient y voir un bon gros ''foutage de gueule'' comme ils ont l'habitude de considérer son œuvre et pourtant, L'accident de piano est peut-être parmi ses quinze longs-métrages, celui qui donne à voir un film qui dans sa forme demeure parmi les plus ''conventionnels''. Moins délirant qu'à son habitude (quoique) et nettement plus généreux lorsqu'il s'agit de donner la parole à ses interprètes, c'est sans doute aussi avant tout grâce à la présence de l'actrice Adèle Exarchopoulos que L'accident de piano prend toute sa force. Après avoir été couronnée dans de nombreux festivals pour son rôle dans La vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche et après avoir obtenu le rôle de la meilleure actrice aux César 2025 pour celui de Jacqueline dans L'amour ouf de Gilles Lellouche, Adèle Exarchopoulos apparaît pour la troisième fois dans une œuvre signée de Quentin Dupieux après Mandibules en 2020 et Fumer fait tousser en 2022. Aux côtés de Jérôme Commandeur, elle incarne le rôle de Magalie Moreau. Jeune femme visiblement instable, caractérielle et très exigeante vis à vis de son assistant personnel qui la suit partout. Et notamment jusqu'à ce chalet qu'il a acheté sur demande de celle que l'on découvre bientôt comme étant une célèbre influenceuse. Sans cesse suivie par un type en scooter qui rêve d'être pris en photo à ses côtés, Magalie porte une minerve et un plâtre au bras droit. Si l'on devine très rapidement qu'il existe un rapport entre sa nouvelle condition physique et la chute du piano, on ne sait toujours pas dans quelles conditions a eu lieu l'accident. Il en est pourtant une qui sait très exactement comment se sont déroulés les événements : la journaliste Simone Herzog. Qui de l'aveu du pilote d’hélicoptère qui a transporté l'influenceuse après l'accident sait lui aussi comment s'est déroulé l'accident. Magalie, qui n'a jamais accepté la moindre entrevue se voit désormais contrainte d'accueillir Simone et de répondre à ses questions. À défaut de quoi, la journaliste balancera tout ce qu'elle sait de l'accident aux autorités... Dans le rôle de Simone Herzog l'on retrouve l'actrice Sandrine Kiberlain.


Personnage qui de son propre aveu ne cherche pas à faire du mal à Magalie mais rêve d'être la première à l'interviewer ! C'est là tout le paradoxe de L'accident de piano, réalisé, écrit, photographié, monté et mis en musique (avec le soutien de l'auteur, compositeur, interprète et pianiste canadien Chilly Gonzales) par Quentin Dupieux. D'un côté, une star des réseaux sociaux lancée dans une aventure sociale périlleuse la poussant à aller toujours plus loin dans le tournage de petites vidéos où elle se met sans cesse en danger (Magalie est atteinte d'une Insensibilité Congénitale à la Douleur ou ICD) et de l'autre, une journaliste qui semble vivre dans l'anonymat et que l'on soupçonne très rapidement de vouloir faire le buzz grâce à l'interview de l'influenceuse. Quant à Jérôme Commandeur, il interprète Patrick, individu relativement ''coulant'', acceptant tous les caprices de la star qui ne consomme que des yaourts d'une marque bien précise. Pourtant, Quentin Dupieux n'envisage pas sa vedette des réseaux sociaux sous le prisme habituel de ces jeunes femmes superficielles qui les inondent. Bourré d'un humour se fixant parfois comme objectif de faire se poiler le cinéphile de base (comme lorsque notre jeune héroïne demande qui est Steven Spielberg avant se voir répondre de la part de sa coiffeuse (interprétée par l'actrice Clara Choï) : ''Un mec qui faisait des films avant'' !), L'accident de piano maîtrise l'art de l'absurde et de la méchanceté avec une jubilation devenue rare. S'attaquant au phénomène des réseaux sociaux, de ceux qui l'habitent en tant ''qu'ouvrier'' jusqu'à ceux qui s'en nourrissent, Quentin Dupieux signe là l'un de ses meilleurs films. Une œuvre qui forcément nous parle, en cette époque où l'on assiste à toutes les dérives et où la starification n'a absolument plus la même saveur et la même portée qu'en des temps reculés. Si tous les interprètes sont excellents (notons la présence de Karim Leklou dans le rôle de Roméo, le propriétaire de la mobylette, fan de Magalie), L'accident de piano est évidemment porté par une Adèle Exarchopoulos incroyable. Difficile de ne pas garder en mémoire ce look improbable qui la rend méconnaissable ou ce petit rire dément qui précède généralement chacune de ses interventions. Bref, du grand Quentin Dupieux dont on attend le prochain long-métrage intitulé Signaux qui actuellement est dans sa phase de post-production...

 

samedi 29 juin 2024

Daaaaali ! de Quentin Dupieux (2023) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

À ses détracteurs qui pourraient lui reprocher de se foutre un peu de son public, Quentin Dupieux leur répond avec Daaaaali ! de la plus originale des façons. De la seule manière que le réalisateur, scénariste et musicien puisse d'ailleurs l'envisager. Sur ce ton absurde dont il fait la matière première de son œuvre, qu'il écrive et tourne sous son propre nom ou qu'il compose sous celui de Mr Oizo. Égocentrique et individualiste, on peut se poser la question quant à savoir comment aurait perçu le maître du surréalisme espagnol Salvator Dali, l'avant-dernier long-métrage du cinéaste français qui à travers Daaaaali ! ne signe non pas un biopic mais un véritable hommage à cet artiste hors norme qui pouvait tout aussi bien agacer que fasciner. L'univers de Salvatore Dali qui de son vivant semblait ne tourner qu'autour de sa propre personne prend vie à travers cette œuvre courte et qu'aucun autre que Quentin Dupieux était sans doute en droit de mettre en scène. Parce que l'un et l'autre de ces deux artistes semblent compléter le travail de chacun. Le long-métrage du français faisant partie intégrante du ton qu'il a toujours donné à son art, celui-ci ne pouvait qu'être à l'origine d'un tel projet. Réalisé avec l'humilité de l'élève qui ne cherche pas à s'élever à la hauteur du maître tout en approchant de son art avec un infini respect, Daaaaali ! peut s'envisager sous l'angle d'une conversation entre le peintre et le cinéaste au sujet d'un projet fictif qui aurait vu le jour longtemps après leur entretien et donc évidemment, de manière posthume. De cet univers personnel où il est parti se réfugier par delà la mort, Salvatore Dali regarde sans doute ses contemporains d'un mauvais œil, lesquels façonnent un monde bien différent de celui qu'il avait rêvé, imaginé et qui envahissait tant et si bien ses pensées qu'il en fit l’œuvre de toute une vie. À travers Daaaaali !, Quentin Dupieux rend un respectueux hommage à l'artiste espagnol tout en se contentant d'en prélever le grain de folie qui le rendit en partie si célèbre de par le monde. Le français n'en n'oublie cependant pas d'y intégrer son propre univers fait d'absurdes phantasmes.


Comme cette pluie de chiens, la séance de tir aux pigeons ou plus encore l'incarnation du maître, démultiplié autant de fois qu'il semble à Quentin Dupieux que cela soit nécessaire. C'est là tout l'art de réunir des interprètes capables de s'oublier un instant pour se fondre dans la peau d'un homme qui lui, était bien incapable d'en faire autant. Passé le sujet, l'occasion est ensuite donnée de constater la valeur des uns et des autres qui parfois étonnent ou peuvent décevoir. Il demeure dans ce Dupieux, de bons Dali(s) et d'autres beaucoup moins convaincants. La raison pour laquelle, peut-être, ces derniers sont-ils d'ailleurs moins exposés devant la caméra que les premiers. Après être ironiquement entré en connexion cosmique avec Salvator Dali, Quentin Dupieux entend ''respecter'' les ''désirs'' de l'artiste, trop complexe pour qu'un seul acteur l'interprète à l'image. C'est donc la raison principale pour laquelle n'apparaissent à l'écran pas un, ni deux, ni trois mais SIX Dali(i). Des plus anodins, incarnés par un Gilles Lellouche et un Pio Marmaï difficilement convaincants et plus véritablement dans la peau d'imitateurs que d'incarnations ! En passant par Boris Gillot et Didier Flamand qui eux s'en sortent plutôt pas mal malgré leurs courtes apparitions, et jusqu'aux brillants Édouard Baer et Jonathan Cohen qui de leur côté portent véritablement le personnage et le film vers les cieux... Face à une Anaïs Demoustier dans le rôle de la journaliste/boulangère Judith, personnage à l'aune de l'actrice elle-même puisque l'une et l'autre sont incontestablement écrasées par la double performance d'Édouard Baer et de Jonathan Cohen, les deux acteurs font parfaitement illusion et donnent en partie son sens au projet. Faire revivre l'un des artistes les plus iconiques et les plus fascinants du surréalisme. En résulte une œuvre folle, touchante, maîtrisée et donc forcément trop courte. Chose que l'on ne reprocha pas systématiquement à Quentin Dupieux par le passé. Mais ici, nous n'aurions pas été contre une bonne portion de rab...

 

lundi 25 décembre 2023

Incroyable mais vrai de Quentin Dupieux (2022) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Que peut-il y a voir de pire que d'être dans une salle de cinéma remplie d'adolescents très agités, incapables de se taire durant la projection d'un long-métrage ou passant leur temps à commenter, toutes lumières de leur smartphone déclenchées, les tout derniers articles postés sur les réseaux sociaux ? Être assis à côté d'un type dégageant une forte odeur d’ammoniaque pour avoir oublié le matin même de se laver sous les aisselles ? Qu'un infamant hasard ait justement choisi ce jour là pour vous imposer un siège dont le dossier ne cesse de retomber vers l'arrière ? Ou qu'une pantagruélique septuagénaire ait ce même jour, décidé de venir s'asseoir à côté de vous, les bras chargés de victuailles enfermées dans des sachets dont le bruit deviendra au fil de la projection, aussi invariablement crispant que d'entendre chez soit un voisin faire des trous dans le mur de sa chambre à coups de perceuse ? Ce jour où ma compagne et moi avons décidé de nous dégourdir les jambes jusqu'au CGR de Narbonne, je n'imaginais pas que la plus terrible des séances de cinéma allait m'être imposée. Incroyable mais vrai de Quentin Dupieux venait tout juste de sortir sur les écrans et en bons amateurs du bonhomme, c'est donc frais et dispos que nous avons pris la voiture. Elle, derrière le volant. Moi, à la place du mort. Un peu moins de vingt minutes plus tard, nous arrivions devant la façade du CGR pour constater que comme depuis le début, le milieu et la fin de la pandémie, nous ne serions très certainement pas venus en masse découvrir le nouveau bébé de celui qui se cache également sous le pseudonyme Mr Oizo ! Un cinéma constitué de neuf salles et pourtant, l'écho de nos voix aurait pu se faire entendre de très loin tant l'immense salle d'accueil nous semblait vide. Une toute petite poignée de spectateurs accompagnés de leurs gamins, sans doute venus découvrir le dernier dessin animé à la mode. Quant à nous, c'est avec une joie à peine dissimulée que nous avons découvert une salle rien que pour nous. Un rêve s'accomplissait alors... pour très rapidement se transformer en cauchemar...


Pourquoi ? Tout simplement parce que Quentin Dupieux, allez savoir pourquoi, choisissait alors de tourner son dernier film à l'époque à l'aide d'une caméra vielle d'une quarantaine d'années dont le zoom était cassé ! Bien que ce ''minuscule'' détail n'ait pas affecté l'expérience de ma Douce, la mienne fut pire encore que de découvrir le premier Avatar de James Cameron en 3D dans une image tellement sombre que je m'étais contraint à suivre une bonne partie du récit les lunettes 3D posées entre mes jambes. Mais rien, là, en comparaison avec Incroyable mais vrai dont le titre ne m'avait jamais semblé aussi proche de ce que je vivais personnellement dans cette salle obscure où je ne pouvais même pas raccrocher mon désespoir à celle que je préférais laisser profiter du film. L'auto-focus défaillant de la caméra employée par le réalisateur et scénariste eut pour conséquence la recherche constante d'une mise au point passant du net au flou et du flou au net. Une véritable torture pour la rétine et le cerveau, incapables l'un comme l'autre de laisser faire naturellement les choses et contraints de revoir en permanence comment aborder ce qui se déroulait sous mes yeux. Un comble pour une œuvre qui d'après nous semblait faire partie des plus ambitieuses de leur auteur. À commencer par un casting trois étoiles principalement interprété par Anaïs Demoustier, Léa Drucker ainsi que Benoît Magimel et Alain Chabat. Seconde et antépénultième expérience pour la première, l'unique pour la seconde et le troisième tandis que le dernier, lui, en était déjà à sa troisième participation à une œuvre signée de Quentin Dupieux après Réalité en 2014, Au Poste ! (en voix-off) en 2018 et avant Daaaaaali ! qui devrait très prochainement les réunir ainsi qu'Anaïs Demoustier.


Advienne que pourra en vidéo et lors de ses futurs passages à la télévision mais si Incroyable mais vrai possède effectivement un cachet visuel qui lui est personnel, espérons que d'autres ne revivent pas ce que j'ai ressenti en salle. Concernant le long-métrage lui-même, nous sommes bien chez Quentin Dupieux et son sens de l'absurde. Et même s'il s'est avant cela déjà montré techniquement beaucoup plus ''aventureux'', il aura au moins eu dans le cas présent le mérite de faire une mise à jours avec le concept de voyage et de paradoxe temporels ! C'est pourtant dans un cadre réaliste que le cinéaste installe ses quatre principaux personnages. Le couple formé par Alain et Marie (Alain Chabat et Léa Drucker achètent tout naturellement une demeure de style plutôt moderne (le genre que conçoivent en général pour leurs propres besoins les architectes), laquelle cache un très étonnant secret qui va avoir de très lourdes conséquences sur leur couple. On regretterait presque que le projet ait été mis en scène par Quentin Dupieux dont l'approche minimaliste du septième art empêche le concept d'être traité à la hauteur de son mérite. Ce qui n'enlève évidemment rien aux charmes d'un film qui passe finalement mieux sur un petit écran que sur un (trop) grand. Le principal soucis visuel dû au problème d'auto-focus est ici quasiment réglé et l'inconfort passé laisse la place à une véritable gourmandise due tant au sujet du film que du jeu des interprètes. Léa Drucker/Marie rêve de retrouver l'éclat de sa jeunesse tandis qu'à ses côtés, Alain Chabat/Alain continue de vieillir. Incroyable mais vrai offre également au thème du Portrait de Dorian Gray un petit nettoyage de printemps bienvenu. Et c'est sans compter sur le couple que forment Anaïs Demoustier en cruche un brin nymphomane et Benoît Magimel en nouvel homme ''bio-ionique'' doté d'une verge électronique ayant malgré tout conservé certains travers comme le machisme ! Accompagné d'une bande musicale bucolique cette fois-ci signée d'Andreas E. Beurmann qui réinterprète des airs de Bach, ce qui apparaît comme une stricte fantaisie est en fait beaucoup plus profond. Et si d'apparence Quentin Dupieux semble avoir fait quelques compromis, penser cela serait une erreur. Simplement l'homme et l'artiste ont-il évolué...

 

mercredi 13 décembre 2023

Yannick de Quentin Dupieux (2023) - ★★★★★★★☆☆☆




Alors que l'on attend la sortie prochaine de son nouveau long-métrage intitulé Daaaaaali ! qui devait à l'origine sortir cette année mais qui au final verra le jour sur grand écran le 7 février 2024, le réalisateur et scénariste français Quentin Dupieux nous a régalé cet été avec Yannick. Une œuvre dont l'une des règles fondamentales est de ne surtout pas ressembler à ce qui se fait de plus courant en matière de cinéma hexagonal ou bien même, soyons chauvins, au niveau international. Pour une nouvelle fois encore dans sa carrière, l'homme qui se cache derrière le fascinant musicien Mr Oizo prouve ici qu'il a encore quelques bonnes idées à nous proposer. Et même si parfois l'impression d'être pris pour des buses se fait ressentir, dans le cas de Yannick, on n'aura jamais eu autant l'impression d'avoir été les témoins d'un récit avec un début, un milieu et une conclusion. Tout ceci, bien entendu, sous le prisme de l'étrangeté et du décalage propre au cinéma de cet électron libre capable de mettre en scène un pneu tueur en série (Rubber), le chanteur Marilyn Manson (Wrong Cops), une mouche géante enfermée dans un coffre de voiture (Mandibules) ou de rendre hommage à certaines séries télévisées japonaises de type Sentai (Fumer fait tousser) ! Avec Yannick, Quentin Dupieux réalise sa toute première pièce de théâtre filmée. Du moins est-ce sous cette apparence que sera perçu le récit de ce trio de comédiens dérangés par l'un des spectateurs venu se détendre devant une pièce de boulevard. L'un des points culminants de cette nouvelle farce proposée par LE spécialiste français du genre pose à travers le point de vue d'un preneur d'otages, une question essentielle : comment peut-on accepter de se rendre au théâtre pour aller y découvrir une pièce dont l'auteur ne s'est même pas donné la peine d'y être présent ? Une réflexion produite par le cerveau psychologiquement fatigué de Yannick. Celui du titre mais aussi et surtout, celui incarné par l'acteur Raphaël Quenard dont la carrière s'est envolée depuis quelques années et lequel retrouve le réalisateur après Mandibules en 2020 et Fumer fait tousser l'année dernière. Il incarne cette fois-ci un agent de sécurité travaillant de nuit qui pour pouvoir assister à la représentation d'une pièce de théâtre intitulée Le Cocu a dû poser sa soirée et faire un long chemin dans l'espoir de se changer les idées. Mais quoi de pire que de se retrouver face à des comédiens peu talentueux et contraints de se donner la réplique lors d'une pièce de très mauvaise qualité ?


Le génie de l'Accroche : Quentin Dupieux convia à l'occasion de la sortie de son dernier film en salle tous les Yannick de France à aller le découvrir gratuitement...


Lorsque de surcroît le metteur en scène est absent, une idée, une seule, émerge dans l'esprit de Yannick : proposer au public et aux comédiens de réécrire la pièce. Face à Raphaël Quenard, trois interprètes totalement médusés par ce qui leur arrive. Blanche Gardin dans le rôle de Sophie Denis, Pio Marmaï dans celui de la vedette Paul Rivière ainsi que Sébastien Chassagne dans la peau de William Keller. Tout commence de manière relativement classique avec la pièce en question. Le rire vient moins de son écriture que de découvrir Pio et Blanche tenter de sauver les apparences devant la pauvreté des dialogues. Du pathétique par couches successives que n'amenuisera pas l'intervention de Yannick en pleine représentation. Humilié puis chassé de la salle pour désordre public, l'homme réapparaît quelques instants plus tard avec un flingue ! Débute alors une œuvre sous tension même si l'absurdité de la situation fait sourire. Il n'empêche que derrière ce drame engendré par la solitude et le désœuvrement, Quentin Dupieux signe l'un de ses films les plus savoureusement comiques. Cette manière si particulière que le réalisateur, scénariste, monteur et photographe a de capter l'attention et le regard de ses figurants témoigne d'un soucis bien plus profond que la simple volonté de nous jeter au visage le fruit d'un scénario tenant en deux ou trois lignes. Comme à son habitude, Quentin Dupieux met en lumière des idées totalement farfelues, avec des moyens presque dérisoires (concernant Yannick, le film n'a coûté qu'un million d'euros). Il crée une multitudes de contrastes entre le ton naturellement excessif des personnages de boulevard incarnés par le trio de comédiens, l'accent à couper au couteau de Yannick et la parole donnée aux otages qui dans la salle tentent de garder leur contenance. Avec, à la clé, des sursauts de cruauté, comme ce pauvre homme qui après avoir généreusement prêté son PC au preneur d'otages se fait copieusement humilier. Ou pire, lorsque Yannick lui-même est rabaissé par un Paul Rivière ayant repris le contrôle de la soirée. Si réellement Quentin Dupieux craint d'avoir à signer un jour un mauvais film, qu'il se rassure. Ça ne sera pas pour aujourd'hui ou en tout cas, et surtout pas avec Yannick...

jeudi 11 mai 2023

Fumer fait tousser de Quentin Dupieux (2022) - ★★★★★☆☆☆☆☆

 


 

Il doit quand même bien se gausser, l'ami Quentin Dupieux, chaque fois qu'il consulte les critiques cinéma qui se montrent dithyrambiques à chacune de ses sorties sur grand écran. N'empêche, il y a chez ce monsieur qui donne également dans la mélodie sous le pseudonyme Mr Oizo, quelque chose qui finit par devenir dérangeant. Voire, agaçant ! Cet étrange sentiment qui donne à penser qu'il se fiche un peu du public qui chaque fois se laisse tenter par son approche nonsensique du septième art. C'était déjà le cas en février 2022 lorsqu'il osait réaliser Incroyable mais vrai en employant une caméra volontairement défaillante (d'ailleurs, merci Quentin pour les atroces maux de tête à la sortie de la projection), gâchant ainsi en partie le potentiel de ce qui s'avérait sans doute être son œuvre la plus ambitieuse en terme d'écriture. Ce fut également confirmé avec Fumer fait tousser qui vit le jour dans les salles obscures neuf mois plus tard en novembre dernier. Accélérant le rythme au point de produire deux œuvres dans la même année (Daaaaaali !et Yannick connaîtront-il le même sort?), Quentin Dupieux signait donc avec son onzième film une œuvre dont les dernières pages du scénario semblent s'être envolées lors d'une forte rafale de vent. En effet, Fumer fait tousser débute sous les meilleurs augures avec cet hommage très appuyé aux séries Super sentai japonaises du style Bioman qui bercèrent nos jeunes années et qui dans le cas présent trouvent une alternative française qui ressemble à vrai dire autant aux séries mythiques des années 70/80 qu'aux parodies produites dans la foulée et notamment le Biouman des Inconnus. Une première phase se terminant dans un bain de sang jouissivement disproportionné ! À scénario improbable, casting improbable. Gilles Lellouche rejoint une équipe constituée de Vincent Lacoste, Anaïs Demoustier (''blondifiée'' à cette occasion), Oulaya Amamra ou encore Jean-Pascal Zadi et son incroyable (mais authentique) ratelier. Des personnages justiciers/super-héros aux noms tout aussi invraisemblables, Benzène, Methanol, Nicotine, Mercure et Ammoniaque pour un récit qui subitement va bifurquer vers une retraite censée ressouder les membres du groupe. Débute alors une succession de sketchs contés devant un feu de camp comme des légions de longs-métrages outre-atlantiques nous l'ont déjà proposé à maintes reprises...
 
 
Si tout démarre de façon plutôt intéressante avec ce récit conté par Gilles Lellouche/Benzène lors duquel deux couples passent le week-end ensemble et découvrent un étrange masque qui va faire dérailler leur séjour, les choses se gâtent malheureusement en route. Comme si, je le répète, Quentin Dupieux avait égaré les dernières pages de son script et s'était contenté de meubler le reste de son dernier long-métrage à l'aide de '' bouts de ficelles'' scénaristiques assez peu convaincants. D'où ce sentiment compréhensible que l'auteur de Rubber, de Réalité ou de Wrong Cops prend les spectateurs pour des imbéciles. Surtout que comme cela est devenu une tendance chez lui, Fumer fait tousser se termine en queue de poisson. À vrai dire, il est surtout visiblement désormais possible que l'on puisse voir autre chose que le délire génial d'un cinéaste français hors-norme. Plutôt un bon gros foutage de gueule auquel l'on accorde sans doute un peu trop d'importance. Car même si Fumer fait tousser est bien dans l'esprit de ce que réalise Quentin Dupieux depuis ses débuts derrière la caméra, son cinéma devient en fait de plus en plus ennuyeux, finissant par ne plus surprendre autant qu'avant. Une certaine lassitude s'installe donc en plein milieu de la projection... au point que l'oeil sdu spectateur pourrait se fermer avant que le générique de fin n'intervienne. Et cela même alors que le film, comme à son habitude, ne dépasse pas les quatre-vingt minutes. Ce qui chez Quentin Dupieux reste tout de même un exploit. Que retiendrons-nous, alors, de ce dernier jet ? Sans doute une Anaïs Demoustier amoureuse d'un rat bavant une infecte bave verte ou un Gilles Lellouche vêtu, comme ses acolytes, d'un costume de super-héros tendance Super sentai. Mais certainement pas le pourtant génial Benoit Poelvoorde, ici, sous-employé (pour ne pas dire inutile)... Bof bof !

 

jeudi 6 avril 2023

Wrong de Quentin Dupieux (2012) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Passé maître dans le domaine de l'absurde au risque d'être massivement (mais pas globalement) rejeté par la critique et une partie du public, le réalisateur français Quentin Dupieux signait en 2012 un troisième long-métrage ne se départissant toujours pas d'un style unique. Une approche du septième art visible avant tout à travers le scénario et la mise en scène mais également à travers l'emploi d'outils inédits. Comme celui d'appareils-photos de marque Canon sur le tournage de '' Rubber '' ou l'emploi d'une caméra expérimentale du nom de '' HD-Koi '' sur celui de '' Wrong ''. Passées ces considérations qui n'intéresseront pas grand monde en dehors des fans purs et durs ainsi que des amateurs de technologies inédites, le troisième long-métrage de Quentin Dupieux est l'un des rares films du réalisateur français à pouvoir prétendre se réconcilier avec le public lambda. Car si derrière cette histoire de héros cherchant à récupérer son chien qu'un étrange gourou à kidnappé pour la cause animale se cache une mise en scène et un scénario qui ne font absolument pas tâche dans l'univers déjanté de Quentin Dupieux, '' Wrong '' demeure malgré tout l'une de ses œuvres les plus '' regardables ''. Une cohésion qui accorde aux personnages et à l'univers dans lequel ils évoluent ici, une certaine stabilité. Et pourtant... Il suffit d'énumérer ces derniers pour se rendre compte que rien n'a changé depuis des débuts qui remontent en 2001 avec le moyen-métrage '' Nonfilm ''. Même sens de l'absurde, de la réplique non-sensesque, du récit en totale rupture avec ce que l'on a coutume de découvrir sur grand ou petit écran. Fascinant les uns et rebutant jusqu'à la nausée et l'agressivité les autres. Au point de considérer l'œuvre de Quentin Dupieux comme une authentique arnaque...


Avis que l'on est parfois en droit d'émettre selon que l'on est ouvert ou non à l'acceptation de voir un film dans des conditions aussi visuellement désastreuses que celles de son '' Incroyable mais vrai '' et son emploi d'une caméra volontairement défaillante en matière d'auto-focus ! Bien que totalement givré, écrasé sous une chaleur pesante, le scénario de '' Wrong '' est majoritairement limpide à saisir. Ses personnages ? Sans doute un peu moins. Si l'on peut comprendre que Dolph Springer (l'acteur Jack Plotnick) puisse s'inquiéter du sort de son chien ou que l'on puisse également saisir la portée du message de son kidnappeur (William Fichtner dans le rôle de maître Chang), pourquoi le héros passe-t-il autant de tant à chercher au téléphone la signification d'un logo de pizzeria ? Pourquoi son voisin et ami Mike (Regan Burns) cache-t-il sa passion pour le jogging ? Pourquoi la jeune et jolie standardiste Emma (Alexis Dziena) s'accroche-t-elle avec autant de vigueur à sa nouvelle existence ? Des questions qui demeureront parfois sans réponses même s'il arrive que d'autres séquences laissent parfois entrevoir une solution si tue soit-elle. Éric Judor qui par exemple interprète le rôle du jardinier Victor... Ce palmier qui subitement est devenu un sapin est-il l'a preuve que, décidément, l'univers dans lequel évoluent les personnages n'a rien de commun avec le notre ? Ou bien s'agit-il pour Quentin Dupieux de nous expliquer à sa façon toute particulière que Victor n'est qu'un petit escroc qui a trouvé un moyen, certes peu banal, d'escroquer son employeur ? Preuve s'il en est que Quentin Dupieux a créé au fil de sa filmographie un univers personnel, voire même, un multivers. En effet, l'année suivante sortira sur nos écrans '' Wrong Cops '', sorte de prolongement dans lequel certains interprètes et personnages reprendront du service, Éric Judor passant à cette occasion du rôle de jardinier à celui de DJ borgne. Une difformité physique que l'on retrouvera d'ailleurs cinq ans plus tard à travers le personnage de Philippe (l'acteur et humoriste Marc Fraize), l'un des policiers de '' Au poste ''. Une obsession chez Quentin Dupieux ? Non ! Plutôt un passage de relais témoignant d'une cohésion totale et maîtrisée de la part du plus '' fou '' de nos réalisateurs hexagonaux...

 

samedi 9 juillet 2022

Or de lui - Zaï Zaï Zaï Zaï - Incroyable mais vrai

 


 

Alors que nous nous apprêtons à aller découvrir le dernier long-métrage de Quentin Dupieux, petit retour non pas sur la filmographie de celui qui se cache sous le pseudo de Mr Oizo lorsque l'inspiration musicale lui vient mais sur deux étranges et passionnantes alternatives à ce cinéma de l'absurde dont il nous abreuve depuis ses débuts en 2001 avec Nonfilm. Exit donc Quentin Dupieux. Nous accueillons au sein d'un curieux univers parallèle l'acteur Ramzy Bédia auquel le réalisateur français avait d'ailleurs offert l'un des deux principaux rôles de son décalé Steak en 2007. Mais cette fois-ci, c'est sur François Desagnat et Baptiste Lorber qu'il lui aura fallu compter. Le premier n'a cependant pas confié à Ramzy le rôle principal de sa dernière comédie Zaï Zaï Zaï Zaï. Mais découverte conjointement à la mini-série Or de lui dans lequel l'humoriste et acteur tient cette fois-ci la vedette, le rapport qu'entretiennent l'un et l'autre de ces programmes me contraint à les lier au même article. L'auteur de La beuze en 2003, de Le jeu de la vérité en 2014 ou de Le gendre de ma vie quatre ans plus tard semble avoir choisi d'offrir à sa carrière de réalisateur un virage plus absurde que jamais. Et même inédit puisqu'en dehors des Onze commandements, on ne peut pas dire que la filmographie de Vincent Desagnat fut jusque là, incroyablement originale. Alors que l'on frétille d'impatience de découvrir son prochain projet Raoul et les raouliens, Zaï Zaï Zaï Zaï développe un certain nombre d'idées qui font souvent l'unanimité lorsque l'on évoque le futur proche sous une forme dystopique. Dans un univers où n'existe qu'un seul modèle de véhicule et où Fabrice (Jean-Paul Rouve) va se retrouver traqué par la police, les médias et les réseaux sociaux parce qu'il a oublié sa carte de fidélité au moment de payer ses achats en magasin, François Desagnat se fait le critique d'une société qui n'a jamais été aussi moribonde que ces dernières années. Non dénué d'un certain humour Zaï Zaï Zaï Zaï aborde la chose sous un angle qui ne diffère pas vraiment de ce que l'on a pu découvrir jusque là au cinéma. Il décrit un monde aseptisé, dans lequel être acteur comique ou faire preuve d'un certain humour est pratiquement considéré comme une tare. François Desagnat examine notre société à la loupe et décrit avec justesse les dérives qui découlent de tous les supports médiatiques qui jugent non plus les gens sur ce qu'ils sont réellement mais sur leurs apparences. En découle une œuvre cynique, qui bat l'humour à froid, et dans laquelle Ramzy Bédia incarne l'image de l'époux et du père de substitution tandis que Jean-Paul Rouve le fuyard va de rencontres en rencontres.
 
Zaï Zaï Zaï Zaï
est l'adaptation cinématographique non pas d'un roman, mais de la bande dessinée de Fabcaro, l'auteur du roman Le discours qu'a adapté sur grand écran le réalisateur Laurent Tirard... Zaï Zaï Zaï Zaï est donc proche de l'univers de Quentin Dupieux. Et si j'osais, j'affirmerais que François Desagnat a réussi là où pêche parfois le cinéma de Mr Oizo. Lequel a souvent trop tendance à se reposer sur des scénarii originaux plutôt que sur des mises en scène fainéantes. Zaï Zaï Zaï Zaï réussit le pari de réunir Jean-Paul Rouve, Julie Depardieu, Ramzy Bédia, Yolande Moreau ou Julie Gayet dans une comédie certes absurde, mais ô combien visionnaire. Un casting de sympathiques comédiens parmi lesquels nous retrouvons également Marc Riso (dans le rôle du vigile), lequel interprète justement l'un des personnages principaux de la mini-série Or de lui aux côtés de Ramzy Bédia. Ici, tout semble a priori d'un commun assez terne. Des couples qui s'invitent à dîner, une épouse qui trompe son mari, le VRP d'une petite entreprise humilié par ses collègues et puis, un jour.... la découverte de ce ''pouvoir'' incroyable qui transforme Ramzy Bédia/Joseph en poule aux œufs d'or. Car oui, son personnage se met à chier des étrons d'or ! Des lingots en forme de ''caca''. Le début de la fortune ? Plutôt celui des emmerdes: Certes un nouvel ami (Marc Riso) mais d'abord et surtout, une épouse qui va voir ailleurs (Olivia Côte), découche, le trompe avec Stéphane (Christophe Héraut). Et puis, un marchand d'or pas très net (Vincent Solignac) et son rejeton (Jérome Niel, inquiétant dans le rôle de Gino). C'est donc dans un contexte social relativement classique qu'entre en jeu ce phénomène surprenant : Ramzy Bédia la poule aux œufs d'or ! En 1973, le chilien Alessandro Jodorowsky transformait ses excréments en or. Trois ans plus tard, l'allemand Werner Herzog et ses interprètes sous hypnose tentaient de découvrir le secret du maître verrier Mühlbeck récemment décédé, seul détenteur de la formule de fabrication du verre rubis. Cinquante ans après, Ramzy Bédia endosse le costume de l'alchimiste Joseph qui va découvrir les avantages et les inconvénients de produire des étrons en or. Là encore, le pari est réussi de mêler l'absurde à la réalité. D'autant plus que le ton humoristique est parfois contrebalancé par des séquences dramatiques relativement intenses. […] Deux heures plus tard... 
 
De retour du cinéma en proie à une insupportable céphalée, j'ai envie de gueuler un bon coup sur ce cher vieux Quentin Dupieux qui en lançant Léa Drucker dans une quête personnelle de jeunesse eternelle a fait des choix particulièrement audacieux. Voir inadaptés pour le confort des yeux. Ceux du public, contraint de détourner parfois le regard s'il ne veut pas avoir de terribles maux de tête au sortir de la salle. Que l'image soit surannée au point de nous renvoyer en pleines années soixante-dix comme l'évoque notamment l'imagerie des Boards of Canada, je veux bien. Mais de là à user d'un vieil objectif plus vraiment fiable et nous imposer ainsi durant soixante-quinze minutes une image qui ne parvient jamais à faire le focus sur les personnages ou les décors en arrière plan, c'est à un supplice que nous convie le réalisateur. De même, l'on connaît la prédisposition de Quentin Dupieux à nous offrir sans cesse des univers décalés. Et là encore, le succès de l'entreprise tient tout d'abord de son scénario. Mais à l'image, et quelles que soit sa manière d'aborder le sujet, Incroyable mais vrai apparaît comme le plus sage de ses longs-métrages. Ce qui d'une certaine manière, donne également l'impression qu'il est aussi le plus maitrisé. Celui qui offre aussi le sentiment que pour une fois, l'auteur de Rubber ou de Wrong Cops n'a pas confié son projet aux seules mains de ses interprètes. L'engouement des critiques pour Incroyable mais vrai est presque inimaginable tant le dernier film de Quentin Dupieux semble parfois si éloigné de ses délires habituels. Plus sérieux mais néanmoins parcouru d'idées folles, Incroyable mais vrai mixe voyage dans le temps, le roman d'Oscar Wilde Le portrait de Dorian Gray(ici, un simple miroir), quête de jeunesse éternelle ou de masculinité (Benoît Magimel/Gérard en homme/machine hypersexué) et face à tout ça, impose un Alain Chabat terriblement sobre et bienveillant. On sort de la salle avec le regret d'avoir assisté à cet étonnant récit dans un inconfort visuel total, figé devant l'écran à patienter jusqu'à ce que le film nous délivre ses multiples messages. En attendant Fumer fait tousser, le prochain long-métrage de Quentin Dupieux, on confirmera que le meilleur film ''Dupieuesque'' à être sorti en salle cette année n'est pas le sien mais celui de François Desagnat...

 

lundi 22 mars 2021

Mandibules de Quentin Dupieux (2021) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Le voilà, tout frais, tout chaud, le dernier né de l'un de nos cinéastes les plus iconoclastes. Ce mauvais élève qui du fond de la classe, le cul vissé près du radiateur, ne fait jamais rien comme tout le monde. Plus productif que jamais (ses trois derniers longs-métrages sont sortis en trois ans), Quentin Dupieux, aka Mr Oizo, signe avec Mandibules l'un de ces films dont lui seul a le secret. Sans jamais vraiment rien changer, le réalisateur et scénariste qui à l'occasion, et comme dans le cas présent, laisse à d'autres le soin de composer la bande originale (elle est ici l’œuvre du groupe britannique Metronomy) continue son petit bonhomme de chemin sur la route de l'humour surréaliste. Ce qui change par contre, c'est le casting. Ou plutôt une partie de ses vedettes puisque la moitié du Palmashow Grégoire Ludig était déjà présent au générique du précédent long-métrage de Quentin Dupieux Au Poste dans le rôle de Louis Fugain, lequel affrontait Benoît Poelvoorde dans celui du commissaire Buron. Son comparse David Marsais le rejoint cette fois-ci et partage avec lui l'un des deux rôles principaux de ce récit que les habitués du cinéaste ne s'étonneront pas de découvrir aussi étonnant que ses précédentes œuvres. Cette fois-ci, Quentin Dupieux nous convie à un curieux road movie dans lequel deux copains prénommés Manu et Jean-Gab partent en mission afin de livrer un colis et ainsi empocher la modique somme de 500 euros. Soit, ce qui pourrait figurer le budget de ce long-métrage qui comme les autres, semble ne tenir que grâce à quelques bouts de ficelle...


Mais alors que Manu s'est emparé de la voiture d'un inconnu, une fois en route pour sa mission accompagné de Jean-Gab, les deux hommes découvrent très vite que dans le coffre arrière est nichée une mouche. Mais pas n'importe quelle mouche. Une mouche de la taille d'un caniche que Jean-Gab va s'empresser de dresser. Bon, jusque là, rien de vraiment anormal dans l'univers de Quentin Dupieux. Sauf que cela se gâte assez rapidement. Car ce qui peut paraître anormal pour nous peut tout à fait s'avérer parfaitement logique dans l'esprit du réalisateur et scénariste. Et donc, inversement. Pour être plus clair, le film prend en court de route un virage qui stoppe net les visions délirantes d'un réalisateur en panne d'inspiration. Il préfère jeter en pâture ses deux héros façon The Big ''Jeff'' Lebowski des Frères Coen à un frère, sa sœur et deux copines sis au bord de la piscine de papa/maman. Le road movie se mue alors en une comédie d'été bancale qu'aurait percuté de front le scénariste du Clochard de Beverly Hills de Paul Mazursky. Entre nos deux rednecks pas finauds pour un sou, le proprio d'une caravane perdue en plein désert, un vieux riche à dentier plombé de diamants, une blonde à mémoire faillible et une hurleuse pour cause de trauma crânien, il y avait de quoi faire. Et si dans les apparences Quentin Dupieux fait le taf, il ne sera pas interdit d'écouter cette petite voix intérieure qui nous parle et nous fait réfléchir sur notre condition de fans inconditionnels du réalisateur : Quentin Dupieux ne serait-il cependant pas en train de se foutre de nous ?


Fascinés que nous sommes devant une œuvre toute entière vouée au surréalisme, à la folie douce, comme un David Lynch du dimanche en moins complexe mais en beaucoup plus absurde, ce n'est qu'après projection qu'il faudra se faire une raison. Oui le cinéma de Dupieux est savoureux. Et oui il n'appartient qu'à lui. Mais en revanche, nous nous ferons un devoir de reconnaître que le bonhomme, tout détenteur d'un scénario qu'il puisse être, s'est ce coup-ci un peu trop reposé sur ses deux principaux interprètes qui pour le coup, semblent avoir un mal de chien à improviser. Surtout avant leur rencontre avec le toujours excellent Bruno Lochet. Surtout, l'on sent Quentin Dupieux glisser doucement mais inexorablement vers des terres toujours plus laborieuses. À moins que son œuvre n'agisse comme certains mets peu raffinés que l'on fini finalement par apprécier à force d'en consommer au fil des années. Peut-être son œuvre n'a-t-elle, en réalité, foncièrement pas changée. Peut-être est-ce nous qui nous y sommes trop facilement habitués. Reste que Mandibules se déguste comme nous purent nous repaître d'un Rubber ou d'un Réalité. Si même le film demeure en deçà de ces seuls exemples, BON DIEU que nous avons hâte de découvrir son futur projet intitulé Incroyable mais vrai...

 

dimanche 12 janvier 2020

Steak de Quentin Dupieux (2007) - ★★★★★★★☆☆☆



Intègre jusqu'au bout des ongles et de ses idées, Quentin Dupieux aurait pu saborder sa carrière de cinéaste dès son second-long métrage (son premier, Nonfilm existant dans deux formats dont l'un est difficilement ''regardable'' de part sa rareté). Incompris, vomi, écrasé par le poids d'une presse et d'un public qui n'y étaient sans doute pas préparés, Steak demeure pourtant cohérent dans une œuvre toute entière dévolue à une conception de l'humour le plus décalé. Le cinéma, c'est cet immense champ d'investigation que se partagent Blockbusters, Chefs-d’œuvre, films Cultes, Nanars et autres Navets. Mais aussi un nombre de plus en plus croissant de longs-métrages qu'il est devenu commun de nommer sous l'appellation O.F.N.I's. Et dont fait justement partie Steak dont le titre, comme cela n'étonnera plus personne désormais, ne résonne à aucun moment comme l'écho de son contenu. Combien de critiques professionnels ou amateurs, planqués sous des pseudonymes plus ou moins improbables regrettent aujourd'hui leurs propos ? Sans doute ne le saurons-nous jamais. Toujours est-il que le second film de Quentin Dupieux, célèbre pour être également l'homme qui se cache derrière l'artiste musical Mr Oizo, n'est pas le genre de comédies pléthoriques soucieuses de brosser les spectateurs dans le sens du poil. Non, et surtout pas parce que le célèbre duo d'acteurs/humoristes Éric Judor et Ramzy Bedia fait partie de l'aventure...

On ne conseillera certainement pas au public de s'ouvrir à l'univers de Quentin Dupieux en se penchant au préalable sur cet objet difficile à catégoriser. Car si certains, parmi les plus ''ouverts'' d'entre eux, y accédèrent immédiatement, d'autres furent sans doute déçus de n'y voire poindre à aucun moment, cet humour qu'il est si aisé d'écrire et de mettre en scène pour certains scénaristes/réalisateurs, déclenchant avec facilité l'hilarité du grand public. L'implication d'Éric Judor et Ramzy Bedia dans un tel projet pourrait paraître comme une hérésie alors que leur présence découle en réalité d'un choix authentiquement judicieux. Ce duo de bouffons, capables de déclencher l'hilarité chez Charles Nemes et sa Tour Montparnasse Infernale ne sont-ils pas autant à l'aise dans leur approche de l'humour chez Quentin Dupieux ? La réponse est évidemment, oui. Comme la présence de Jonathan Lambert y est des plus logique. Maintenant, reste à savoir si la seule présence de ces trois là fut capable d'engendrer suffisamment de rires pour opposer aux critiques négatives, ce sentiment de faire face à une réelle purge cinématographique...

Steak aura eut le temps de mûrir, et le public avec lui. Reconnaissons tout de même à son auteur, une prédisposition pour l'humour le plus noir. Car dans le cas qui nous intéresse ici, Quentin Dupieux ne le ménage pas et inscrit son œuvre dans une critique sociale satirique parfois dangereusement inconfortable. Réalisateur, scénariste et en partie auteur du score aux côtés de Sébastien Tellier (qui nous gratifie de sa présence dans le rôle de Prisme, un homme se déplaçant en fauteuil roulant) et de SebastiAn, Quentin Dupieux s'aventure sur des thèmes vieux comme le monde (le harcèlement à l'école) et plus récents, tels que la reconstruction personnelle, celle-ci passant par une modification presque totale de l'apparence, ainsi que l'insertion dans le monde (si petit soit ce dernier). À travers Steak, Quentin Dupieux semble vouer une fascination pour ce cinéma américain et étudiant des années soixante auquel il imprime un comportement individuel masqué sous l'apparence communautaire défiant tout ce qui la différencie des autres. Les cinéphiles y percevront peut-être également un certain engouement pour le Clockwork Orange de Stanley Kubrick même si à aucun moment, le cinéaste français n'y consacre la moindre prouesse technique. Des sujets graves que le cinéaste fusille d'un humour dominé par l'absurde, à tel point qu'il aura donné l'impression que son projet lui a totalement échappé. Et pourtant, s'il aura gagné ses galons de cinéaste culte des années plus tard, Quentin Dupieux signait déjà l'une des pierres angulaires d'une œuvre incroyablement cohérente...


dimanche 5 janvier 2020

Le Daim de Quentin Dupieux (2019) - ★★★★★★★★☆☆



De manière irrégulière et depuis presque vingt ans, le cinéaste et musicien Quentin Dupieux (Mr Oizo, c'est lui !) réalise des longs-métrages qui divisent souvent la presse et le public même si une grande partie d'entre eux lui reconnaissent un réel talent. Génie de l'absurde ou provocateur se fichant éperdument de son public (tels certains spectateurs pourraient le concevoir), l'auteur des cultissimes Rubber en 2010, Wrong en 2012 ou Réalité en 2014 se fendait en 2018 d'un Au Poste ! toujours aussi absurde, auquel il faudra tout de même remarquer une certaine tendance à la flemmardise. Même si l'on y retrouve les ingrédients du cinéma délirant de Quentin Dupieux, l’œuvre s’avère rétrospectivement un brin ennuyeuse. Ce qui n'est fort heureusement pas le cas de son dernier effort. Le bien nommé Le Daim. Unique cas de tueur en série dans l'histoire de la criminologie mondiale où l'assassin tue parce que son blouson 100% en daim exige de son propriétaire qu'ils débarrasse la ''concurrence'' des blousons qu'elle porte sur les épaules. Le Daim est l'histoire décidément peu commune d'un homme psychologiquement instable fasciné par son blouson en daim et celle d'une rencontre entre ce vidéaste amateur mythomane et une jeune serveuse de bar rêvant d'être monteuse pour le cinéma...

Avec Le Daim, Quentin Dupieux réalise sans doute son œuvre la plus accessible. Du moins, la plus linéaire et compréhensible pour le néophyte qui voudrait se lancer dans l'imaginaire très particulier de ce cinéaste hors-norme. Derrière son décor de montagnes austère et sa poignée de personnages secondaires pour le moins intrigants (la pute, le propriétaire de l'hôtel, etc...) Quentin Dupieux offre sa vision toute personnel du tueur en série, ce mythe qui dans le cas présent est campé par un Jean Dujardin en mode sociopathe, schizophrène, mythomane et paranoïaque. Si les rires du spectateur demeurent discrets, c'est parce qu'un certain malaise s'y octroie une place importante dans ce long-métrage qui n'excède pas les soixante-dix sept minutes mais sur lequel souffle un vent de solitude relativement décourageant. Avec ses teintes automnales, ses personnages auxquels le spectateur aura du mal à s'identifier et son petit air musical obsédant (The Long Wait, composé par Mort Stevens et His Orch) emprunté à la série télévisée américaine Hawaii 5-0, Le Daim est parfois aussi inconfortable que certaines thématiques abordées dans Steak, le premier long-métrage de Quentin Dupieux et dans lequel évoluait un Ramzy Bedia/Georges désireux de rejoindre un groupe d'adolescents connus sous le sobriquet de ''Chivers''.

Pour autant, le dernier long-métrage de Quentin Dupieux n'est pas dénué de cet humour si particulier qui accompagne généralement son œuvre. On reste souvent circonspect devant certaines situations (surtout si l'on n'est pas familier avec son univers) qui dans le cas présent trouve un terrain d'entente avec les sinistres agissements de son héros qu'incarne avec une troublante véracité le formidable Jean Dujardin. Simple dans sa conception et adapté d'un scénario qui ne l'est pas moins, Le Daim tire une grande partie de sa force dans son approche décalée s'éloignant des canons du genre. Neuf ans après Rubber, Quentin Dupieux qui s'avère de plus en plus productif (trois films en trois ans puisque son nouveau projet Mandibules devrait voir le jour en 2020) se réapproprie à nouveau les codes du ''Serial Killer Film'' pour le broyer, l'ingurgiter, le digérer à sa manière si personnelle avant de signer l'un de ses meilleurs longs-métrages...

mercredi 5 décembre 2018

Au Poste de Quentin Dupieux (2018) - ★★★★★★★☆☆☆




L'air de rien, le réalisateur, scénariste et compositeur Quentin Dupieux continue son petit bonhomme de chemin. Sans déroger à la règle qu'il semble s'être imposé depuis ses débuts derrière la caméra au tout début du vingtième siècle avec Nonfilm, le cinéaste enchaîne des projets aussi ambitieux qu'iconoclastes, parfois fermement rejetés par une grosse partie du public (Steak, l'incompris), mais dont aucun n'a jamais laissé indifférent, que l'on adhère ou non à l'univers de celui qui se cache régulièrement sous le nom de Mr Oizo. Après un Réalité d'excellente facture sorti il y a trois ans, il était temps que Quentin Dupieux se remette au travail à la réalisation, ainsi qu'à l'écriture. Il aura donc fallut attendre trois longues années avant de pouvoir enfin toucher du doigt ou du moins contempler de nos mirettes l'étrange objet qu'est Au Poste. Pour cette nouvelle aventure au pays de Quentin Dupieux, le cinéaste convie l'acteur belge Benoît Poelvoorde, ainsi que les français Grégoire Ludig. Philippe Duquesne, Anaïs Demoustier, l'humoriste Marc Fraize ou encore le rappeur Orelsan. Quentin Dupieux compose une œuvre qui sous la forme d'une pièce en trois actes propose une exposition sans en présenter les principaux personnages (Au Poste s'ouvre effectivement sur l'interprétation d'une symphonie dirigée par un chef-d'orchestre quasiment nu que l'on ne verra plus par la suite) et se conclue par un dénouement totalement inattendu.

Le cœur de l'intrigue y étant foncièrement classique, c'est la forme que prennent les événements qui rendent le nouveau long-métrage aussi décalé que les précédents. Sans doute pas aussi dément qu'un Rubber dont le personnage principal est quand même un pneu serial killer investi de pouvoirs psychokinétiques, Au Poste peut se voir comme un Garde à Vue dézingué par la vision sous acide d'un cinéaste n'ayant aucune contrainte de la part de ses producteurs Matthieu et Thomas Verhaeghe, tous deux responsables de la société de production Atelier de Production qui devrait logiquement voir éclore l'année prochaine, le prochain long-métrage de Quentin Dupieux, Le Daim.


A la suite d'un préambule irrésistible dont on cherche encore le sens, le spectateur pénètre dans les locaux d'un commissariat, entre les quatre murs en béton d'une salle d'interrogatoire où officie le commissaire Buron, lequel est chargé d'enquêter sur le meurtre d'un homme retrouvé mort, le crâne défoncé à l'aide d'un fer à repasser. Face à lui, le principal suspect, Louis Fugain. Celui-là même qui n'est autre que l'homme qui a découvert le cadavre et téléphoné à la police. La soirée s'annonce longue pour les deux hommes qui s'engagent non pas dans un bras de fer aussi fort émotionnellement que celui qui opposa Lino Ventura et Michel Serrault dans le film de Claude Miller cité plus haut, mais dans un dialogue qui n'a d'égal que ceux des longs-métrages qu'a réalisé auparavant Quentin Dupieux. Absurde et parcouru d'éclairs de génie, Au Poste réalise la périlleuse mission de renouveler une comédie française embourbée dans un registre d'une pauvreté artistique inouïe à laquelle, pourtant, le public continue d'adhérer on ne sait par quel miracle. Ou plutôt si, on sait pour quelle raison : faute de mieux. Et ce mieux, c'est Quentin Dupieux qui nous invite à le découvrir. Un univers qui dérange, interroge, tandis que le public fait les gros yeux tout en souriant, totalement effaré par ce parangon du « non sens » maîtrisé, parcouru d'idées dont il faudra un jour questionner leur auteur sur leurs origines.


Pourquoi a-t-il fait du personnage interprété par Marc Fraize, un cyclope ? Pourquoi celui de Philippe Duquesne possède-t-il un handicap à la jambe gauche ? Pourquoi encore, ce voisin travesti passe-t-il son temps à épier ses voisins ? Des questions sans réponses, mais une approche qui depuis quelques années démontre la volonté de Quentin Dupieux de mettre la « différence » à l'honneur comme cela était déjà le cas avec le personnage incarné par Eric Judor dans le culte Wrong Cops. Le cinéaste inverse la logique des événements, mêle passé présent et pseudo-futur tout en y faisant déambuler des personnages qui ne se connaissent pas encore. Tout ça sur fond d'intrigue policière gangrenée par une logique policière qui n'appartient qu'au commissaire qu'incarne avec génie le toujours excellent Benoît Poelvoorde. Au Poste peut paraître totalement absurde (ce qu'il est, je le répète). Certains pourraient même l'envisager comme une escroquerie. Tout au moins parviendra-t-il à éveiller la conscience des insomniaques qui ont pris pour habitude de s'enfermer dans les salles obscures afin de s'y reposer le temps d'un film... Le dernier long-métrage est sans conteste un Objet Culte Non Identifié...

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