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dimanche 9 novembre 2025

Werner Herzog Eats His Shoe d'Errol Morris (1980) - ★★★★★☆☆☆☆☆

 


 

J'ai bien envie de changer mon pseudonyme sur Facebook. Ou plutôt, envie de le modifier. D'y ajouter une syllabe supplémentaire... J'hésite entre quatre : ''Wer'', ''Ner'', ''Her'' ou ''Zog''... Alors qu'il passe son temps à rendre hommage à de grands hommes et de grandes femmes et pas seulement dans des fictions mais également dans de passionnants documentaires, Werner Herzog s'est également ''servi'' lui-même en piochant dans ses archives personnelles afin de revenir sur sa relation avec l'acteur Klaus Kinski (cinq films en commun) dans le stupéfiant Mein Liebster Fiend sorti chez nous sous le titre Ennemis intimes en 1999 ! Dix-neuf ans plus tôt, il fut au centre d'un court-métrage relatant un événement public qui pu à l'époque paraître totalement absurde et dangereux mais qui témoigna de l'honnêteté de cet immense cinéaste allemand dont on ne compte plus les chefs-d’œuvre mais dont la postérité retiendra sans doute avant tout Aguirre, la colère des dieux et Fitzcarraldo... Tenant toujours sa promesse, même lorsqu'à l'issue du tournage de son premier long-métrage Les nains aussi ont commencé petits (Auch Zwerge Haben Klein Angefangen) il en honora une en ce jetant sur un cactus après que deux de ses principaux interprètes aient mis leur existence en péril lors de deux plans distincts (le premier étant passé sous une voiture et le second ayant pris feu), Werner s'est lancé un pari improbable. À ses fans de décider si le concept est encore plus fou mais en 1980, il tint donc une seconde promesse. L'évoquant alors même que son interlocuteur semblait avoir remisé cette dernière au fin fond de sa mémoire. Mais pour bien comprendre de quoi l'on parle, il faut remonter jusqu'au printemps et à l'été 1977 lors desquels le tournage du documentaire Gates of Heaven d'Errol Morris eut lieu. Alors que le cinéaste américain manque de confiance, notamment motivé par Werner Herzog qui le pousse à aller au bout de son projet, l'allemand lui promet que s'il arrive à traiter le sujet du film (lequel tourne autour du business des cimetières d'animaux) jusqu'à son terme, celui-ci mangera l'une des chaussures qu'il portait au pied au moment de faire cette promesse !




Pourtant fauché puisque financé à hauteur de cent-vingt cinq mille dollars, Gates of Heaven finit cependant par voir le jour le 19 octobre 1980 aux États-Unis. Loué par Werner Herzog et même par Wim Wenders qui va jusqu'à le qualifier de chef-d’œuvre, le film est depuis considéré comme une œuvre culte ! Et par conséquent, l'auteur de Cœur de verre, de Nosferatu, Fantôme de la nuit ou de Cobra Verde va s'employer à tenir sa promesse. Bien que n'ayant pas spécialement envie que l'événement soit filmé, Werner Herzog accepte finalement de manger sa chaussure devant un public amusé. Sur le ton de l'humour, Werner Herzog Eats His Shoe est en fait beaucoup plus profond que la simple exhibition d'un artiste qui va au bout de son engagement, évoquant son dégoût de la télévision, sa passion pour le cinéma ou pour la cuisine dont il réalise alors que son art a pris le dessus sur son amour pour l'art culinaire depuis un an. Le réalisateur Les Blank filme la préparation du ''plat'' que le cinéaste allemand s'est engagé à dévorer... Quoique, dévorer est un bien grand mot. L'événement étant lui-même dévoilé sans grandiloquence puisque l'ingestion de la chaussure ne semble pas être l'essentiel de ce que contient le court-métrage qui ne dépasse pas une vingtaine de minutes, après que Werner ait préparé le met agrémenté de sauce piquante, de graisse de canard, d'oignons et de divers condiments, c'est devant un parterre de curieux qu'il se met à manger la chaussure par petits bouts. La séquence étant d'ailleurs entrecoupée de plusieurs plans issus de la ruée vers l'or dans lequel Charles Chaplin, dans le rôle du prospecteur, mangeait la semelle d'une chaussure dont la composition était faire à partir de réglisse ! On conseillera avant tout Werner Herzog Eats His Shoe aux fans du cinéaste puisque le court-métrage de Les Blank est bien moins ''sensationnel'' que le laissait présager son sujet !

 

samedi 10 mai 2025

Julien Donkey-Boy de Harmony Korine (1999) - ★★★★★★★★★★



Image dégueulasse, sans artifices. Filmées en 35mm, caméra à l'épaule. Lumière naturelle, scènes improvisées. Pour son second long-métrage, le cinéaste américain Harmony Korine s'impose les limites édictée par le Dogme95 créé par Lars von Trier et Thomas Vinterberg. Des contraintes artistiques drastiques opposant un style cru et réaliste totalement contraire de l'approche outrancière des superproductions anglo-saxonnes. Le style peut agacer mais bon sang, que Julien Donkey-Boy est réjouissant. Harmony Korine n'a pourtant pas eu d'effort particulier à fournir pour se plier aux exigences du Dogme95 puisqu'il ne fait qu'affiner une attitude qu'il peaufinait déjà deux ans auparavant avec son premier effort, Gummo.
Du désordre ayant découlé d'une catastrophe dont ses héros ne parvinrent pas à se remettre plus de vingt ans plus tôt, cette fois-ci, le cinéaste s'intéresse au cadre plus étriqué d'une cellule familiale qui ne se jamais remis de la mort de l'un de ses membres. Ici, la mère, qui après avoir donné naissance au petit dernier maintenant âgé d'une quinzaine d'années, est morte à l’hôpital. Laissant ainsi derrière elle un époux, que le génial cinéaste allemand Werner Herzog incarne avec beaucoup d'humilité et de retenue. Un être fragile, dépressif et atteint de trouble affectifs très étranges. Face à lui, une fille et deux fils. Pearl (l'actrice Chloë Sevigny) est enceinte. Refusant de donner le nom du père de son futur enfant lors d'une échographie de routine (Harmony Korine laissant envisager le pire concernant l'identité de celui-ci lors de l'un des nombreux passages constitués d'une succession de photographies), la jeune femme est particulièrement proche de son frère Julien. Chris, lui, demeure totalement obnubilé par son sport favori, la lutte. Compétiteur né, il passe son temps à s'entraîner tout en supportant les interminables quolibets de son père. Tout laisse supposer que le conflit qui les oppose découle de la mort de la mère durant l'accouchement de Chris.


Julien, lui, est schizophrène. Porté par sa sœur qui lui voue un attachement sans égal, le jeune garçon fréquente une institution pour aveugles et consacre une partie de son temps à Dieu. Perdu dans ses pensées, Julien est un être solitaire qui divague et tient des propos souvent incohérents. Afin d'incarner ce rôle délicat, Harmony Korine fait appel à l'acteur britannique Ewen Bremner. Celui qui se fit connaître grâce au Trainspotting de Danny Boyle trois ans plus tôt ne fait pas qu'interpréter le rôle-titre. Il ne fait d'ailleurs pas que l'incarner : il EST Julien. Totalement habité par son personnage, il faut presque obligatoirement connaître Ewen Bremner l'acteur pour imaginer un seul moment qu'il puisse s'agir d'un véritable acteur et pas seulement d'un individu atteint de schizophrénie que le cinéaste aurait rencontré et engagé sur le tournage de son second long-métrage.


De bout en bout, Julien Donkey-Boy véhicule une émotion sans égale. Du malaise que la rencontre avec des êtres différents pourrait générer chez certains d'entre nous jusqu'à l'admirable interprétation de son principal interprète, le film d'Harmony Korine porte en lui une poésie naïve et troublante et les germes d'un cinéma-vérité sans concessions. Sorti des contingences esthétiques de la majorité des productions actuelles, il n'en surgit alors que l'essentiel : La substantielle moelle de ce qui fait de certains GRANDS films, des CHEFS-D’ŒUVRE intemporels. Julien Donkey-Boy est l'exemple même du long-métrage que l'on rejette en bloque ou que l'on honore des superlatifs les plus élogieux. On ne peut toutefois demeurer insensible devant la tragédie qui touche cette famille d'américains moyens auquel le cinéaste rend un hommage beau et cinglant à la fois...

vendredi 12 avril 2024

La ballade de Bruno de Werner Herzog (1977) - ★★★★★★☆☆☆☆

 


 

Il y a parfois chez Werner Herzog, quelque chose de réellement déconcertant. Comme lorsque le réalisateur et scénariste allemand affirme par exemple qu'il n'a jamais rencontré durant toute sa carrière meilleur acteur que Bruno Schleinstein, dit Bruno S. Un personnage atypique et dont la sincérité fut certainement due à plus d'un quart de siècle passé dans des hôpitaux psychiatriques. Un homme qui au fond aurait sans doute mérité sa place au sein du casting de Herz aus Glas que réalisa en 1976 Werner Herzog mais auquel ce dernier préféra offrir le rôle principal de Jeder für sich und Gott gegen alle (L'Énigme de Kaspar Hauser chez nous) deux ans plus tôt comme si l'authentique histoire de cet individu étrange découvert par deux hommes au sortir d'une taverne le 26 mais 1828 à Nuremberg avait existé pour que près d'un siècle et demi plus tard Bruno S devienne la vedette du simili biopic que Werner Herzog allait lui consacrer. Nous sommes alors en 1974 et c'est après l'avoir découvert dans le documentaire Bruno der Schwarze, es blies ein Jäger wohl in sein Horn de Lutz Eisholz que Werner Herzog se promet de l'embaucher pour l'un de ses futurs projets. Sur un plan strictement professionnel et cinématographique, le cinéaste sera la personnalité ayant eu le plus d'importance et d'influence dans la carrière de Bruno S puisque parmi les sept seules œuvres de fiction auxquelles il aura participé durant son existence, les deux longs-métrages signés de Werner Herzog demeureront les plus importantes. Car deux ans après Jeder für sich und Gott gegen alle, le réalisateur l'engagera à nouveau dans le rôle principal de Stroszek, du nom du personnage principa qui sur le territoire français est sorti sous le titre La ballade de Bruno. Qui ne connaît pas encore Bruno Schleinstein peut s'étonner de ce petit homme au regard fuyant et au parler inhabituel. L'on observe ce qui peut s'apparenter à de la timidité... ou alors à une certaine forme de méfiance. Mais quel est donc cet étrange objet qui me fixe et m'imprime sur de la pellicule semble se demander cet acteur, au fond, si peu étonnant dans la filmographie d'un cinéaste qui accumula les performances en conviant notamment par cinq fois l'inquiétant Klaus Kinsi à participer à ses projets parmi les plus fous ? Contrastant avec la singularité de son nouveau protégé, l'histoire de La ballade de Bruno se révèle être en fait, plutôt banale.


Le récit s'articule autour de Bruno Stroszek, homme d'une quarantaine d'années qui vient de passer deux ans et demi derrière les barreaux et qui s'étonne que ses geôliers lui demandent encore, et de façon si protocolaire, son nom après tant de temps passé en leur compagnie. Lors d'un échange entre notre héros et le directeur de la prison, ce dernier fait promettre à Bruno qu'il ne boira plus jamais de bière, principal déclencheur des nombreux soucis qu'il rencontra avec la justice. Acceptant de se plier à la demande du directeur, Bruno se rendra pourtant directement dans le pub le plus proche pour s'en offrir une ! Y rencontrant par la même occasion Eva, prostituée maltraitée par deux maquereaux incarnés par Burkhard Driest et Wilhelm von Homburg. Prenant la jeune femme sous son aile et la ramenant chez lui (il faut savoir que l'appartement servant d'habitation au personnage de Bruno ainsi que tous les objets qui le constituaient étaient la propriété de Bruno Schleinstein), Bruno va lui-même s'attirer des ennuis. Sans cesse harcelés par les deux hommes qui se rendent même jusque chez cet homme afin de l'humilier et détruire une partie de ses biens, Eva et Bruno prennent la décision de quitter le pays pour se rendre en Amérique. Aidés par le vieux Scheitz, un voisin de Bruno, le couple traverse l'Atlantique en sa compagnie afin d'aller vivre près de son neveu dans le Winsconsin. Là-bas, Eva y travaillera comme serveuse et Bruno comme assistant dans le garage du neveu de Scheitz. Ce dernier est interprété par l'acteur Clemens Scheitz, un acteur dont la très courte carrière se fera essentiellement chez son compatriote Werner Herzog qui lui offrira un rôle dans chacun des films cités ci-dessus ainsi qu'en 1979 dans l'excellent remake Nosferatu - Phantom der Nacht... Quant à l'actrice allemande originaire d'Autriche Eva Mattes, on la vit régulièrement chez le compatriote de Werner Herzog, Rainer Werner Fassbinder, et outre son rôle dans La ballade de Bruno, les fans du cinéaste allemand purent la redécouvrir en 1979 dans Woyzeck aux côtés de Klaus Kinski. La ballade de Bruno se partage donc entre deux territoires. Entre Allemagne et États-Unis, Bruno part à l'aventure avec ses deux compagnons, lesquels vont connaître des revers de médaille. Le ton est donné pour cette œuvre dont l'approche relativement naturaliste pourra en décourager certains. L'on s'éloigne des grandes étendues verdoyantes, luxuriantes qui chez Werner Herzog nous font généralement tant rêver pour nous approcher d'un univers beaucoup plus brut et anxiogène. Pas facile d'aborder le film sans être parfois convaincu qu'il s'agit tout d'abord d'un caprice de star de la part de Werner Herzog qui pourtant n'a pas encore connu la consécration. Le film est loin d'être aussi ''excitant'' que le premier qu'il offrit à Bruno Schleinstein. La ballade de Bruno s'avère assez tristounet, peu engageant et son écriture est réduite à sa plus simple expression. Un film sympathique, porté par un trio d'interprètes et par leurs personnages mais qui reste anodin face à certaines Masterpieces que le réalisateur signera très bientôt...

 

mercredi 3 avril 2024

Petit Dieter doit voler de Werner Herzog (1997) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

En 2006 et 2007 sortait respectivement sur les écrans canadien et américain le film Rescue Dawn de Werner Herzog. Un long-métrage inspiré de l'incroyable histoire de Dieter Dengler, aviateur d'origine allemande ayant obtenu sa naturalisation américaine à l'âge de vingt ans avant de s'être enrôlé dans l'US Air Force. Depuis tout petit, alors qu'il fut témoin de bombardements aériens dans la ville de Wildberg dans le Land du Sud Bade-Wurtemberg, en Allemagne, cet enfant dont les premières années furent difficiles se mit à rêver de voler. De devenir pilote dans l'aviation allemande. Mais le pays n'en ayant plus jusqu'à la création de la Luftwaffe, le jeune Dieter émigra aux États-Unis à sa majorité... une fois ses dix-huit ans atteints, il est donc enrôlé dans l'US Air Force qu'il quitte finalement au bout de deux ans pour rejoindre l'United States Marine Corps qui lui confie le pilotage d'un Douglas A-1 Skyraider à bord du porte-avion américain USS Constellation. À l'âge de vingt-huit ans, il est envoyé au Vietnam le 1er février 1966 pour une mission située au Laos. À bord d'un Douglas AD-6/A-1H Skyraider, son avion monomoteur est atteint par plusieurs tirs causés par une section antiaérienne basée au sol. Son avion s'écrase alors en pleine jungle. Dieter Dengler survit mais est rapidement fait prisonnier par une organisation politique et paramilitaire nommée Pathet Laos... Une décennie avant que Werner Herzog ne signe Rescue Dawn, le cinéaste allemand s'était déjà penché sur l'incroyable ''épopée'' de ce pilote américain qui survécu à un long périple au Laos avant de rentrer dans son pays en héros. Contrairement à la fiction de 2006, Petit Dieter doit voler est un documentaire produit et distribué par la société de production de son auteur, la Werner Herzog Filmproduktion. Une collaboration entre l'Allemagne, le Royaume-Unis et la France dans laquelle Werner Herzog se fait relativement discret puisque la majeure partie des séquences sont commentées par Dieter Dengler lui-même.


Découpé en cinq parties (il est d'ailleurs conseillé de rester jusqu'au bout puisque le documentaire se termine par une séquence post-générique), Petit Dieter doit voler remonte tout d'abord sur l'enfance du pilote qui avant de devenir le héros que l'on sait eut une enfance compliquée, la nourriture se faisant rare et sa mère ayant été contrainte de nourrir sa famille avec la colle (réputée contenir des nutriments) du papier-peint des demeures qui furent bombardées ! Puis vient son départ pour les États-Unis à bord d'un navire où déjà, le tout jeune adulte faisait des réserves de nourriture. Car comme nous le découvrirons rapidement, l'existence de Dieter Dengler sera parsemée d'événements tragiques qui le contraindront le reste de son existence à prendre des précautions. Une grande partie du documentaire se penche surtout sur la mésaventure qu'il vécu au Laos en tant que prisonnier de guerre, avec force détails. Des conditions abominables dans lesquelles lui et d'autres soldats survécurent enfermés dans des cages en bambou, entre dysenterie, malnutrition et autres ''joyeusetés'', et des séances de torture dont il fut victime après avoir tenté une première fois de s'évader. Werner Herzog et la nature ne font qu'un. Durant toute sa carrière, qu'il s'agisse de fiction ou à travers toute une série de documentaires, le réalisateur a toujours voulu savoir jusqu'où l'homme était capable de repousser son endurance. Qu'il s'agisse de celle dont furent astreints équipes techniques et interprètes ou à travers le témoignage véridique d'hommes et de femmes ayant sans cesse repoussé leurs limites physiques et psychologiques. Rêve et cauchemar s'entremêlent dans ce récit poignant d'un homme ayant miraculeusement survécu toute son existence à diverses tragédies. Le crash, l'emprisonnement, les tortures, l'évasion, la descente d'une rivière à bord d'un radeau de fortune. Des événements marquants qui vont continuer de le hanter jusqu'à sa disparition. À travers moult témoignages vidéos indirectement liés à ce que le héros vécu mais aussi face à ce retour aux sources, ce passage dans un camp de prisonniers ou la traversée de la jungle laotienne dans des conditions quasiment similaires à celles qu'il connut au temps de son calvaire, Petit Dieter doit voler est finalement le plus bel hommage que Werner Herzog pouvait rendre à celui qui ne se considérait surtout pas comme un héros, statut qu'il accordait aux morts. Sans doute pensait-il alors à celui qui traversa avec lui l'enfer mais qui connut une fin tragique à peine quelques mètres avant de connaître la liberté...

 

mardi 2 avril 2024

Au cœur des volcans : Requiem pour Katia et Maurice Krafft (The Fire Within: A Requiem for Katia and Maurice Krafft) de Werner Herzog (2022) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

Werner Herzog, un cinéaste allemand de génie qui toujours s'est passionné pour le cinéma, mais pas seulement... Durant toute sa carrière, qu'on lui souhaite encore très longue malgré ses quatre-vingt un ans, il a aussi été l'auteur de nombreux et fascinants documentaires. Et notamment plusieurs qu'il consacra au phénomène des éruptions volcaniques. On se souvient du court-métrage d'une trentaine de minutes qu'il réalisa en 1977 (La Soufrière - Warten auf eine unausweichliche Katastrophe) ou de Au fin fond de la fournaise (Into the Inferno) qui fut projeté pour la première fois en 2016 lors du festival du film de Telluride dans le Colorado. Collaboration franco-britannico-suisse diffusée chez nous sur la chaîne Arte en 2022, Au cœur des volcans : Requiem pour Katia et Maurice Krafft (The Fire Within: A Requiem for Katia and Maurice Krafft) est le troisième documentaire du cinéaste et documentariste allemand à être consacré aux volcans, aux irruptions et aux conséquences qui en découlent. Lorsque l'on projette une œuvre de Werner Herzog, en général l'on sait déjà à quoi s'attendre. Qu'il s'agisse de fiction ou de réalité, l'auteur de Aguirre, la colère de Dieu et de Fitzcarraldo offre aux spectateurs des aventures dont la beauté, à couper le souffle, est automatiquement et invariablement sublimée par le discours et la musique présente en arrière-plan. Hommage théorique à l'un des couples de volcanologues parmi les plus célèbres et reconnus, Au cœur des volcans : Requiem pour Katia et Maurice Krafft est surtout une invitation poétique et envoûtante au cœur de paysages désolés, où coulées de boue et pyroclastiques transforment à tout jamais le visage de la nature et ceux qu'elle abrite. Werner Herzog remonte le temps, des origines et jusqu'à cette date fatidique du 3 juin 1991 où Katia et Maurice Krafft ainsi que trente-cinq autres personnes perdirent la vie lors de l'éruption du Mont Unzen situé sur l'île de Kyūshū, au Japon. Installés avec leur équipe depuis la fin du mois précédent, les Krafft et leur entourage finissent par s'ennuyer... jusqu'au moment où une éruption se produit, suivit d'une immense coulée pyroclastique à laquelle personne, malheureusement, n'échappera...


Mais avant que le drame ne nous soit conté avec force images, Werner Herzog revient sur quelques-uns des événements les plus marquants de la carrière de Katia et Maurice Krafft. Lui qui aurait rêvé de partager leur passion, le réalisateur et scénariste allemand compose un documentaire essentiellement basé sur des images d'archives tournées par les Krafft eux-mêmes ; Des images et des photographies souvent saisissantes, d'une beauté parfois renversante, lunaire mais aussi occasionnellement mortifère. De cet hommage tantôt émouvant, tantôt grandiose et tantôt glaçant, l'on retiendra sans doute les cruelles images de l'éruption du Nevado del Ruiz en 1985. La beauté y étant rendue éphémère lorsque sont exposées ces vaches prises dans la coulée de boue et qui n'attendent plus que la mort ou les corps sans vie de ces femmes ou de ces hommes qui moururent sans vraiment savoir ce qui leur arrivait... Entre Werner Herzog et le compositeur allemand Ernst Reijseger, c'est une histoire qui remonte maintenant à vingt ans, lorsque les deux hommes se retrouvèrent sur le tournage du documentaire The White Diamond consacré à l'ingénieur aéronautique Graham Dorrington. Depuis, le réalisateur et le compositeur ont régulièrement collaboré et se sont d'ailleurs très récemment retrouvés pour le documentaire Theatre of Thought que l'on espère pouvoir découvrir très prochainement. Sa partition, entre voix et violoncelle, se confond avec la majesté des images. En outre, l'on retrouve notamment le "Requiem op.48 : Agnus Dei / Introit - Kyrie / Pie Jesu'' du français Gabriel Fauré, ''Tu lo Decidiste'' et ''Es Demasiado Tarde'' de la mexicaine Ana Gabriel, "Isolde's Liebestod" de l'allemand Richard Wagner ou encore "Messa da Requiem : Recordance / Lux Aeterna" de l'italien Giuseppe Verdi. Bref, le voyage auquel nous convie Werner Herzog est multi-sensoriel. Seule ombre au tableau, l'on aurait apprécié que la voix-off soit celle de Werner Herzog et non pas qu'elle soit doublée en français. Un détail qui a tout de même son importance et qui aurait pu parfaire l'expérience...

 

samedi 2 mars 2024

Werner Herzog, cinéaste de l'impossible de Thomas von Steinäcker (2023) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

Ceux qui me connaissent en profondeur, et ils sont rares, savent combien ma fascination pour le réalisateur allemand Werner Herzog est grande. C'est bête, mais je pense parfois à ce jour, terrible, où il ne sera plus. Où ne restera plus de lui que son immense œuvre. Ce jour là, j'aurai perdu un frère, un père, un fils, un ami et peut-être même, un compagnon de route. Surtout, l'une de mes plus grandes passions sera passée de l'autre côté... Non plus pour nous conter notre planète et les créatures terrestres qui la peuplent, mais pour écrire sans doute une nouvelle page. Ce monde de l'invisible qui n'est pour l'instant accessible qu'à celles et ceux que nous rejoindrons tous un jour. Un autre paradis. Pas celui qu'il aura mis en lumière durant des décennies, mais celui qu'évoquent ceux qui veulent croire que l'existence ne s'achève pas à l'instant même où l'on passe de vie à trépas. Je me souviens encore très précisément de ce jour où je découvrais ce film étrange, curieux, amusant mais aussi parfois déconcertant intitulé Les nains aussi ont commencé petits. Je n'imaginais alors pas encore que j'allais pénétrer l'univers d'un cinéaste hors du commun. Capable de mettre en scène des projets insensés... Comme les plus évidents d'entre tous : Aguirre, la colère de Dieu et Fitzcarraldo... Un cinéaste mais aussi un aventurier qui a cheminé à travers le monde pour tirer des images inoubliables, qu'il s'agisse de fictions ou plus simplement de la vie réelle. Des dizaines de longs-métrages et autant de documentaire. Quoi qu'il puisse vous passer par la tête, Werner Herzog y a pensé avant vous. Mais l'allemand n'a pas fait que mettre en scène les autres et s'est accordé lui-même un infime et savoureux instant de narcissisme à travers l'exceptionnel documentaire Ennemis intimes en 1998 dans lequel il revenait sur sa douloureuse mais salvatrice rencontre avec l'acteur Klaus Kinski auquel il offrit cinq longs-métrages. Mais bien avant lui, d'autres se pencheront sur cet homme véritablement passionnant. Les Blank en 1982 avec le formidable Burden of Dreams qui revenait sur le tournage de Fitzcarraldo, puis cinq ans plus tard, le réalisateur Steff Gruber qui à son tour décidait avec Location Africa d'évoquer un autre grand film du cinéaste allemand, Cobra Verde.


Bien longtemps après, la chaîne franco-allemande choisit de lui consacrer un documentaire intitulé Werner Herzog – Radical Dreamer et traduit chez nous sous le titre Werner Herzog, cinéaste de l'impossible en rapport avec le surnom que lui donnent certains autres réalisateurs. Dans celui-ci et contrairement aux précédents, le réalisateur allemand Thomas von Steinäcker ne revient pas spécifiquement sur l'une des œuvres de Werner Herzog mais sur sa passionnante vie de cinéaste, partant ainsi de son enfance, de ses premiers pas dans le cinéma ainsi que certains des grands moments qui ont jalonné son existence. Lui que l'on croit invincible, qui tourna l'extraordinaire séquence d'ouverture de Aguirre au sommet du Machu Picchu, qui se risqua aux abords de la Soufrière alors en pleine activité ou qui fut agité d'une authentique démesure au moment de faire gravir un bateau de trois-cent tonnes au sommet d'une colline versera pourtant quelques larmes et refusera d'entrer de nouveau dans cette chambre qui le vit grandir... Toute œuvre portant le sceau de cet immense artiste est un incunable. Ici, les images d'archives sont nombreuses. Certaines demeurées célèbres (comme la crise de démence de Klaus Kinski sur l'un des films auxquels ils collaborèrent ensemble) et d'autres beaucoup plus rares. Comme ces photos ou ces vieilles bandes vidéos en noir et blanc qui le montrent lorsqu'il n'était encore qu'un tout jeune enfant. Agrémenté de nombreux témoignages de la part de stars de cinéma mais aussi de ses deux frères, inutile de préciser que Werner Herzog, cinéaste de l'impossible est un indispensable pour tout fan de Werner Herzog. À l'aune des images qu'il a compilées durant son existence, parfois accompagnées par l'envoûtante musique du groupe allemand Popol Vuh, la voix et le visage de cet artiste unique et donc hors-norme vous hante à tout jamais...

 

dimanche 9 juillet 2023

Grizzly Man de Werner Herzog (2005) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

En découvrant la nuit dernière le documentaire du cinéaste allemand Werner Herzog, Grizzly Man, je réalisait qu'un jour il me faudrait faire le bilan de ma dévorante passion pour le septième art. Découvert il y a fort longtemps lors d'un cycle sur Arte qui lui fut consacré, Werner Herzog est rapidement devenu l'une de mes principales obsessions de cinéphage. Pourtant, lorsque j'y repense, rares furent les occasions d'évoquer son œuvre, immense, belle, folle et démesurée. Qu'il s'agisse de fiction ou de documentaires. Surtout, lorsque m'est offerte l'occasion de parler cinéma avec des passionnés qui comme moi demeurent intarissables, je dois reconnaître que l'évocation de Werner Herzog a tendance à se faire rare. Comme un secret que je voudrais égoïstement et jalousement garder pour moi, c'est ainsi que j'évoque tout d'abord Cronenberg, Lynch, Lang et quelques autres tandis que Werner Herzog, en général, n’apparaît qu'en dernier, lorsque la conversation finit par se tarir. Vouant une grande partie de son existence pour sa passion envers les ours et notamment les grizzly, l'écologiste Timothy Treadwell est sans doute mort de les avoir trop aimé. Emportant avec lui sa compagne Amie Huguenard... Werner Herozg n’apparaît pas un seul instant à l'image. Ce qui est finalement assez rare lorsqu'il se lance dans la réalisation de documentaires. Dans le cas de Grizzly Man, nous l'entendons surtout commenter en voix-off les aventures de Timothy Treadwell à grand renfort d'images d'archives enregistrées par l'écologiste lui-même. Quelques intervenants extérieurs offriront un éclairage plus ou moins pertinent sur ce personnage étonnant mort à l'âge de quarante-six ans. Né le 29 avril 1957 dans le village de Mineola situé sur l'île de Long Island dans l'état de New York, ses talents de nageur lui permettront d'obtenir une bourse lors de son intégration à l'Université Bradley de Peoria dans l'état de l'Illinois. L'existence du jeune homme aurait pu prendre une tournure totalement différente si l'acteur Woody Harrelson ne lui avait pas ''coupé l'herbe sous le pied'' en 1985 en interprétant à sa place le rôle de Woody Boyd dans la série télévisée humoristique Cheers. Timothy Treadwell plonge alors visiblement dans la dépression et se met à boire au point de devenir alcoolique...


Comme il nous l'apprendra lui-même ensuite dans le documentaire, sa survie, il la devra aux ours. A priori, en dehors de la fin tragique du quadragénaire et de sa compagne, Grizzly Man peut apparaître anodin. Voire même trop long. Pourquoi accorder plus de cent minutes à un individu apparemment ''perché'', assez fou pour se frotter à des animaux dangereux qui n'ont visiblement aucune espèce d'amitié pour l'intrus (certains témoignages critiqueront le comportement de Timothy Treadwell) ? Pour une raison tout d'abord assez simple : parce que Timothy Treadwell, aussi inconscient ou marginal qu'il pu paraître s'avère éminemment attachant. Avec sa voix juvénile (il est d'ailleurs conseillé de découvrir le documentaire en version originale sous-titrée en français) et son comportement parfois enfantin, il a tout l'air d'un gamin enfermé dans un magasin de jouets ou de bonbons. Werner Herzog laisse en grande partie parler les images, souvent saisissantes et devant lesquelles il n'est pas rare de frissonner lorsque l'un ou l'autre de ses ''compagnons'' à fourrure brune s'approche ''nonchalamment'' de Timothy. Grizzly Man montre une communion entre un homme et la nature aussi bizarre que puisse paraître cette expérience qui dura pas moins de treize années. L'occasion de faire de magiques rencontres comme avec ce renard que Timothy surnommera Ghost. À dire vrai, la plupart des témoignages apportés par les pros et anti Timothy Treadwell n'apportent en substance pas grand chose au récit. Il en demeure même un qui nourrit une certaine animosité crasse. Mais pour l'essentiel, Grizzly Man est un documentaire réellement touchant. Si cela n’apparaît pas forcément à l'écran, Werner Herzog a effectué un travail de montage de titan puisqu'il lui a fallut traiter plus de cent heures de vidéos tournées par Timothy lui-même. Plus qu'un simple documentaire, Grizzly Man est un vibrant hommage de la part d'un immense cinéaste à un homme hors du commun qui emporta avec lui sa dernière compagne dans sa passion et, malheureusement, dans la mort aussi. Une formidable expérience...

 

jeudi 27 janvier 2022

Les Ailes de l'espoir (Julianes Sturz in den Dschungel) de Werner Herzog (2000) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Le cinéma, ou septième art, ça n'est pas que de la fiction. Surtout lorsque l'on aborde l’œuvre du génial réalisateur allemand Werner Herzog qui tout au long de sa carrière a toujours su mêler l'imaginaire issu de son esprit ou de celui des autres tout en accordant au réalisme des documentaires, tout un pan de son talent et de son énergie. Parmi ces derniers, on trouve notamment Les Ailes de l'espoir (Julianes Sturz in den Dschungel) que l'auteur de Aguirre, la colère de Dieu réalisa en 2000 pour la télévision allemande. Tourné à Lima au Pérou, dans une zone encerclée par les divers lieux de tournages du plus célèbre film de son auteur, au cœur d'une jungle péruvienne touffue et parfois dangereuse, Les Ailes de l'espoir évoque l'incroyable récit de la biologiste germano-péruvienne Juliane Koepcke qui le 24 décembre 1971 fut l'unique survivante du crash du vol LANSA 508 effectué à bord d'un appareil modèle Lockheed L-188 de la compagnie Líneas Aéreas Nacionales S. A qui à l'époque jouissait déjà d'une très mauvaise réputation liée à deux crash s'étant récemment produits. Cette année là, Werner Herzog est lui-même plongé dans le tournage de Aguirre, la colère de Dieu. Il fut lui aussi contraint de prendre place à bord d'un avion de cette même compagnie sans pour autant que lui ni aucun autre de ses passagers ne connaisse le terrible sort de ceux du vol LANSA 508. Plus de cent morts et une seule survivante, donc, qui durant dix jours va vivre un véritable calvaire en parcourant à pieds, munie d'une robe à moitié déchirée et d'une seule chaussure qui ne lui épargneront ni les milliers de piqûres de moustiques ni les pluies nocturnes incessantes et glaciales, la distance qui la séparera de son miraculeux sauveteur...


Lorsque l'on connaît Werner Herzog l'on sait son attachement à se rapprocher au plus près de la réalité. Un réalisme qui transpire même de son œuvre de fiction pourtant parcourue de visuels parfois extraordinaires (le bateau gravissant la montagne dans Fitzcarraldo où les indiens descendant les parois du Machu Picchu dans Aguirre). Ici, pas de reconstitution choc à travers de vains effets-spéciaux mais un retour aux sources, dans cette jungle dense où l'épave de l'avion trône encore, son métal dévoré par la rouille et sa carcasse disloquée en dizaines de morceaux plus ou moins importants. En compagnie de Werner Herzog qui à cette occasion se fait plutôt rare à l'image et laisse le plein pouvoir à Juliane Koepcke de nous raconter son épreuve vingt-sept ans après que soit survenu le crash, Les Ailes de l'espoir remonte donc le fil du récit, la biologiste prenant tout d'abord place à bord d'un avion, sur le même siège qu'un quart de siècle auparavant. Une thérapie sans doute pour Juliane Koepcke que de revivre ce drame absolu lors duquel elle perdit sa mère assise à côté d'elle. Un témoignage aussi bouleversant qu'étonnant. Entre une blessure qui s'infecte, grouillante de vers, une autre à la jambe, une commotion cérébrale grave et des yeux injectés de sang, la jeune femme longera un petit cours d'eau jusqu'à rejoindre un fleuve dans l'espoir de trouver des habitants de la région qui lui viendront en aide... Les Ailes de l'espoir est un formidable documentaire, ponctué de rares interventions du réalisateur allemand qui demeure toujours passionnant à entendre s'exprimer. Nous sommes donc ici loin du sensationnalisme du long-métrage du réalisateur italien Giuseppe Maria Scotese I miracoli accadono ancora qui sorti sur les écrans trois ans après le drame, en rajoutant des tonnes sur les dangers d'une jungle dont en réalité la biologiste ne verra l'expression qu'à travers la présence pourtant peu hostiles envers l'homme de crocodiles...

 

mercredi 28 juillet 2021

Location Africa de Steff Gruber (1987) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Après avoir accompagné l'acteur Klaus Kinski et le réalisateur Werner Herzog dans les aventures du personnage de Cobra Verde dans le film du même nom, quoi de plus indispensable que de poursuivre cette exceptionnelle expérience en y ajoutant juste derrière, l'excellent documentaire du réalisateur et photographe suisse Steff Gruber ? Bien avant tout le monde, ce dernier crée le premier fournisseur d'accès à internet suisse, Cultnet au tout début des années quatre-vingt. C'est lors du tournage de son documentaire-fiction Fetish & Dreams en 1982 qu'il fait la connaissance de Werner Herzog avec lequel il collaborera cinq ans plus tard pour donner vie à Location Africa, un documentaire exclusivement consacré aux coulisses du tournage de Cobra Verde. Le formidable témoignage d'une amitié compliquée entre deux hommes, le réalisateur et Klaus Kinski qu'il engagea là pour la cinquième et dernière occasion. Des coulisses à ciel ouvert puisque le documentaire est entièrement tourné au Ghana et s'intéresse en fait surtout à l'une des pièces maîtresses du long-métrage : la séquence d'entraînement d'un millier de figurants de sexe féminin, toutes leurs représentantes incarnant alors les centaines de guerrières amazones qui aux côtés de Cobra Verde auront la charge de défaire l'autorité du roi du Dahomey. La voix-off de Steff Gruber nous explique le cheminement qui l'a amené à tourner avec sa propre caméra ce documentaire. Une caméra portée à l 'épaule par l'un de ses collaborateurs puisque lui-même apparaît à diverses reprises devant l'objectif.


Une attitude qui pourra parfois paraître sinon envahissante, du moins étonnante lorsque l'on prend en compte le fait que le projet tourne tout d'abord autour de ses deux vedettes et du film qu'ils ont la lourde tâche de mener à bien... ''Ils'' puisque comme le veut la légende et comme le confirment les images, Klaus Kinski se voit une fois n'est pas coutume comme le prophète à la place du prophète. S'insinuant un peu trop souvent dans la tâche qui incombe en vérité à Werner Herzog, l'acteur veut décider de tout. Et pas seulement en ce qui concerne sa propre direction d'acteur mais concernant également la manière de filmer. De placer la caméra à tel ou tel endroit. Bizarre d'ailleurs. Car si dans certaines circonstances Klaus Kinski se veut au premier plan de l'image comme la star qu'il revendique être, il laisse parfois tout latitude pour que soient filmées en priorité ces dizaines, ces centaines de figurantes à la peau couleur d'ébène. Ces dernières, justement. Que Steff Gruber filme et questionne à intervalles réguliers. Leur demandant à tour de rôle ce qu'elles pensent du tournage, livrant pour certaines leur rêve illusoire de devenir des stars de cinéma. Avec sa technique toute particulière de filmer, on découvre un Werner Herzog otage de promesses que la production ne semble pas prête à tenir. Une question d'argent bien entendu, qui mènera un millier de figurantes à menacer le réalisateur de refuser de porter leur costume et d'arrêter de tourner l'indispensable séquence d'entraînement des amazones s'il n'accepte pas de leur accorder le double de ce que la production (qui avait tout d'abord décidé de couper la poire en deux) leur avait promis...


Mais un documentaire avec au centre le charismatique interprète allemand ne pouvait en être véritablement un que si on pouvait le voir entrer dans ses légendaires colères. Pour des raisons parfois futiles, cet éternel besoin de reconnaissance qui s'exprime tantôt de manière inquiétante, tantôt de façon infantilisante. D'une durée dépassant à peine les soixante minutes, Location Africa est un documentaire fascinant qui témoigne d'abord des difficultés rencontrées par un cinéaste pourtant rompu à la chose (on sait les expériences passées d'Aguirre, la colère de Dieu et de Fitzcarraldo ô combien éprouvantes), humaniste (puisqu'il prend sur lui de promettre aux figurantes qu'elles toucheront bien l'argent exigé), patient (il faut voir le temps qu'il passe à tenter de faire comprendre à Klaus Kinski ses choix artistiques, au détriment, parfois, de figurants qui perdent patience à brûler sous l'implacable soleil) et très libre dans sa conception du cinéma. Un Werner Herzog que l'on aurait sans doute aimé voir plus souvent à l'image. Seul petit défaut d'un documentaire que tout fan de l'acteur et (ou) du réalisateur se doit d'avoir vu au moins une fois dans sa vie de cinéphile...

 

mardi 27 juillet 2021

Cobra Verde de Werner Herzog (1987) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

L'acteur Klaus Kinski et le réalisateur Werner Herzog ont en commun leurs origines, cinq longs-métrages de fiction (Aguirre, la colère de Dieu en 1972, Nosferatu Fantôme de la Nuit et Woyzeck en 1979, Fitzcarraldo en 1982 et enfin Cobra Verde en 1987), ainsi qu'une poignées de documentaires les mettant en scène tous les deux lors de leurs divers tournages en commun dont les fascinants Burden of Dreams de Les Blank réalisé en 1982 et My Best Fiend signé de Werner Herzog lui-même en 1998. Après avoir écrit il y a de cela quelques années des articles consacrés aux quatre premiers longs-métrages coopératifs entre les deux hommes, il fallait bien que j'aborde enfin le dernier d'entre eux. Cobra Verde fait voir du pays aux deux hommes, à l'équipe technique et aux spectateurs puisque le film partage son intrigue entre le Sertão qui est une région du Brésil située dans l'arrière pays, le Ghana et enfin le Bénin. Werner Herzog et son acteur fétiche quittent le Pérou de Aguirre, la colère de Dieu et Fitzcarraldo, traversent l'océan Atlantique pour se rendre dans des régions particulièrement arides pour donner vie à l'adaptation du roman The Viceroy of Ouidah du romancier britannique Bruce Chatwin sorti au tout début des années quatre-vingt. Égal à lui-même, Klaus Kinski va y incarner un personnage outrancier dans la démesure. Caricatural diront certains mais toujours aussi impressionnant malgré ses soixante ans passés. L'acteur allemand n'est pas l'unique interprète du réalisateur à avoir déjà collaboré avec Werner Herzog. On y retrouve effectivement José Lewgoy et Peter Berling qui tous deux tournèrent dans Fitzcarraldo, le second ayant même tenu le rôle de Don Fernando de Guzman dans Aguirre, la colère de Dieu)...


Le long-métrage situe tout d'abord son action à la fin du dix-neuvième siècle dans le Sertão tandis que l'éleveur Francisco Manoel da Silva (qu'interprète donc Klaus Kinski) perd ses récoltes et son bétail suite à la sécheresse. Devenu plus tard un voleur redouté par les habitants de la région, il est pris sous l'aile de Dom Octávio Coutinho (José Lewgoy), riche propriétaire d'une très vaste plantation de canne à sucre. Après avoir découvert que ses trois filles ont été engrossées par Francisco Manoel da Silva que tout le monde surnomme Cobra Verde, l'un des proches conseille à Dom Octávio Coutinho d'envoyer ce dernier sur les terres d'un certain Bossa Ahadee, roi du Dahomey (campé par Son Altesse l'Omanhene Nana Agyefi Kwame II de Nsein, un petit village du Ghana) afin de négocier l'achat de nombreux esclaves. Mais ce que ne sait pas Francisco Manoel da Silva, c'est que le producteur de sucre l'envoie en fait à la mort. En effet, le roi du Dahomey ne supportant pas que l'homme blanc ou que de quelconques étrangers foulent ses terres, il a pour habitude de les faire tuer par ses soldats. Mais alors que les jours de da Silva semblaient comptés, celui-ci va collaborer auprès du neveu du roi, bien décidé à prendre le pouvoir avec l'aide de l'homme blanc dont il vient de sauver la tête...


Et à Klaus Kinski et Werner Herzog de débarquer maintenant en Afrique, sous une chaleur torride qui se lit sur le visage en sueur de l'acteur qui pourtant, malgré l'étouffante atmosphère, ne se ménage pas. Comme il le fit avec les indigènes du Pérou plus de dix ans en arrière, le réalisateur emploie désormais des centaines d'autochtones de la région, donnant une couleur toute particulière à sa dernière collaboration auprès du colérique Klaus Kinski. Parfois à la limite du documentaire, Cobra Verde est surtout un somptueux voyage en terres africaines que le réalisateur nous fait découvrir à son rythme, sans trop se presser, avec ce sentiment très étrange que nous fait ressentir la partition musicale de l’indécrottable groupe phare du rock choucroute auquel le réalisateur faisait régulièrement appel à l'époque. En effet, sous l'égide de Florian Fricke (disparu maintenant depuis vingt ans à seulement cinquante-six ans), le fondateur du groupe, la musique de Popol Vuh épouse parfaitement les contours visuels de certaines séquences réellement ''trippantes''. Une œuvre mêlant une certaine idée du colonialisme (l'homme blanc prenant possession ici d'une stupéfiante bâtisse et agissant comme l'ambassadeur d'un peuple jusqu'ici abandonné à son triste sort). Plutôt que de clore avec Cobra Verde un cycle de cinq films, Werner Herzog semble davantage mettre un terme à une trilogie au centre de laquelle la nature y exprime toute sa beauté. Sans doute moins impressionnant que Aguirre, la colère de Dieu ou Fitzcarraldo, Cobra Verde souffre en outre d'un doublage en allemand tantôt approximatif, mais plus assurément en inadéquation avec les autochtones du pays. Malgré tout, cette dernière collaboration entre l'acteur et son réalisateur demeure une très belle expérience cinématographique...

 

mercredi 30 juin 2021

Burden of Dreams de Les Blank (1982) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

En 1982, le réalisateur allemand Werner Herzog signait l'une de ces expéditions cinématographiques dont lui seul a le secret. Après avoir notamment tourné Herz aus Glas dans le canton des grisons en Suisse et en Bavière en 1976, il retourne dix ans après son chef-d’œuvre Aguirre, der Zorn Gottes filmer au Pérou l'un de ses plus prestigieux longs-métrages. Fitzcarraldo met en scène Brian Sweeney Fitzgerald qui arrivé à Manaus après avoir effectué un long voyage sur les rivières amazoniennes assiste à un opéra dont la vedette n'est autre que son idole Enrico Caruso. Dès lors, Fitzcarraldo va entreprendre un rêve fou : celui de bâtir un opéra en pleine forêt amazonienne. Aidé par des centaines d'indigènes et accompagné par une toute petite poignée d'hommes, c'est à bord d'un bateau qu'il a fait récemment réparer qu'il s'apprête à vivre une expérience hors du commun... Et qui mieux que l'acteur fétiche du cinéaste allemand Klaus Kinski pour incarner le rôle-titre ? Mais ce que nous apprend tout d'abord le formidable documentaire Burden of Dreams de Les Bank entièrement consacré à un tournage houleux qui faillit ruiner tous les espoirs de Werner Herzog et condamner ainsi son œuvre au même sort que celui de The Man Who Killed Don Quixote de Terry Gilliam dont la première version ne vit jamais le jour, c'est que le rôle de Brian Sweeney Fitzgerald tomba d'abord entre les mains de l'acteur américain Jason Robbards qui fut victime d'une dysenterie qui le condamna à abandonner le projet.


Autre personnalité à avoir quitté l'aventure, le chanteur Mick Jagger qui refusera finalement de reprendre le tournage, celui-ci ayant été retardé et le chanteur ayant prévu de sortir un nouvel album avec son célèbre groupe The Rolling Stones... Quelques précieuses images témoignant de la participation des deux hommes à la première mouture de Fitzcarraldo nous sont offertes dans le documentaire de Les Blank et si sans doute Jason Robbards aurait fait un excellent personnage principal, Klaus Kinski emporte quant à lui l'adhésion générale. Constitué d'une somme importante d'images d'archives tournées avant et pendant le tournage de Fitzcarraldo, Burden of Dreams évoque les grandes difficultés rencontrées par l'équipe de tournage et notamment Werner Herzog qui malgré les pressions et les nombreux problèmes qui semblèrent vouloir saper le moral et la patience du réalisateur tiendra bon. Burden of Dreams est un voyage au cœur de l'Amazonie et nous rappelle qu'il s'agit d'une aventure folle et presque mégalomaniaque puisque Werner Herzog entreprendra à l'aide de centaines d'indigènes de faire passer modèle de bateau de plusieurs tonnes qu'il a, tout comme dans le récit fait réparer, au sommet d'une montagne.


Sans doute le point culminant du long-métrage. Bien que la communication entre les habitants des lieux et l'équipe de tournage s'avère parfois compliquée, Werner Herzog filme avec passion ces indigènes dont le nombre se raréfiait déjà beaucoup à l'époque. Burden of Dreams, c'est aussi l'occasion de séquences proprement hallucinantes. Comme le récit d'un ''accident'' survenu une nuit lors de laquelle un homme et sa femme du clan des Machiguengas ont été attaqués par des Amahuacas armés d'arcs et de flèches leur infligeant ainsi de terrible blessures. Hallucinant puisque inenvisageable chez nous pendant le tournage d'un film. À tout point de vue Burden of Dreams est remarquable. Werner Herzog y expose une vision pragmatique de l'état des lieux et de ses habitants. Le documentaire de Les Blank sort parfois de son contexte de strict making-of pour s'intéresser à la vie des Machiguengas et des conflits que peut engendrer par exemple un rassemblement trop important lorsque ceux-ci sont habitués à vivre en petits groupes. Passionnant, Burden of Dreams est un complément absolument indispensable au chef-d’œuvre qu'est Fitzcarraldo mais également à l'édifiant documentaire My Best Fiend que Werner Herzog réalisera lui-même dix-sept ans plus tard en 1999 et dans lequel il racontait sa ''liaison'' houleuse avec l'acteur Klaus Kinski...

 

mercredi 27 mars 2019

Cave of Forgotten Dreams de Werner Herzog (2010) - ★★★★★★★☆☆☆



On le sait, ça n'est pas nouveau, mais le cinéaste allemand Werner Herzog n'explore pas le monde qu'à travers la fiction. Il lui arrive parfois d'emprunter le chemin du documentaire. Une grosse quinzaine depuis son tout premier, Pays du silence et de l'obscurité, qu'il réalise à la suite de sa seconde fiction Auch Zwerge haben klein Angefangen et juste avant l'un des ses plus célèbres long-métrages, Aguirre, la Colère de Dieu qui, s'il est lui-même une fiction, prouve d'une certaine manière la fascination qu'exerce la nature sur ce cinéaste décidément pas tout à fait comme les autres. Car c'est bien ce réalisateur courageux qui a essuyé plusieurs tempêtes en faisant appel par cinq fois à l'instable Klaus Kinski (pour vous en convaincre, jetez donc un œil à l'effarant documentaire Mein Liebster Fiend daté de 1999). C'est lui qui mit à l'honneur une tribu de nains en 1970, plus de dix ans avant le cinéaste britannique Terry Gilliam et son Time Bandits. C'est également lui qui a signé une suite inutile au chef-d’œuvre d'Abel Ferrara, Bad Lieutenant, et c'est encore lui qui signa donc l'excellent documentaire La Grotte des Rêves Perdus (Cave of Forgotten Dreams) en 2010. Un documentaire consacrant merveilleusement la Grotte Chauvet située dans la commune de Vallon-Pont-d'Arc, dans le département de l'Ardèche.

La Grotte des Rêves Perdus est un documentaire exceptionnel à plus d'un titre, mais surtout parce que sa visite y est devenue strictement interdite. On comprendra pourquoi en découvrant ce fascinant voyage au cœur de notre histoire puisque les peintures rupestres (exécutées sur des parois rocheuses) datent de trente-deux mille ans.

L'intérêt de Werner Herzog pour la grotte de Chauvet remonte tout d'abord à la lecture d'un article écrit par l'écrivaine Judith Thurman, (notamment auteur d'une biographie sur Karen Blixen, ayant inspiré le film Out of Africa de Sidney Pollack) intitulé « First Impressions ». Bien que la visite de la grotte Chauvet soit interdite au public, le cinéaste acquière l'autorisation d'y pénétrer auprès du ministre de la culture française de l'époque. Comme le révèle très rapidement le cinéaste, La Grotte des Rêves Perdus est tourné dans des conditions un peu particulières puisque le cinéaste et l'équipe réduite que fera partie de l'aventure doivent se soumettre à d'importantes dispositions. Werner et les autres sont contraints de porter une combinaison et des chaussures spéciales et ne doivent surtout pas poser le pied hors de la plate-forme métallique fixée au sol. C'est l'occasion pour le spectateur d'apprendre en outre que si la grotte Chauvet est devenue interdite à la visite, c'est parce que la seule respiration des visiteurs causa à l'époque de son autorisation le développement d'un champignon sur les surfaces rocheuses !

Les restrictions sont nombreuses. La visite ne peut être effectuée que par quatre personnes maximum en simultané. Les lumières employées pour éclairer la grotte ne doivent pas dégager de chaleur trop importante. Werner Herozg est autorisé à tourner durant quatre heures quotidienne et ce, durant six jours. Bien entendu, il est formellement interdit d'entrer en contact avec la surface rocheuse. Accompagné d'archéologues, de gardiens et de spécialistes de la grotte, Werner Herzog réalise un documentaire fascinant, qui dégage un peu de cette atmosphère que partagent bon nombre de ses longs-métrages. Une œuvre apaisante, un voyage dans le temps, des images superbes et surtout, des peintures rupestres dont la préservation demeure incroyable. Une richesse qui s'explique par la fine couche de calcite (minéral chimique ou biochimique composé de carbonate naturel de calcium) qui recouvre les murs mais aussi les nombreux ossements d'animaux découverts au sol. Un superbe documentaire, témoignage désormais unique d'une grotte qui malheureusement ne pourra plus être visitée. Un bon moyen de faire le voyage sans bouger de son fauteuil...
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