Voilà un bien curieux polar à la française, typique du cinéma
hexagonal de la fin des années soixante-dix et du début des années
quatre-vingt. Réalisé et écrit par Jean
Marbœuf, cinéaste que les amateurs de cinéma d'horreur connaissent
pour avoir fait parler de lui en 1986 avec la comédie (G)horrifique
intitulée Grand Guignol,
l'homme signe en 1979 avec La
ville des silences
une œuvre aussi étrange que puisse l'être son titre. L'action se
situe dans la ville imaginaire de Creuzeville. Une petite bourgade de
province tenue par la famille d'industriels Mahu dont le patriarche
vient tout juste de rendre l'âme après s'être pris une balle en
pleine tête. Notons le cynisme avec lequel Jean Marboeuf tourne
cette séquence. Tandis qu'une balle traverse une vitre pour terminer
sa course à l'intérieur du crâne du vieil homme, un travelling
arrière montre six secrétaires-dactylographes tapant si fort sur
leur machine à écrire qu'elles couvrent le bruit de l'impact. Cette
scène, aussi tragique qu'amusante révèle en un seul plan le ton du
film dans sa globalité. Car si La
ville des silences
est effectivement un polar, son auteur traite le sujet non sans
ironie mêlée d'un certain degré d'insolence. Pour autant, et aussi
légère que puisse être l'enquête menée par le détective privé
homosexuel et végétarien Paul Briand (Jean-Pierre Cassel), le sujet
du film est grave. Dans un contexte qui le rapproche du cinéma de
Claude Chabrol, avec ce petit village provincial et cette bourgeoisie
dominante que le cinéaste n'avait de cesse que de démonter, Jean
Marboeuf décrit une bourgade sous la coupe d'une famille contrôlant
la mairie, l'industrie ou encore le journal local. Lorsque le PDG
meurt, ses subalternes s'inquiètent. D'autant plus que l'un après
l'autre, ils reçoivent tous des lettres de menaces anonymes.
Enquêtant sur l'affaire, Paul Briand se frotte aux habitants de
Creuzeville. Du chômeur (Jean-Marc Thibault) au plus haut
responsable de l'entreprise, Nathan Fairjacque (Michel Galabru) en
passant par le très poltron François Lestin (Michel Duchaussoy).
Sans oublier quelques personnalités féminines, comme l'épouse de
Fairjacque, Muriel (Claire Maurier), la compagne de François Lestin
(interprétée par Evelyne Buyle), Julie (Amélie Prévost) ou encore
la prostituée (Maitena Galli)...
Difficile de prendre le
récit au premier degré malgré les cadavres qui s'empilent.
Pourtant, Jean Marboeud traite de sujets aussi sérieux que le
contrôle de la justice, de l'économie et de la police par le PDG de
l'entreprise locale. On pourrait également rapprocher le film du
style si particulier de Jean-Pierre Mocky qui durant ses heures de
gloire dispensa lui-même quelques brûlots contre la bourgeoisie, le
Gouvernement et d'autres types d'autorités ! Le directeur de la
photographie Ken Legargeant imprime à la pellicule des teintes fades
en dénaturant les couleurs d'origine d'un village déjà pas très
encourageant d'un point de vue architectural. Et comme le précise la
voix-off au début de l'histoire, lorsque à Creuzeville, rien ne va,
il se met à pleuvoir. Et la pluie, il va y en avoir beaucoup dans ce
village terne et triste et dont les notables sont tous plus ou moins
corrompus et d'une lâcheté crasse ! Il suffit d'ailleurs de
voir l'attitude totalement détachée vis à vis des meurtres de la
seule autorité officielle en la personne du commissaire qu'incarne
Pierre Doris pour s'en convaincre. Si la bande-son apporte énormément au statut de bizarrerie du long-métrage, c'est bien grâce à la
partition du compositeur allemand Karl-Heinz Schäfer réputé pour
ses composition atypiques. Aux côtés de Jean-Pierre Doering il
signe ici effectivement une musique étrange, décalée et parfois
minimaliste au point de ne tenir que sur une seule note durant les
moments de tension. Du côté des anecdotes, il en est une qui
s'avère assez savoureuse. En effet, lors du montage du film réalisé
par Anne-France Lebrun et auquel assista le producteur, ce dernier
désapprouva le choix de l'assassin et la noirceur du dénouement. Il
refusa alors l'accès à la salle de montage au réalisateur afin de
monter le film selon ses propres choix. Voulant conserver le
long-métrage tel qu'il l'avait conçu, Jean Marboeuf escalada le
toit du bâtiment parisien qui renfermait les studios de montage afin
de dérober les bandes et ainsi monter La
ville des silences
tel qu'il l'avait imaginé...
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