Lorsque l'on évoque le cinéma d'épouvante japonais contemporain,
en général, les premiers noms qui viennent à l'esprit sont ceux de
Takashi Shimizu, de Hideo Nakata ou de Shin'ya
Tsukamoto. Le premier est resté fidèle au genre qui l'a rendu
célèbre tandis que le troisième a parfaitement réussi ses divers
passages par d'autres catégories que l'horreur et le fantastique.
Parmi ses plus brillantes tentatives, nous citerons les très réussis
Rokugatsu no Hebi (A
Snake of June)
en 2002, Nobi
(Fires
on the Plain)
en 2014 mais aussi et surtout le formidable Kotoko
en 2011. Quant à Hideo Nakata, s'agissant de sa capacité à sortir
de sa zone de confort inscrite dans le marbre de la J-Horror versant
dans l'occultisme et la chasse aux fantômes, l'homme a notamment
signé en 2019 une œuvre qui sort des sentiers balisés d'une
carrière relativement homogène. Satsujinki
wo Kau Onna
(traduisible sous le titre La
femme qui abrite un tueur)
traite du corps et de l'esprit chez une jeune femme atteinte de
troubles dissociatifs de la personnalité depuis l'âge de dix ans.
Depuis en fait qu'elle a poussé dans le vide celui qu'elle croyait
être son père. Un homme qui pratiquait sur elle des actes sexuels
contre nature d'ordre incestueux et pédophiles. C'est ainsi qu'au
fil des années Kyôko (Asuka Rin) a non seulement développé une
aversion totale pour les hommes mais aussi diverses personnalités
dont Yukari (Airi Matsuyama), du prénom de sa propre mère incarnée
quant à elle par Toshie Negishi et qui la protègent de toute
tentative d'intrusion de la part de la gente masculine. Apte à faire
la connaissance de son voisin, l'écrivain Fuyuki Tajima (Kenji
Mizuhashi) dont elle est une fan assidue mais dont il manque le
premier ouvrage devenu introuvable, Kyôko travaille comme employée
d'un bar-restaurant... Ici, pas vraiment de fantômes en dehors de ce
qui appartient aux mauvais démons de l'héroïne incapable
d'entretenir la moindre relation avec les hommes. La personnalité de
Kyôko se rapproche sensiblement de celle de la jeune manucure
prénommée Carol du classique de Roman Polanski, Répulsion...
À
la différence où notre jeune protagoniste semble bien fantasmer
d'hypothétiques relations sexuelles qu'elle n'assumera cependant pas
par elle-même mais en passant ainsi le relais à Yukari, sa
personnalité la plus exubérante, extravertie et nymphomane.
Représentation maternelle de celle qui l'éleva, Yukari, tout comme
la mère de l'héroïne éprouve une véritable fascination pour le
sexe que Hideo Nakata transpose d'ailleurs à l'écran à travers
différentes séquences ouvertement érotiques. Entre relations
sexuelles mixtes et saphisme, ces scènes expriment le dérèglement
intellectuel de Kyôko, incapable de s'assumer en tant que femme et
replongeant même dans sa propre enfance à travers l'une des trois
autres personnalités qui prennent régulièrement sa place.
L'approche de Satsujinki
wo Kau Onna
est également comparable au cinéma d'un autre grand auteur cette
fois-ci d'origine polonaise, Andrzej Żuławski. Si Roman Polanski a
toujours fait preuve d'une certaine pudeur, Andrzej Żuławski, lui,
avait pour habitude de lâcher ses héroïnes dans des tornades
d'émotions et de pulsion viscérales extrêmes. Ce que l'on retrouve
donc chez Hideo Nakata, à travers quelques séquences relativement
explicites bien que le film soit avant tout un drame véritablement
poignant. Basé sur le roman éponyme de Kei Ohishi, Satsujinki
wo Kau Onna
surprend tout d'abord par sa maturité. Si l'on élude l'aspect
voyeuriste des nombreuses scènes de sexe, Hideo Nakata fait par
contre en revanche œuvre de sobriété dans la narration. Car bien
que le sujet puisse confiner à l'absolue noirceur, avec ce titre qui
indique à l'avance le point de non retour inévitable vers lequel
l'héroïne tente à se laisser glisser, l'un des maîtres de la
J-Horror ne se laisse pas abuser par l'envie de verser des tombereaux
d'hémoglobine pour mieux rester sur le terrain du drame
psychologique et partager ainsi avec le public une expérience
émotionnellement intense. Ce qu'est véritablement Satsujinki
wo Kau Onna.
Une œuvre troublante et dérangeante qui assurément prouve que le
cinéaste japonais est donc effectivement capable de dépasser les
frontières de l'horreur pour aller tutoyer l'intimité de ses
personnages. Une réussite...















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