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samedi 21 février 2026

Petite Histoire du Cinéma: (1932) Vampyr de Carl Theodor Dreyer



Allan Gray s'est lancé dans l'étude du culte du Diable et des superstitions. Ses recherches l'ont rendu un peu fou et rêveur, incapable de distinguer le réel du surnaturel. Alors qu'il flâne au hasard, il arrive un soir devant le hameau de Courtempierre, lieu paisible qui connu pourtant un fléau qui décima une partie de ses habitants. Réservant une chambre à l'hôtel du petit village, il reçoit le soir-même la visite d'un vieillard dans sa chambre qui lui confie un paquet contenant un ouvrage écrit de sa main et consacré aux vampires. L'homme avant de quitter la pièce, inscrit sur l'enveloppe "A ouvrir après ma mort".

Lorsque plus tard dans la soirée Allan Gray part visiter les alentours, il entend des cris d'enfant qui le poussent jusqu'à un château situé non loin de là. Il y croise un vieil homme curieux qui lui assure qu'il n'y a aucun enfant en ces lieux. Il tombe ensuite nez à nez avec l'homme qui plus tôt s'invita dans sa chambre d'hôtel. Ce dernier meurt, laissant orphelines ses deux filles Léone et Gisèle. La première, très marquée par la disparition de son père est tétanisée. La seconde, elle, semble irrésistiblement attirée dehors. Elle parcourt le parc attenant au château. Lorsque Allan part à sa recherche, il la retrouve inconsciente. Le médecin de famille est dépêché sur les lieux. C'est le vieil homme étrange qu'Allan a aperçu quelques temps plus tôt. Le médecin explique au jeune homme que la seule chance pour Gisèle de survivre est de lui donner du sang. Il propose donc à Allan de donner le sien...

L'oppressante impression ressentie lors de la vision de ce Vampyr signé Carl Theodor Dreyer n'est que le fruit du hasard. Ou plutôt d'une erreur que le cinéaste choisit de conserver afin d'accentuer l'atmosphère énigmatique qui se dégage de cette œuvre parfois étouffante. A ce titre, les scènes se déroulant dans la chambre du jeune Allan Gray possèdent une aura particulière, les murs semblant se refermer sur cet homme qui paraît alors trop grand dans cet environnement exigu. Les ombres elles-mêmes sont un élément fondamental et appliquent au film toute entier la marque des grandes œuvres expressionnistes allemandes du début du vingtième siècle.

Ces jeux d'ombres et de lumières sont tout d'abord déroutants. Puis c'est le récit qui apparaît opaque. Jusqu'à ce que l'on saisisse où veut en arriver Dreyer. La juxtaposition entre la livraison de ce que contient l'ouvrage et ce qu'est en train de découvrir Allan Gray aide à la pleine compréhension du scénario qui défile devant nos yeux. L'image est fantasmatique et auréolé d'une ambiance trouble que vient renforcer la présence de cet inquiétant médecin au look d'Albert Enstein mortifère.

La caméra se déplace parfois de manière curieuse, entourant ses personnages, les accompagnant ou les précédant dans leurs déplacements. Le mythe du vampire est ici bien différent de celui que l'on a l'habitude de croiser, malgré certains aspects qui les font tout de même se ressembler (la manière idéale de les tuer étant pour tous de leur enfoncer un pieu en plein cœur), celui de Dreyer n'a pas les dents longues et n'a rien d'aussi classieux que celui du cinéaste Tod Browning ou celui campé maintes fois par Christopher Lee.

Vampyr demeure une œuvre majeure du cinéma expressionniste allemand qu'il faut avoir vu au moins une fois dans sa vie.

samedi 29 novembre 2025

L'assassin Habite au 21 de Henri-Georges Clouzot (1942)



Un mystérieux assassin rode de nuit dans les rues de Paris et tue des hommes afin de leur dérober l'argent qu'ils portent sur eux. Le commissaire Wenceslas Vorobeïtchik enquête mais piétine. C'est ainsi que son supérieur directe lui enjoint d'arrêter le coupable dans les deux jours. Fiancé à Mila Malou, jeune chanteuse d'opérette qui crève d'envie d'être embauchée, celui que tous surnomment Wens apprend de la bouche d'un indic que l'assassin habite au 21 de la rue Junot. Pour ne pas éveiller les soupçons du meurtrier, Wens se fait passer pour un ecclésiastique et loue une chambre à la pension du 21 rue Junot. Tenue par l'imposante Mme point, pour laquelle travaillent Juliette et Armand, l'endroit est fréquenté par Mademoiselle Cuq, romancière qui attend toujours qu'un éditeur veuille bien prendre en main l'un de ses manuscrits, le Docteur Linz, un ancien soldat de la coloniale, ou encore Lalah-Poor, fakir et illusionniste étrange dont une jeune infirmière, responsable des soins apportés à un aveugle, est tombée amoureuse.
Le commissaire Wens questionne, fouille, bref, enquête parmi une petite dizaines d’énergumènes, jusqu'au jour où débarque sans prévenir Mila Malou. Malgré la bonne volonté de Wens, les meurtres continuent malheureusement à être perpétrés. L'une des résidentes fini même par être la victime du tueur qui, une fois de plus, a laisser sa carte de visite au nom de Monsieur Durand.

J'nai jamais aimé le spectacle des ruines
(Le Docteur Linz)

Premier long métrage de Henri-Georges Clouzot, L'assassin Habite au 21 s'inspire d'un roman éponyme signé de Stanislas-André Steeman. Le cinéaste préfère évoluer ses personnages à Paris plutôt qu'à Londres comme cela est le cas dans l'ouvrage du belge. Les qualité de cette œuvre vieille de plus de soixante-dix ans n'ont pas été diluées par l'usure du temps. Au contraire, voir ces interprètes se battre en duel à grands renforts de dialogues savoureux est devenu aujourd'hui relativement rare.
Pierre Fresnay, Suzy Delair, Jean Tissier, Noël Roquevert ou encore Marc Natol interprètent des personnages bien typés, au langage riche et fleuri. En effet, on ne compte plus les répliques cinglantes et la répartie de chacun.

Pour son tout premier film, Henri-Georges Clouzot réussi le tour de force de mettre en scène des interprètes d'un niveau exceptionnel. La mise en scène est inventive, énergique et sans temps morts. Bien que le Paris de cette époque soit assez terne, voire terriblement sombre avec ses extérieurs plongés dans l'obscurité, l'humour est omniprésent. La romance entre le commissaire et sa jeune fiancée est mise à mal à travers leurs joutes verbales incessantes. L'enquête policière est très « second degré » et l'on se demande comment les autorités vont pouvoir arrêter le coupable avec un tel manque de sérieux. Et pourtant...

On aura beau mettre un visage sur ce fameux Monsieur Durand, le twist final que nous offre Henri-Georges Clouzot est inattendu et bien venu. L'assassin Habite au 21 est un grand classique du cinéma français et laisse présager du meilleur concernant le cinéaste qui prouvera de nombreuses fois par la suite qu'il est l'un des grands cinéastes et dialoguistes de l'époque...

samedi 12 avril 2025

Les Mythes du Cinéma Fantastique: La Momie: The Mummy de Karl Freund (1932)


En 1921, une expedition constituée d'archéologues de renommée mondiale met à jour une tombe enfermant un sarcophage à l'intérieur duquel repose le corps momifié d'Imotep. Alors que le docteur Muller et son collaborateur Sir Joseph Whemple se demandent s'il est raisonnable d'ouvrir le coffre qu'ils viennent de découvrir (sur le couvercle duquel une phrase gravée menace quiconque tentera de s'emparer de son contenu), Imotep ouvre un œil, puis le second. Mu par une force inconnue, il quitte son sarcophage à l'ombre des lumières et fausse compagnie aux archéologues.

Onze ans plus tard, alors que l’expédition organisée par le British Museum s'apprête à faire chou blanc, le professeur Pearson et Franck Whemple (fils de Sir Joseph Pearson) reçoivent la visite d'un étrange individu nommé Ardath Bey. Celui-ci indique aux deux hommes l'emplacement d'un tombeau renfermant la dépouille de la princesse Ank-Souh-Namun, jeune femme pour laquelle Imotep fut enterré vivant il y a longtemps de cela.

Ressemblant étonnamment à la princesse, la fille du gouverneur Grovesnor, Helen, est très éprise de Franck Whemple. Ardath Bey lui-même ne semble pas indifférent aux charmes de la jeune femme en laquelle il voit la réincarnation de Ank-Souh-Namun . Son vœu le plus cher étant de faire revenir à la vie la princesse, Ardath Bey s'introduit dans le musée qui renferme désormais les objets trouvés dans la tombe de la princesse Ank-Souh-Namun ainsi que sa dépouille. A l'aide du parchemin de Thot, censé permettre de ressusciter les morts, il invoque le retour la jeune femme mais est découvert par un gardien qui l’empêche de mener à bien son projet. Tuant l'homme de ses mains, il prend la fuite et n'a désormais plus qu'un objectif : S'emparer de la jeune Helen afin de la sacrifier pour ainsi ressusciter celle qu'il a toujours aimé...

Réalisé par Karl Freund, La Momie reste encore aujourd'hui comme l'une des plus flamboyantes œuvres sur ce sujet. Basé partiellement sur une légende qui veut que lors de l'exhumation du tombeau de Toutânkhamon une malédiction a frappé l'équipe chargée d'extraire le corps, le film de Freund est un véritable chef-d’œuvre qui vaut par sa mise en scène et par un jeu d'acteurs excellent. Avec Boris Karloff en première ligne, l’œuvre explore de majestueuses citées égyptiennes qui viennent ajouter au dépaysement dû à un sujet particulièrement attrayant.

Si les effets-spéciaux sont relativement discrets, on aura tout de même droit au début du film à l'apparition de la momie dans sa forme la plus classique. Soit un homme enveloppé dans des bandelettes poussiéreuses du plus bel effet. Boris Karloff en impose véritablement grâce à une stature et surtout un visage proprement effrayant. Véritable star de la Universal à l'époque, le film repose surtout sur ses diverses apparitions.

C'est le directeur de la Universal, Carl Laemmle Jr. qui décide de produire un film avec comme personnage principal une momie. L'idée lui vient afin de compléter le bestiaire fantastique dans lequel sont déjà bien représentés Dracula et Frankenstein.

Comme c'est souvent le cas à l'époque, on retrouve l’éternel jeu de séduction entre héros sauf qu'ici il est contrecarré par l'énigmatique Ardath Bey qui use de son pouvoir d'hypnose afin d'avoir le contrôle sur la jeune Helen. On comprendra très vite que derrière cet obscure personnage se cache en fait Imotep, ce qui vaut à Boris Karloff d'interpréter deux rôle dont celui de la momie. Concernant cette dernière, son apparition sera succincte puisque nous le la verrons qu'au tout début du film, épargnant ainsi à l'acteur, l'inconvénient de porter des bandelettes durant tout le métrage. Zita Johann elle-même interprète un double rôle puisqu'elle est à l'écran Helen Grovesnor mais aussi la réincarnation de la princesse Ank-Souh-Namun.

La Momie reste donc, quatre-vingt ans après sa sortie, comme l'un des meilleurs (si ce n'est LE meilleur)  films sur le sujet. Un chef-d’œuvre.

jeudi 7 décembre 2023

Seul dans la nuit de Christian Stengel (1945) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Avant d'interpréter les dialogues de Michel Audiard ou d'apparaître dans quelques-uns des longs-métrages réalisés par son propre fils, l'immense Bernard Blier débuta sa carrière au cinéma des décennies plus tôt, en 1937. A l'époque, l'une des futures grandes figures du septième art en France n'est alors âgé que de vingt et un ans et n'a pas encore le physique rondelet qu'on lui connaîtra plus tard. Il enchaîne des rôles de figurants et cette seule année 1937, il tourne dans pas moins de six longs-métrages mais ne sera crédité que dans Trois...six...neuf de Raymond Rouleau etDouble crime sur la ligne Maginot de Félix Gandéra. L'année suivante, il apparaît dans le classique de Marcel Carné Hôtel du Nord dans un rôle secondaire. Les deux hommes se retrouveront d'ailleurs sur le tournage de Le jour se lève en 1939 et dans lequel il incarne le personnage de Gaston, l'ami du héros François interprété alors par Jean Gabin avec lequel il deviendra ami. Jusqu'à ce que l'année 1945 se profile, Bernard Blier aura interprété trente-trois personnages dans autant de films et aura notamment tourné aux côtés de Marc Allégret, Christian-Jacques ou Claude Autant-Lara. 1945, donc. Alors qu'en septembre de la même année prend fin la seconde guerre mondiale opposant les alliés à l'Axe sort sur les écrans français Seul dans la nuit de Christian Stengel, lequel est alors assisté par le monteur et réalisateur Charles Bretoneiche. Quatorze ans après M le maudit de l'allemand Fritz Lang et vingt avant Le Vampire de Düsseldorf de Robert Hossein, le scénario de Yves et Jacqueline Boisyvon adapté à l'écran par le réalisateur lui-même ainsi que par le dialoguiste Marc-Gilbert Sauvajon prend pour cible la traque d'un tueur en série (terme qui alors devra attendre l'année 1961 pour apparaître pour la toute première fois dans un dictionnaire) par un inspecteur de police qu'interprète donc Bernard Blier. Chargé par son supérieur, le commissaire Planquine (l'acteur Marcel André) de mener les investigations, l'inspecteur Robert Pascal est surtout très proche de la fille de celui-ci (la délicieuse Sophie Desmarets dans le rôle de Thérèse). Si dans M le maudit, l'acteur Peter Lorre incarnait un Hans Beckert sifflant une chanson avant de commettre ses meurtres (le film reposait d'ailleurs sur le cas authentique de Peter Kürten que la presse surnomma entre la fin des années vingt et le début de la décennie suivante Le Vampire de Düsseldorf), l'assassin de Seul dans la nuit chante quant à lui une chanson très à la mode à l'époque où se situe l'intrigue.


Chanson très populaire auprès des femmes et qui donne justement son nom au film de Christian Stengel. Bernard Blier interprète un policier déterminé et à l'occasion, charmeur. L'homme plaît aux femmes mais ne se laisse pas trop déborder par l'émotion. Surtout que le tueur qui sévit multiplie les victimes. Seul témoin de l'un des meurtres : un certain Tolu (l'acteur Louis Salou). Un vieil homme ne cessant de parier sur sa barbe que le tueur est Jacques Sartory (Jacques Pills), l'interprète de Seul dans la nuit, chanson qui passe régulièrement sur les ondes et qui rend ''folle'' la gente féminine. Robert Pascal enquête auprès de ce dernier et interroge son entourage direct : et parmi ceux qui gravitent autour de l'artiste, son secrétaire Alain Dalbrey (Jean Davy), le pianiste et compositeur de ses chansons Stéphane Marcheau (Jean Wall) ou bien son amie Liliale Roy (l'actrice Ginette Baudin). L'une des victimes survit à ses blessures mais est retrouvée plus tard décédée dans sa chambre d’hôpital, le tueur ayant fini ce qu'il avait commencé. Seul dans la nuit est une très bonne surprise en matière de film policier dont l'intrigue repose sur des thématiques impossibles à évoquer ici sans dévoiler le nom réel de l'assassin. Le film fait intervenir un imitateur et la diffusion de la chanson à la radio perverti parfois l'enquête. Il demeure dans Seul dans la nuit, quelques soubresauts de l'une des œuvres littéraires fantastiques françaises parmi les plus célèbres. Il y a en effet du Gaston Leroux période Le fantôme de l'Opéra dans ce long-métrage pourtant dénué de toute fantaisie autre que le jeu de séduction des deux principaux interprètes. Bernard Blier se présente comme un flic déterminé, certes, mais un peu gauche au contact des femmes. Le film multiplie étonnamment les interludes musicaux. Des chansons toutes notamment composées par Francis Lopez et Louiguy. Sophie Desmarets incarne une Thérèse fort séduisante et déterminée, elle aussi, mais au sujet de la ''relation'' qu'elle entretient avec l'inspecteur (auquel elle ''reprochera'' sur le ton de l'humour et malgré sa profession de policier, d'avoir volé chez la jeune femme toutes les photographies la représentant). Comme sera également déterminé ce vieux bouc de monsieur Tolu, lequel insistera pour suivre de près l'enquête menée par l'inspecteur. Au final, la résolution de l'énigme s'avérera moins surprenante que prévu. Mais le film n'en est pas moins très agréable à suivre et le plaisir de découvrir Bernard Blier dans l'un de ses plus anciens rôles principaux est un atout majeur...

 

samedi 22 avril 2023

La falaise mystérieuse (The Uninvited) de Lewis Allen (1944) - ★★★★★★☆☆☆☆

 


 

Je me souviens très clairement de ce jour où je découvrais lors d'un passage à la télévision de l'improbable La chose à deux têtes (The Thing with Two Heads) du réalisateur américain Lee Frost. L'acteur Ray Milland y incarnait le rôle d'un chirurgien de couleur blanche très gravement malade et surtout, TRES raciste. L'on y assistait alors à la transplantation de la tête du dit chirurgien aux côtés de celle d'un condamné à mort de couleur... noire ! Un film de blaxploitation fantastique totalement farfelu mais ô combien cultissime. Je me souviens également très bien de ce pauvre homme dont la femme venait d'être retrouvée morte sur une plage et qui dans l'épisode Faux témoin de la série Columbo suppliait le plus célèbre lieutenant-détective de Los Angeles de retrouver celui qui avait commis le meurtre. Ou encore l'épisode Dites-le avec des fleurs dans lequel un vieil homme amateur de fleurs trucidait son neveu pour une question de gros sous. Dans les deux cas, Ray Milland interprétait l'époux de la victime puis l'assassin. Un acteur touche à tout, capable d'incarner n'importe quel personnage dans autant d’œuvres diverses. Comme celui qui apparaît tout d'abord comme un individu passablement pleutre dans La falaise mystérieuse (The Uninvited) de Lewis Allen. Précédant de très loin quelques-uns des grands classiques de la maison hantée tels La nuit de tous les mystères de William Castle, The Innocents de Jack Clayton, La maison du Diable de Robert Wise ou La maison des damnés de John Hough, le long-métrage de Lewis Allen doit être abordé avec infiniment de précautions. Non pas que le film regorge de séquences si effroyables que votre cœur battra la chamade plus qu'il n'en faut (bien au contraire), mais parce que le réalisateur d'origine britannique qui précédemment ne s'était manifesté qu'à travers le court-métrage Freedom Comes High choisit un angle qui ne satisfera en priorité que celles et ceux qui aiment que l'on tartine un film de bons sentiments quelle que soit sa thématique. Ici, Ray Milland incarne le rôle de Roderick Fitzgerald qui sur supplique de sa sœur Pamela (l'actrice Ruth Hussey) obtient l'autorisation d'acheter pour une somme relativement modique une superbe demeure appartenant à un certain Commander Beech (Donald Crisp) qui saute sur l'occasion pour se débarrasser de cette grande bâtisse dont il refusait jusque là l'accès à sa petite-fille Stella (Gail Russell)...


Une jeune femme âgée de seulement vingt ans dont la mère mourut dans d'horribles circonstances alors qu'elle n'avait que trois ans et dont le père est mort quelques années plus tard. Éduquée d'une main de fer par un grand-père rigide et antipathique, la jeune femme va cependant se faire de nouveaux amis grâce au couple formé par Roderick et Pamela. Ballade en voilier, invitation à dîner... Mais il se passe des choses étranges dans la demeure que viennent d'acquérir les Fitzgerald. Des pleurs nocturnes se font entendre. Les portes et fenêtres claquent régulièrement. Un étrange parfum se diffuse dans les pièces et l'attitude de leur chien change dès qu'il pénètre à l'intérieur. Bref, de quoi faire de La falaise mystérieuse un excellent film de maison hantée. Ce qui n'est malheureusement pas le cas en raison du traitement beaucoup trop romantique imposé aux personnages incarnés par Ray Milland et Gail Russell. Trop timide dans son approche du fantastique (malgré, en outre, une séance de spiritisme à base de Ouija) et donc de l'effroi, le rythme de La falaise mystérieuse est parfois pesant. Dommage car quelques séquences laissaient envisager une œuvre où la peur aurait pu dominer sur tout autre sentiment. Cette pièce étrange dotée d'une verrière et où les fleurs se fanent instantanément. Cette séquence lors de laquelle les nouveaux acquéreurs entendent des pleurs et sont filmés dans une semi-obscurité en haut des escaliers menant aux chambres. Derrière ce mystère se cache plusieurs éventualités. La présence d'un fantôme étant promptement confirmée et résolvant donc une partie de l'intrigue qui entoure la demeure et ses anciens propriétaires, ne restait plus qu'à Lewis Allen et aux scénaristes Dodie Smith et Frank Partos (sur la base d'une écrite par la romancière irlandaise Dorothy Macardle) de trouver un moyen de relancer l'intrigue à travers une toute autre énigme reliant directement les événements avec la mort de la mère de Stella. Parfois remarquable, le noir et blanc de la pellicule permet au réalisateur d'imprimer un réel sentiment d'angoisse dont la séquence opposant le frère et la sœur demeure fort malheureusement, l'une des très rares occasions de ressentir l'oppression qui se dégage des lieux. Lewis Allen s'entoure d'interprètes convaincants mais penche sans doute un peu trop l'intrigue du côté de la romance. Une approche qui bouffe littéralement le côté fantastique. D'autant plus que, choix curieux, Ray Milland interprète un Roderick Fitzgerald pas très courageux et donc certaines attitudes prêtent davantage à sourire...

 

jeudi 23 mars 2023

Alice ou la dernière fugue de Claude Chabrol (1977) & Le secret derrière la porte de Fritz Lang (1947)

 


 

S'il est bien connu que le réalisateur français Claude Chabrol vouait une véritable adoration pour le britannique Alfred Hitchcock, le grand public sait peut-être moins qu'il admirait également d'autres cinéastes. Et parmi lesquels, l'allemand Fritz Lang auquel il rendait hommage ici en lui dédiant en 1977 l'étrange Alice ou la dernière fugue. Œuvre très particulière dans la filmographie de l'auteur de Que la bête meure ou de La cérémonie. À tel point que l'on n'y retrouvait pas vraiment la marque de fabrique de celui qui mit un point d'honneur à égratigner la bourgeoisie provinciale hexagonale. L'un des films de chevet de Claude Chabrol demeurant Le secret derrière la porte réalisé trente ans auparavant par l'auteur de M le maudit ou de Metropolis, il est tout d'abord amusant de noter le rapport qu'entretiennent les affiches respectives des deux longs-métrages qu'il s'agit ici d'évoquer. Cette posture féminine, bras ouverts et visages marqués par une certaine forme d'inquiétude, la première des silhouettes semblant alors se calquer sur la seconde. Comme d'autres avant et après lui, Claude Chabrol aura-t-il eu avant tout lui aussi l'idée d'exploiter la beauté toute naturelle de l'actrice et mannequin néerlandaise Sylvia Kristel, connue pour avoir incarné à cinq reprises le personnage d'Emmanuelle au cinéma ? La réponse est oui, définitivement. Trois ans après son compatriote Jean-Pierre Mocky et son Un linceul n'a pas de poche de joyeuse mémoire, Claude Chabrol invite donc Sylvia Kristel a franchir le pas d'un univers dont les barrières végétales vont contraindre la jeune Alice à demeurer un temps indéfini sur une propriété appartenant à un certain Henri Vergennes (l'acteur Charles Vanel). Un prénom et un univers qui appuient très fortement sur la corrélation qui existe entre le film et le roman de Lewis Carroll, Les Aventures d'Alice au pays des merveilles.
Et comme si cela ne suffisait pas, Claude Chabrol offre à son personnage féminin le même patronyme que l'auteur du dit roman (en lieu et place de Liddell dans cette même œuvre littéraire), histoire qu'il n'y ait plus aucun doute ! Alors oui, le réalisateur français finira par effeuiller la belle néerlandaise mais surtout, il lui offrira l'un de ses plus beaux rôles puisque Sylvia Kristel porte quasiment sur ses seules épaules l'intrigue toute entière de cette
Alice ou la dernière fugue hors du commun. Parions d'ailleurs que si le film avait été interprété par Régine ou Jackie Sardou, notre attention aurait sans doute été moins absorbée par l'héroïne que sur ce récit relativement porté sur le contemplatif. C'est qu'il ne s'y passe pas grand chose durant une grande partie de l'intrigue, telle est la chose qu'il faut retenir. Dans un récit où les rencontres sont rares mais particulièrement énigmatiques (d'André Dussolier à Thomas Chabrol en passant par François Perrot ou Jean Carmet) et où les explications se concentrent dans les tout derniers instants, que conserverons-nous de cette aventure qui n'a que peu de rapport avec l'habituel univers Chabrolien de son auteur ? Une promenade surréaliste au cœur d'un édifice qui recèle des secrets sous une forme pourtant nettement moins fantasmagorique que l’œuvre littéraire dont il emprunte le personnage d'Alice. Bien que n'apportant que très peu d'eau à son moulin durant une bonne partie du récit, Alice ou la dernière fugue mérite que l'on s'y attarde, ne serait-ce que pour la seule présence de l'actrice néerlandaise, pour cette approche inédite du fantastique chez Claude Chabrol, pour ces quelques visions bricolées avec les moyens du bord donnant à l'ensemble un cachet bien spécifique (les images déformées accompagnant l'héroïne), pour son atmosphère tantôt vaporeuse, tantôt inquiétante mais aussi pour son final percutant et en définitive, parfaitement logique...


Maintenant, observons un instant de silence religieux avant d'entamer la projection du Secret derrière la porte de Fritz Lang, génie de l'expressionnisme allemand qui aux côtés, et pour ne citer que les plus célèbres, de Freidrich Wilhelm Murnau (Nosferatu le vampire en 1922) et Robert Wiene (Le Cabinet du docteur Caligari en 1920), offrit ses lettres de noblesse à un courant aux atours fantastiques qui influença et continue d'influencer tout un pan du septième art... Remontons donc trente ans en arrière avant la sortie d'Alice ou la dernière fugue pour comprendre pourquoi cette passion de Claude Chabrol pour le réalisateur allemand et pourquoi spécifiquement pour cette œuvre ci. L'on passe de la couleur au noir et blanc avec, pour commencer, un générique des plus classique contrairement à celui d'Alice dont le déroulement ressemblait à ceux qu'il est coutume de voir afficher en conclusion de n'importe quel long-métrage (avec le recul, on pouvait d'ailleurs y déceler d'emblée un indice nous aiguillant sur le funeste destin de son héroïne). ''Les Potter vous ont invitée au Mexique, allez-y. Ce sera votre dernière fugue...''. C'est en ces termes que le collaborateur (l'acteur James Seay dans le rôle de Bob Dwight) du frère de l'héroïne Celia Lamphere récemment disparu conseille à la jeune femme de partir quelques temps avant de prendre diverses décisions quant à l'avenir de l'entreprise familiale. Nouvelle connexion entre l’œuvre de Fritz Lang et celle de Claude Chabrol.
Ici, le faste de la mise en scène où les reliquats de l'expressionnisme allemand se répercutent sur les jeux d'ombres et de lumières tranchent avec le minimalisme de
Alice ou la dernière fugue. Si ce dernier débutait par une rupture, Le secret derrière la porte, lui, s'ouvre sur une union. Celle de la jeune beauté qui pour l'instant se fait appeler Celia Barrett avant qu'elle ne devienne Madame Lamphere en épousant Mark Lamphere, un homme qu'elle rencontrera lors de sa visite au Mexique. Mais j'en vois déjà certains s’interroger sur le nom même de ce personnage dont l'attitude s'avérera rapidement étrange. On pourrait accorder à Fritz Lang une certaine malice en usant d'un patronyme dont le sens est chez nous phonétiquement double comme le fera d'ailleurs beaucoup plus tard le réalisateur Alan Parker avec son cauchemardesque Angel Heart dans lequel l'acteur Robert De Niro interprétera le rôle de Louis Cyphre (Lucifer, avec l'accent anglais) ! Pourtant, la version originale tend à démontrer que la chose n'est que pur hasard. Cela discrédite-t-il pour autant l'impression incommodante que l'on ressent devant l'attitude étrange du personnage de Mark Lamphere (L'enfer) qu'incarne l'acteur britannique Michael Redgrave ?


Interprétée par la magnifique actrice américaine Joan Bennett, Celia n'est au départ que l'une des figures cinématographiques de l'une des épouse de Barbe Bleue, personnage imaginaire emprunté au conte de Charles Perrault La Barbe Bleue (édité en 1697) mais néanmoins inspiré à l'écrivain français par le roi d'Angleterre Henri VIII qui non content de porter lui-même la barbe (rousse cette fois-ci), fit exécuter deux des six femmes qu'il épousa. Le cadre de l'immense demeure servant de décor au long-métrage de Fritz Lang est un personnage à part entière. Avec ses chambres reconstituant des faits marquants et particulièrement sordides, et notamment celle que refuse d'ouvrir à quiconque et pas même à Celia l'époux tant admiré. Le secret derrière la porte arbore à travers les décors, la passion amoureuse de ses deux principaux protagonistes et la bande musicale du hongrois Miklós Rózsa, des atours romanesques auxquels l'allemand injecte une forte dose de suspicion à laquelle n'est sans doute pas demeuré insensible Claude Chabrol. Au delà même de cette chambre qui semble enfouir un secret si terrible que Mark s'emporte à la seule évocation de l'ouvrir au regard de son épouse, c'est bien ce personnage lui-même énigmatique qui façonne le côté angoissant du récit.
Collectionneur de scènes de crimes ambigu, Fritz Lang en rajoute une couche avec le personnage de David (Mark Dennis), fils de Mark et d'une épouse disparue, un adolescent glaçant dont la personnalité paraît tout aussi préoccupante que celle de son propre père. Durant sa carrière, Fritz Lang aura mis en scène autant de criminels que d'innocentes victimes accusées à tort ou à raison. Avec un réalisme sociologique qui parfois donna des frissons dans le dos (
Furie en 1936 et sa traque du héros par une foule déchaînée ou L'Invraisemblable Vérité en 1957 qui à n'en point douter inspira probablement le troublant La vie de David Gale que réalisa Alan Parker quarante-six ans plus tard), le réalisateur exilé sur le territoire américain depuis huit ans signait avec Le secret derrière la porte une œuvre parfois suffocante, étouffée sous des lambris d'aspect gothique et sous une lumière nocturne renvoyant parfois aux grandes heures du cinéma d'épouvante britannique. Si l'on s'attend à une découverte sans surprise une fois la clé introduite dans la serrure de la fameuse chambre, la stupéfaction, en réalité, n'en sera que plus grande. La force du scénario écrit par Silvia Richards sur la base du roman Museum Piece No. 13 de Rufus King est en tout point remarquable, servi par une interprétation tout aussi admirable et par la mise en scène sans faille du réalisateur allemand...

 

samedi 18 juin 2022

Abbott and Costello Meet Frankenstein de Charles Barton (1948) - ★★★★★★☆☆☆☆

 


 

On continue à aborder l’œuvre du duo de comiques américains Abbott et Costello par la voie du fantastique, de l'épouvante, mais aussi et surtout de la comédie avec Abbott and Costello Meet Frankenstein. Réalisé tout comme The Time of Their Lives par Charles Barton en 1947, il s'agit là du vingt-troisième long-métrage dans lequel Bud Abbott et Lou Costello partagent la vedette et comme il s'agit ici d'emprunter le thème de l'un des plus grands mythes du cinéma fantastique, le réalisateur, le producteur Robert Arthur et la société de production américaine Universal Pictures se sont donné les moyens pour que le film laisse une trace derrière son passage. Près de dix ans avant que Terence Fisher et la Hammer Film Productions ne lancent sur le marché l'excellent The Curse of Frankenstein pour un budget de soixante-cinq mille livres sterling, et dix-sept après le chef-d’œuvre de James Whales sobrement intitulé Frankenstein et financé à hauteur d'un peu moins de trois-cent mille dollars en 1931, les producteurs de Abbott and Costello Meet Frankenstein mettent sur la table pas moins de sept-cent soixante mille dollars. Autant dire que pour l'époque, il s'agit d'une somme honorable qui va permettre au réalisateur de s'offrir non seulement les services du fameux duo de comiques mais également ceux de quelques-unes des plus grandes figures du cinéma fantastique américain de l'époque. Rendez-vous compte : Lon Chaney Jr. dans le double rôle du loup-garou et de Larry Talbot. Bela Lugosi dans celui du comte Dracula. Vincent Price en homme invisible et enfin, Glenn Strange dans le costume de la créature de Frankenstein ! Concernant ce dernier, une anecdote plus ou moins amusante le concerne ainsi que Boris Karloff. En effet, lorsque ce dernier meurt à l'âge de quatre-vingt un ans d'une pneumonie à l’hôpital King Edward VII de Midhurst, sa nécrologie est accompagnée d'une photo qui n'est autre qu'un portrait de... Glenn Strange !!!


L'intrigue se déroule tout d'abord à Londres où Larry talbot contacte les bagagistes d'une gare située en Floride où deux grosses caisses attendent d'être livrées chez un certain McDougal (l'acteur Frank Ferguson) pour son musée des horreurs. L'une renfermerait le Comte Dracula et la seconde, le monstre de Frankenstein. Talbot tente de prévenir les employés de la gare Wilbur Grey (Lou Costello) et Chick Young (Bud Abbott) qu'il ne faut surtout pas que les caisses soient livrées à l'adresse prévue et leur demande d'attendre qu'il les aient rejoints. Malheureusement pour les deux hommes, McDougal débarque et empresse Wilbur et son collègue et ami de les livrer au plus vite. Une fois les caisses arrivées à destination et leur contenu mis à jour, le Comte Dracula se réveille et aide la créature de Frankenstein à sortir de la sienne. Le célèbre vampire et le gigantesque monstre se dirigent alors jusqu'au château du docteur Sandra Mornay (Lénore Aubert) qui a minutieusement étudié les travaux de Victor Frankenstein, le ''père'' de la créature. La jeune femme et Dracula ont un projet insensé : celui d'implanter dans le crâne du monstre un nouveau cerveau qui permettra au vampire d'en prendre le contrôle total. Ne sachant où sont passés ses deux... ''colis'', McDougal fait appel à son assureur afin d'être remboursé. Mais avant de récupérer les vingt-mille dollars dû à la perte du contenu des caisses, une inspectrice de l'assurance prénommée Joan (l'actrice Jane Randolph) va mener son enquête. Après s'être rapprochée des deux bagagistes et livreurs Wilbur et Chick, la jeune femme les accompagne jusqu'au château de Sandra Mornay où avec la complicité du Comte Dracula et d'un certain docteur Stevens (Charles Bradstreet), la jeune femme s'apprête à se lancer dans une intervention chirurgicale dont la victime doit être...


Pour le savoir, il vous suffira de vous procurer les aventures de l'un des plus célèbres duos de comiques américains, Abbott and Costello Meet Frankenstein. Un long-métrage dont on attendait sans doute beaucoup trop mais qui au final se révèle beaucoup moins prenant que ne le promettait notamment son riche casting. Comme à son habitude, Lou Castello en fait des tonnes mais heureusement, son compagnon Bud Abbott temporise l'exubérance du ''bibendum'' sous le charme duquel tombent les plus jolies femmes. S'agissant des hypothétiques sentiments que ressentiront les deux jeunes femmes qui s'arracheront les faveurs du plutôt bébête Wilbur, ce sera au spectateur de deviner s'ils sont sincères ou à desseins ! Si l'honneur est sauf puisque les plus célèbres mythes du cinéma fantastique n'y sont pas tournés en ridicule, il est navrant de constater à quel point leur aura est ici diminuée par leur implication par trop limitées. La part belle est donc offerte au duo de comiques, entre les singeries de l'un et l'agacement de l'autre. Bien entendu, Wilbur le trouillard découvrira très vite le sursaut de vie qui agite les mythiques Dracula et le monstre de Frankenstein tandis que le cartésien Chick débarquera toujours trop tard pour convenir de la réalité des faits. Chick/Bud Abbott fait donc figure d'ancêtre de Dana Scully/Gillian Anderson de la série de science-fiction culte, X-Files... Les transformations de Lon Chaney Jr. en loup-garou sont typiques de l'époque et donc relativement convaincantes (une succession d'images superposées montrant l'évolution de l'homme vers le loup) et l'on retrouve Bela Lugosi/Comte Dracula dans une même attitude que celui du chef-d’œuvre que le réalisateur Tod Browning réalisa en 1931, Dracula. À trop vouloir rendre hommage aux mythes fantastique de la Universal, le film s'empêtre dans une sorte de compilation où malgré ses intéressantes apparitions, le loup-garou n'a pas vraiment sa place. Quant à la créature de Frankenstein, son interprète fait lui-même figure de mannequin de cire tant il apparaît complètement inerte. Écriture trop légère due à Robert Lee, Fred I. Rinaldo et John Grant, mise en scène plutôt plate et gags souvent lourds et répétitifs, le film contient malgré tout quelques rares séquences vraiment amusantes dont les points culminants semblent être la rencontre entre la créature de Frankenstein reposant dans une salle secrète du château et Wilbur en mode investigation et celle située dans la salle d'opération à la toute fin du film...

 

vendredi 17 juin 2022

Deux Nigauds dans le manoir hanté (The Time of Their Lives) de Charles Barton (1946) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

Ahhhhh les duos de comiques... En France, nous avons eu droit à Pierre Dac et Francis Blanche, Roger Pierre et Jean Marc Thibault, Kadour Mérad et Olivier Baroux (kad et O), Élie (Sémoun) et Dieudonné (M'Bala M'Bala) ou Eric (Judor) et Ramzy (Bédia). Sans oublier les plus drôles d'entre tous : Jean Castex et Olivier Véran ! Aux États-Unis, parmi les plus célèbres figuraient (Stan) Laurel et (Olivier) Hardy. Du moins parmi ceux que l'on connaît bien chez nous demeurent-ils les plus connus d'outre-atlantique. Nombreux furent et sont toujours les humoristes américains, seuls ou à plusieurs, a avoir quitté pour un temps la scène ou le petit écran pour se lancer dans une carrière cinématographique. Célébrés dans leur pays d'origine sous le nom de scène Abbott et Costello, les américains Bud Abbott et Lou Costello ont débuté dans le métier d'acteur avec quatorze années d'écart. En effet, le second a commencé la sienne en 1926, interprétant une poignée de seconds rôles (figurations?) jusqu'en 1928, date à laquelle il n'y a plus trace de lui avant qu'il ne réapparaisse sur grand écran dans One Night in the Tropics d'A.Edward Sutherland, une comédie musicale et romantique aux côtés de son futur binôme. La carrière d'Abbott et Costello s’achèvera à la fin des années cinquante comme elle avait débutée : chacun de son côté. Mais avant cela, les deux hommes nous gratifièrent d'une somme importante de longs-métrages sous le signe de la comédie. Qu'il s'agisse de fantastique, d'épouvante, de policier, de science-fiction ou d'aventures, la norme chez eux était d'y intégrer invariablement une bonne dose d'humour. Quelques dizaines de comédies qui chez nous furent régulièrement traduites sous des titres ne respectant pas les originaux et commençant en général par Deux nigauds... Je vous propose donc quelques exemples de longs-métrage interprétés par les deux hommes essentiellement proches des univers détaillés dans de récents articles : du fantastique et de l'horreur badigeonnés d'une bonne dose de rires. Et pour commencer, nous allons parler de The Time of Their Lives de Charles Barton (lequel tourna à plusieurs reprises avec le duo) qui, contrairement à sa véritable signification (''Le temps de leur vie'') a été traduit chez nous sous le titre Deux Nigauds dans le manoir hanté... Sans doute moins poétique que l'original mais ne laissant aucun doute sur le cadre du récit. Écrit à huit mains et notamment par Walter DeLeon et John Grant (le second sera un ''client'' régulier des deux humoristes), The Time of Their Lives est donc une comédie fantastique tournée en noir et blanc et au format 4/3 qui sortira en 1946...


Le film se compose de deux parties dont la première (la plus courte) se déroule en 1780 dans le domaine de Kings Point à New York. C'est là que vit Tom Danbury (Jess Barker) entouré de ses domestiques et de sa fiancée Melody Allen (l'actrice Marjorie Reynolds). Porteur d'une lettre de recommandation signée du général George Washington, le rétameur Horatio Prim espérait pouvoir racheter à son employeur, la jeune Nora O'Leary, sa fiancée et quitter le domaine en sa compagnie. Mais c'était sans compter sur la présence du majordome Cuthbert Greenway. Un être fourbe qui malgré son insistance n'est jamais parvenu à décider la jeune femme de partager sa vie. Plutôt que de la laisser partir avec son fiancé, Greennway enferme Horatio dans une malle. Mais alors que Nora tente de convaincre son maître Tom Danbury de la laisser partir en compagnie de l'homme qu'elle aime en lui montrant la lettre de recommandation, celui-ci la fait chasser par deux de ses collaborateurs et cache le document dans une planque située derrière un mur de la propriété. Plus tard, confondus par les troupes américaines qui les prennent pour des traîtres, la fiancée du propriétaire et Horatio sont pourchassés et tués avant d'être jetés dans un puits... C'est alors que la seconde partie de The Time of Their Lives débute avec une Melody et un Horatio vaporeux. Nous sommes désormais en 1946 et depuis leur mort, ces deux là hantent la propriété Danbury que vient de se réapproprier le dramaturge Sheldon Gage. Il y convie sa fiancée ainsi que sa tante Millie et le descendant de Cuthbert, le docteur Ralph Greenway. Tout le concept du film repose sur un principe simple : trouver un moyen pour Harold et Melody de prouver leur innocence afin d'être libérés de leur malédiction...


Alors que le film met tout d'abord en scène Lou Castillo dans des situations proprement absurdes, bien que l'on puisse supposer que The Time of Their Lives sera nourri par de nombreux gags faisant surtout appel au comique gestuel plus apte à faire rire les adeptes de comique de situation que celui porté sur de savoureux dialogues, on s'étonnerait presque de constater la richesse avec laquelle les quatre scénaristes ont imaginé toute une succession de gags moins extravagants qu'ils n'y paraissaient au début mais dont l'efficacité n'est jamais remise en question. C'est bien simple, le film est un condensé de bonheur, bourré d'idées de mise en scène et d'effets-spéciaux qui à défaut d'être toujours visuellement performants s'avèrent en tout état de cause, formidablement créatifs : un mur invisible repoussant nos deux fantômes condamnés à errer pour l'éternité dans et autour de la propriété Danbury. Lesquels apparaissent et disparaissent de l'image selon leur bon vouloir (ou plutôt, leur capacité à danser un ersatz de... ''twist'', seul mouvement apte à les faire disparaître). Des objets qui se déplacent dans les airs. Le corps d'une femme sans tête descendant un escalier (sans doute l'effet le plus saisissant). Ou encore, une séance de spiritisme conduite par la domestique Emily (l'actrice américaine originaire du Danemark, Gale Sondergaard). L'une des scènes clés qui reprend le concept de la séance autour d'un guéridon sauf qu'ici interviennent directement à l'image les esprits invoqués. Idée fabuleuse que reprendra sans doute par hasard en 1990 le réalisateur Jerry Zucker pour son excellent Ghost avec Demi Moore, Patrick Swayze et Whoopi Goldberg. The Time of Their Lives est un régal et malgré son ton humoristique, le film de Charles Barton n'a absolument pas à rougir en comparaison des longs-métrages plus sérieux sur le sujet des fantômes et autres esprits frappeurs. On ne s'ennuie pas un instant et même si Lou Costello en fait parfois des tonnes dans le rôle du pauvre fantôme Horatio Prim, Bud Abbott dans celui de Cuthbert/Ralph Greenway et les autres interprètes contrebalancent par un sérieux d'apparence qui évitent au film de n'être qu'une succession de gags poussifs. Un petit bijou et certainement une bonne entrée en matière dans l'univers du duo de comiques américains...

 

vendredi 10 mai 2019

Le Portrait de Dorian Gray d'Albert Lewin (1945) - ★★★★★★★★☆☆



Cela tombe très bien, voilà un quart de siècle tout juste que le sujet m'intéresse. Et pourtant, ça n'est pas à travers le roman d'Oscar Wilde que j'ai découvert pour la première fois le mythe du portrait de Dorian Gray mais en découvrant une œuvre pourtant loin d'être scrupuleusement fidèle à l'original, l'extraordinaire Le Portrait du Mal du non moins fascinant écrivain écossais Graham Masterton, auteur d'une foule de chefs-d’œuvre de la littérature d'épouvante parmi lesquels on retrouve notamment de nombreux ouvrages consacrés à la démonologie (Le Djinn, La Maison de Chair, Le Trône de l'Enfer, Le Miroir de Satan, etc...), l'écrivain se penchant parfois sur des thématiques bien différentes (Rituel de Chair et son restaurant proposant des mets délicats préparés à base de viande humaine). Le Portrait de Dorian Gray d'Albert Lewin n'est peut-être pas le premier long-métrage cinématographique à s'être penché sur le sujet du roman publié en 1890 (trois adaptations furent produites en 1910, 1913 et 1915, et sont respectivement d'origine danoise, américaine et russe), c'est pourtant le premier sur lequel j'ai décidé de me pencher...

Le réalisateur, producteur et scénariste américain y décrit un Londres tantôt aisé, tantôt corrompu. Celui des bas-fond à une époque où sévissait le plus redoutable et le plus célèbre tueur en série de toute l'histoire criminelle mondiale, un certain... Jack l'éventreur. C'est dans ce contexte social parfois élégant mais plus généralement sinistre qu'Albert Lewin restitue assez fidèlement l’œuvre littéraire de l'écrivain irlandais Oscar Wilde, décrivant le bouge dans lequel le héros Dorian Gray se précipite chaque fois qu'il en a l'occasion afin d'y retrouver celle dont il est tombé amoureux la première fois qu'il l'a rencontrée (la chanteuse Sybil Vane interprétée par la toute jeune Angela ''Arabesque'' Lansbury). Quelques temps auparavant, le jeune homme s'est laissé corrompre par les propos de Lord Henry Wotton, ami proche de Basil Hallward, celui-là même qui peint le portrait de Dorian Gray avant de le lui offrir en présent. Alors totalement obsédé à l'idée de vieillir, le jeune homme promettait jusqu'à offrir son âme contre la jeunesse éternelle. Et par on ne sait quel miracle, son vœu est exaucé. Son autoportrait régnant désormais chez lui, c'est ce dernier qui vieillit tandis que Dorian Gray conserve sa jeunesse. Refusant alors d'épouser la belle Sybil Vane après qu'il fut une fois de plus influencé par les propos du Lord Henry Wotton, Dorian apprend que la jeune femme s'est suicidée. Dès lors, l'éternel jeune homme va vivre une véritable existence de paria, suspecté par tous d'être un sinistre personnage. Autour de lui, les morts s'accumulent sans qu'il en soit cependant responsable. Pourtant, autour de lui, certains prédisent que son éternelle jeunesse est en rapport avec la disparition de certains membres de son entourage. Lui qui rêvait de la jeunesse éternelle, Dorian Gray est désormais condamné à vivre dans le secret de ce qu'il croyait être une bénédiction mais qui se révèle être en réalité, une malédiction...

Albert Lewin signe une œuvre remarquable, désenchantée, triste, portrait d'un être qui à la recherche de sa Fontaine de Jouvence s'est perdu dans une existence morne et solitaire, et condamné à vivre seul. Un film bouleversant, tragique... merveilleusement incarné par un Hurd Hatfield en phase avec son personnage. Si le jeu cynique de George Sanders stupéfait, c'est bien l'interprétation de celui qui incarne le rôle-titre qui rend le film si poignant. Une œuvre éminemment romantique, filmée dans un noir et blanc somptueux à peine traversé par quelques rares séquences en Technicolor (en fait, les rares plans du portrait peint par l'artiste). Ce Portrait de Dorian Gray de 1945 est une œuvre majeure parmi les classiques du fantastique du milieu du vingtième siècle. Albert Lewin marque définitivement la conscience du spectateur qui ne peut sortir de cette vision que totalement chamboulé...

dimanche 13 mai 2018

Panique de Julien Duvivier (1946) - ★★★★★★★★☆☆



Quarante-trois ans après sa sortie, le cinéaste français Patrice Leconte aura pu réaliser son rêve. Celui de réaliser le remake de l'un des plus grands films de Julien Duvivier, Panique. Ce long-métrage, c'est Monsieur Hire avec dans le rôle-titre, l'acteur Michel Blanc. Et Monsieur Hire, c'est justement le nom donné au vieil homme incarné par Michel Simon dans l’œuvre que Julien Duvivier a adapté du roman Les Fiançailles de Monsieur Hire pour le grand écran en 1946. Le personnage féminin quant à lui fut confié à l'actrice Viviane Romance qui, pour le coup porte un nom en total décalage avec la tournure que vont prendre les événements dans ce film faisant écho à l'un des grands classiques du cinéaste allemand Fritz Lang qui dès 1936 et avec Spencer Tracy dans le rôle du personnage principal de Furie, dressait déjà le portrait d'une population avide de vengeance et menant tout droit à l'échafaud, un homme innocent accusé d'un enlèvement.
L'une des principales différence opposant les deux longs-métrages demeure dans le fait que chez Julien Duvivier, il s'agit surtout d'une machination visant à faire accuser volontairement un innocent à la place du véritable coupable. Et ce, en utilisant les charmes de la jeune et jolie Alice (Viviane Romance), laquelle est la maîtresse d'un dénommé Alfred, le responsable d'un meurtre crapuleux dont a fait les frais une femme en possession de plusieurs milliers de francs. Un acte criminel dicté par la seule avarice d'un individu qui au fil de l'intrigue va se révéler de plus en plus mauvais, au point d'utiliser celle qui l'aime afin d'échapper à la justice.

Mais ce qui marque avant tout le spectateur dans cette effroyable machination, c'est le sort subit par Monsieur Hire que Michel Simon incarne à merveille. Un individu dont le seul tort véritable est de ne ressembler à aucun de ses concitoyens. Les habitants d'un quartier qui se connaissent tous et qui voient d'un mauvais œil ce personnage au comportement ambigu, distant, révélant ouvertement son antipathie envers ses congénères. Des raisons suffisantes pour que l'on juge l'homme avant même que la moindre preuve concrète puisse établir sa culpabilité. Alors que Julien Duvivier aurait pu choisir de taire le nom du véritable assassin jusqu'à la fin afin d'entretenir le suspens, le cinéaste choisit au contraire de le livrer aux spectateurs afin de concentrer l'intrigue sur les manigances des deux amants et sur le comportement parfois abjectes des habitants du quartier envers Monsieur Hire.

Il faut dire qu'à première vue, oui, Monsieur Hire ferait un coupable idéal. Peu sympathique, ne déversant ses paroles qu'au compte-goutte et choisissant ses interlocuteurs avec autant de prudence, sa grande barbe et ses manières peu orthodoxes le mettent à l'écart des autres. Des hommes et des femmes formant une étrange communauté n'acceptant pas la différence et profitant des failles d'un vieil homme trompé par celle dont il est tombé amoureux (Alice). Julien Duvivier, d'une certaine manière, fait preuve d'un immense cynisme en évoquant le fameux appareil-photo que porte au cou le préjudiciable. Un individu qui pour le coup, est soit stupide, soit le seul à imaginer un monde sans que la délation de mauvaise réputation bien connue en cette époque d'après-guerre ne serve d'issue de secours. Comment expliquer autrement que cet homme, dont la seule véritable passion est de photographier les gens dans leur quotidien (ce qui tendrait à nous faire croire qu'au contraire de certains de ses propos, l'homme aime son prochain plus qu'il ne veut l'avouer) se taise alors qu'il détient lui-même la preuve de son innocence ?

Soixante-douze ans après sa création, certaines des scènes de Panique demeurent encore presque insoutenables. Comme cette prophétique séquence des autos-tamponneuses durant laquelle les participants s'acharnent à foncer sur le véhicule emprunté par Monsieur Hire. Signe avant-coureur d'une fin que l'on imagine tragique, repoussant l'homme jusqu'au sommet du plus grand immeuble du quartier, acculé comme le fut en son temps une célbre créature (celle du roman Frankenstein ou le Prométhée Moderne de Mary Shelley) fabriquée à partir de plusieurs parties de corps humains. Julien Duvivier filme un réquisitoire contre la dénonciation et la justice expéditive. Ce couple charmant que forment Viviane Romance et Paul Bernard se mue en un duo de monstres face à un Michel Simon éclatant dans le portrait d'un individu sortant du cadre. Panique est un indispensable bijou pour les amateurs du cinéaste en particulier et pour les amoureux de grand cinéma en général. A savourer sans modération...
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