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dimanche 15 janvier 2023

Avec amour et acharnement de Claire Denis (2022) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

De Claire Denis, que sais-je... ? Quelle réalisa en 1994 J'ai pas sommeil dans lequel évoluaient des personnages dans un contexte anxiogène consécutif à la série de meurtres qui endeuilla la capitale française au milieu des années quatre-vingt. Qu'en 2001 elle signa l'étrange drame horrifique Trouble Every Day et sa Béatrice Dalle souffrant d'une pathologie rare la poussant à adopter un comportement anthropophage. Pour le reste, allez demander aux spécialistes qui apprécient son cinéma un brin auteurisant. Concernant Avec amour et acharnement, c'est plus par passion pour Vincent Lindon et par plaisir de retrouver Juliette Binoche sur grand écran que j'ai opté hier soir pour le dernier long-métrage de la réalisatrice. Pour ces deux immenses artistes mais déjà beaucoup moins pour l'hautaine Christine Angot qui est à l'origine du scénario aux côtés de Claire Denis mais qui est aussi et surtout à l'origine de l'ouvrage littéraire Un tournant dans la vie qui a servi de base à la construction du récit. Preuve que l'on peut détester quelqu'un avec une certaine ferveur tout en étant capable de faire un pas de côté afin de lui laisser une chance de s'exprimer. Avec ses quasi deux heures et des critiques qui parfois se sont montrées relativement dures, Avec amour et acharnement avait toutes les chances de m'ennuyer ou de me laisser totalement indifférent. Est-ce la charismatique présence de Vincent Lindon, le charme fou et plus que jamais prononcé de Juliette Binoche ou la partition tantôt naïve tantôt anxiogène du compositeur anglais Stuart Staples ? Toujours est-il que le nouveau long-métrage de la réalisatrice française a particulièrement bien fonctionné. Une histoire de passion dévorante comme sait si bien en livrer le septième art avec tout ce que le concept véhicule d'émotions complexes. Pourtant, un récit à l'origine tout à fait ordinaire. Un homme et son épouse. Vincent Lindon dans le rôle de Jean et Juliette Binoche dans celui de Sara. Lui est un ancien rugbyman ayant fait de la prison, elle, est animatrice d'une émission de radio. Encore très amoureux l'un de l'autre, la réapparition de François (l'acteur Grégoire Colin) dans la vie du couple va chambouler leur existence. Une relation ambiguë se noue alors entre ces trois individus. Jean finit par accepter l'emploi que lui offre François tandis que Sara paraît profondément troublée par le retour dans son existence de son ancien amant...


Tout est dit, ou presque. Amour, passion, jalousie, méfiance et querelles se confondent dans un tourbillon de (res)sentiments, avec au centre de l'intrigue, trois personnages parfaitement interchangeables que Claire Denis dirige avec une certaine maîtrise de son sujet. Bien que certains aient mis en doute la valeur des dialogues, les trois interprètes s'avèrent convaincants. Le couple Vincent Lindon/Juliette Binoche fonctionne bien et l'on croit à leur union... mais aussi à ces déchirantes séquences lors desquelles le couple se questionne sur sa relation et sur la réalité des sentiments vis à vis d'eux-mêmes ou de François. Juliette Binoche est saisissante en quinquagénaire fébrile, troublée, parfois en rupture avec la réalité de ses sentiments qu'elle ne semble pas toujours volontairement vouloir réprimer. Vincent Lindon lui oppose un regard parfois froid et distant, ouvert à toutes propositions au risque de voir la passion revenir en force entre son épouse et son ancien ami. Claire Denis pénètre l'intimité de ses personnages, les dévore des yeux. Sa caméra épouse leur regard, leur volupté, au travail, dans leur salon, dans la cuisine et jusque dans la chambre du couple où se multiplient les ébats amoureux. La réalisatrice remporte un Ours d’argent à Berlin en 2022 bien mérité pour une œuvre capable de nous éclairer sur la force des sentiments, entre Amour pour l'un et Passion pour le second. Une œuvre qui en outre s'avère parfois, et de manière infime, relativement inconfortable. Des scènes lourdes de conséquences magnifiées d'abord par le duo Vincent Lindon/Juliette Binoche et par un Grégoire Colin longtemps et suffisamment mis en retrait pour éveiller et nourrir la curiosité. À la limite, on reprochera à Avec amour et acharnement son côté banalement politisé faisant intervenir l'ancien footballeur et nouveau pseudo-intellectuel Lillian Thuram lors d'une séquence parfaitement inutile décrivant l’éternel discours du blanc raciste et de l'immigré opprimé ! Une faute de goût certaine qui n'empêche heureusement pas l’œuvre d'être brillante...

 

vendredi 15 avril 2022

L'étudiante de Claude Pinoteau (1988) - ★★★★★★☆☆☆☆

 


 

Entre comédies sentimentales et thrillers, le cœur de Claude Pinoteau tanguait. D'un côté, Le Silencieux ou La septième cible. Et de l'autre, La boum 1et 2 ou... L'étudiante. Rencontre entre Sophie Marceau, pas très loin de l'adolescente Vic Beretton, et Vincent Lindon, au sortir d'une autre histoire d'amour auprès de Sandrine Bonnaire dans Quelques jours avec moi de Claude Sautet. Un drôle de retour en arrière pour ces deux là, comme une régression vers des sentiments plus purs. Un besoin de revenir à cette forme d'insouciance qui donne des ailes mais corrompt déjà les esprits. La passion, Sophie Marceau l'a déjà envisagée sous des formes plus sombres. Comme chez Andrzej Żuławski dans L'amour braque en 1985 ou chez Francis Girod dans Descente aux enfers l'année suivante. Deux exemples d'expérimentations, deux terrains de jeux minés. L'étudiante, lui, ne trompe pas sur l'identité de son auteur. On s'y déchire peut-être moins violemment qu'ailleurs, mais au final, on y met en péril des enjeux d'avenir. Lui, compositeur et musicien dans un groupe. Elle, étudiante (celle du titre justement), dont le quotidien tourne autour de l'agrégation de lettres classiques qu'elle prépare. Rien ne prédisposait l'un et l'autre à se rencontrer. Un banal séjour aux sports d'hiver et Édouard Jansen craque. Avant que Valentine Ezquerra ne le rejoigne bientôt dans ce tourbillon d'émotions et de sentiments qu'il est le premier à ressentir...


L'ouverture habillée de son blanc manteau a les allures d'une comédie franchouillarde. Elle, planquée sous une épaisse doudoune et des lunettes de soleil. Lui, le regard timide, presque éberlué et les lèvres badigeonnées de baume rose. Tableau pathétique d'une attirance post-adolescente. C'est le coup de foudre! Ainsi, nos futurs amoureux vont passer le plus clair de leur temps à se chercher. Lui, d'abord, puis elle. À s'en rendre malade. À en oublier presque de dormir ou de vaquer à leurs occupations habituelles. Une histoire somme toute banale, qui parle à tout le monde, écrite ici par Danièle Thompson et par le réalisateur lui-même. On tombe évidemment sous le charme de Sophie Marceau, aux traits forcément plus mûrs que six et huit ans auparavant. Le caractère tanné par son polonais de compagnon n’effleure même pas cette jolie étudiante qu'elle interprète ici. Elle y pleurera cependant de cette même manière hoquetante et asthmatique. Claude Pinoteau s'offre les services du compositeur franco-roumain Vladimir Cosma qui, détail amusant, vole au personnage interprété par Vincent Lindon, le ''rôle'' qui aurait pu lancer sa carrière de compositeur pour le cinéma. Aux côtés de nos deux vedettes, une panoplie de seconds rôles appréciables. Parmi celles et ceux qui entourent Sophie Marceau, on retrouve Élisabeth Vitali et Christian Pereira tandis que du côté de Vincent Lindon, il faudra notamment compter sur Jean-Claude Leguay...


N'est pas chef-d’œuvre qui veut car si L'étudiante se laisse très facilement apprivoiser, le scénario n'est pas aussi séduisant que celui du Claude Sautet cité plus haut ou que celui du Christian Vincent de La discrète qui sortira deux ans plus tard. Classique, sans heurts, le principal atout du long-métrage est évidemment le duo que forment Sophie Marceau et Vincent Lindon. Un couple à l'écran presque inattendu mais qui, au final, fonctionne très bien même si de très loin, le second surpasse tant la première qu'elle disparaît presque lors de leurs échanges. Quelques petits apéritifs viennent divertir l'ensemble, comme ces quelques séquences de collocation ou ces répétitions musicales. Rien de transcendant. Même Vladimir Cosma ne semble pas toujours inspiré. Deux jolies mélodies noyée sous une couche de musique pop aussi grasse que le baume dont se tartinait les lèvres Vincent Lindon en début de métrage. Tout juste de quoi maintenir l'actrice dans le jeu de l'amour et de la passion avant que ne vienne nous percuter l'année suivante le troublant Mes nuits sont plus belles que vos jours d'Andrzej Żuławski...

 

lundi 28 février 2022

Quelques jours avec moi de Claude Sautet (1988) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

Claude Sautet est mort depuis plus de vingt ans. Et s'il a consacré plus de quarante années de son existence au septième art, il n'aura pourtant réalisé que quatorze longs-métrages. Et parmi eux, de grands films parmi lesquels viennent souvent tout d'abord à l'esprit des œuvres telles que Les choses de la vie (1970), Max et les ferrailleurs (1971), Vincent, François, Paul et les autres (1974) ou encore Un mauvais fils (1980). Après avoir signé en 1983 un Garçon ! relativement anecdotique, Claude Sautet disparaissait des radars durant cinq années avant de revenir sur le devant de la scène en 1988 avec Quelques jours avec moi. Un long-métrage qui tombe à pic pour l'acteur Daniel Auteuil qui confirme ainsi le talent que parvint réellement à révéler en lui le réalisateur Claude Berry deux ans auparavant à travers le formidable diptyque formé par Jean de Florette et Manon des sources. Ce dernier offrant alors à l'actrice Emmanuelle Béart l'occasion de se confronter pour la seconde fois à Daniel Auteuil, deux ans après L'amour en douce d'Édouard Molinaro et cinq avant Un cœur en hiver que réalisera Claude Sautet en 1991. Mais avant cela, le réalisateur et scénariste français offrira à Sandrine Bonnaire le rôle de Francine, jeune domestique, employée par le couple formé par Irène et Raoul Fonfrin et dont l'époux est le directeur d'un supermarché situé à Limoges.Une jolie jeune femme dont va tomber éperdument amoureux Martial, qu'interprète donc Daniel Auteuil. Ce sera la seconde fois que les deux acteurs joueront dans un même long-métrage puisque six ans auparavant, Sandrine Bonnaire sera apparue dans un rôle de figurante dans Les sous-doués en vacances dans lequel Daniel Auteuil incarnait déjà le personnage principal. Mais que de chemin parcouru pour l'une et pour l'autre depuis cette comédie légère signée en 1982 de Claude Zidi...


Et un Claude en chassant un autre, c'est donc avec un surcroît de prestige que sont réunis à l'écran Sandrine Bonnaire et Daniel Auteuil qui interprètent là, deux individus de milieux diamétralement opposés. Elle, est extravertie, travaille donc pour les Fonfrin et s’acoquine avec Fernand, un chômeur karatéka fan de Bruce Lee. Lui, est Martial, le fils d'une famille aisée, président directeur général d'une chaîne de supermarchés dépressif qui vient tout juste de reprendre sa place au sein de l'entreprise. Sa mère lui propose pour reprendre le travail en douceur d'aller examiner les comptes de plusieurs magasins de la chaîne qui rencontrent quelques difficultés financières. Et c'est à Limoges que la tournée démarre. Après avoir fait la connaissance de Raoul Fonfrin, Martial est invité à dîner le soir-même chez le couple. C'est là qu'il fait la connaissance de Francine sous le charme de laquelle il tombe presque immédiatement. L'invitant dès le lendemain soir à venir dîner dans le vaste appartement qu'il vient de louer à Limoges, au lendemain du repas lors duquel le champagne a coulé à flot, Martial propose à Francine de laisser tomber son emploi de domestique chez les Fonfrin et lui propose de venir s'installer pour le temps qu'elle voudra dans l'immense appartement de location. Après avoir hésité un instant, la jeune femme finit par accepter... Jean-Pierre Marielle, Dominique Lavanant, Vincent Lindon et Danielle Darrieux rejoignent l'aventure de ces deux êtres que rien ne semble devoir rattacher. Les deux premiers forment le couple Fonfrin. Jean-Pierre Marielle incarne un directeur de supermarché faux-jeton auquel le caractère de son épouse n'a rien à envier. Vincent Lindon interprète le rôle de Fernand, un sanguin qui vivra mal sa rupture d'avec Francine et quant à Danièle Darrieux, elle joue le personnage de madame Pasquier, la mère de Martial.


Au contact duquel, chacun va pouvoir révéler sa personnalité et montrer cette part d'humanité si peu évidente au premier abord. Et l'on pense notamment aux Fonfrin, ce couple marié, aigri, médisant, dont le mari s'est rendu responsable d'une escroquerie financière touchant directement la société Pasquier. Avec Quelques jours avec moi, Claude Sautet signe une comédie dramatique touchante dans laquelle aucun des personnages ne se révèle fondamentalement mauvais. L’œuvre crée un lien profond entre des individus qui n'ont pas grand chose en commun et parmi lesquels s'inscriront par la suite Régine, la sœur d'Irène, Georgette, la sœur de Francine, ainsi que son compagnon Max qu'interprètent respectivement Thérèse Liotard ( Viens chez moi, j'habite chez une copine de Patrice Leconte en 1981), Dominique Blanc (Milou en mai de Louis Malle en 1990) et Jean-Pierre Castaldi (Ripoux contre ripoux de Claude Zidi en 1990). Comédie profondément touchante, marquée par un jeu d'acteurs formidable et une mise en scène brillante, chacun y trouve de quoi exploiter son talent. Un scénario qui permet au réalisateur et à ses scénaristes Jacques Fieschi et Jérôme Tonnerre d'exploiter la veine sociale, chose dont il est coutumier, à travers une histoire d'amour inattendue, sans préjugés, drôle et parfois bouleversante. Sans conteste, l'un des meilleurs films de Claude Sautet, adaptation du roman éponyme de l'auteur et journaliste Jean-François Josselin...

 

jeudi 3 février 2022

Titane de Julia Ducournau (2021) - ★★★★★★☆☆☆☆

 


 

Ce qui saute immédiatement aux yeux, ou du moins dans les premières minutes que s'y déroule le récit de Titane, ce sont ses influences. Celles dont la réalisatrice française Julia Ducournau aurait beau nous faire croire qu'il ne s'agirait que de coïncidences, pour autant le spectateur ne pourrait se laisser berner. Combien n'ont cessé de répéter que le Crash de David Cronenberg était sans doute sa principale source d'inspiration ? Mais combien ont par contre évoqué John Carpenter ? Et pourtant, il y a bien dans cet acte d'amour étrange et dérangeant entre l’héroïne Alexia incarnée par l'actrice Agathe Rousselle et cet engin doté d'une vie propre, un point commun avec la proximité entre Arnie et la voiture Christine du chef-d’œuvre éponyme que réalisa le cinéaste américain John Carpenter près de quarante ans plus tôt. À cela nous ajouterons Tous les dieux du ciel de Quarxx pour son côté ''Freak'' que nous rappellent sans cesse les personnages de Simon Dormel et sa sœur Estelle qu'interprétaient alors Jean-Luc Couchard et Mélanie Gaydos, images auxquelles nous renvoient forcément Vincent (Lindon) et Alexia. Quoi d'autre ? L'accouchement douloureux d'Isabelle Adjani dans le métro berlinois, scène mythique et traumatisante de Possession du réalisateur polonais Andrzej Zulawski tourné en 1981. Et peut-être, pour finir, à moins que d'ici là d'autres idées ne viennent en tête du cinéphile qui se cache en certain d'entre nous, le David Lynch de Lost Highway et ce curieux transfert d'identité (schizophrénique?) qui s'opérait en cours de route et qui dans le cas présent est un acte de survie pour l'une, et un acte d'amour pour l'autre...


Tout cela pour nous raconter quoi ? Une histoire qui, aussi crue qu'elle puisse être, argumentée par des propos qu'il valait mieux laisser de côté en se ruant dans les salles, s'avère moins alambiquée que certains le prétendaient. Nourri par sa présence au festival de Cannes, lui et ses spectateurs peu enclins à être aussi durement rudoyés, le long-métrage de Julia Ducournau a rapidement joui d'une réputation exceptionnelle qui souvent fait la curiosité d'un certain public avide de sensations nouvelles. D'où cette nécessité de demeurer sourd aux critiques, si élogieuses furent-elles en majorité pour aller découvrir la chose en salle l'esprit vierge. Ou laisser l'événement dérouler son scénario et y revenir des mois, ou peut-être même, des années après sa sortie originelle. Au sortir de la projection, il demeure une certitude : celle que Grave, le précédent long-métrage de la réalisatrice française reste infiniment supérieur à Titane. De ce choc tant attendu, des critiques dithyrambiques, des prix que le film remporta, dont la palme d'or au festival de Canes 2021, que reste-t-il ? Une œuvre qui ne cache pas bien longtemps certaines de ses intentions. Comme cette relation entre un père et son supposé fils, prénommé Adrien, et dont l'identité est usurpée par une tueuse en série qui pour fuir l'avis de recherche dont elle est la cible, se rapproche de celui qui ''croit'' au retour providentiel de sa progéniture !


À quel moment devine-t-on les desseins de la réalisatrice, également auteur du scénario ? Immédiatement. C'est sans doute là toute la subtilité du jeu et de la direction d'acteurs que d'avoir semé le trouble tout en permettant cependant au plus grand nombre de deviner ce qui déjà, fera le sel de la conclusion. Et puisque la mémoire se ravive à nouveau, pourquoi ne pas évoquer également le film culte du japonais Shin'ya Tsukamoto, Tetsuo tant qu'on y est ? Dans cette liste certainement non exhaustive, Crash apparaîtra finalement comme une influence mineure ou du moins, égale aux autres films cités. L’œuvre de Julia Ducournau aborde des thèmes d'actualité auxquels la réalisatrice semble être attachée. Sans pour autant la taxer d'opportuniste ''Woke'', cette culture hygiéniste traverse pourtant une bonne partie de son film. La transformation physique de l'actrice Agathe Rousselle, absolument stupéfiante, en est un brillant exemple. Le cauchemar tant attendu n'a pour autant pas vraiment eu lieu. Si quelques séquences viendront troubler le sommeil des néophytes, en comparaison du ''Body Horror'' cher à David Cronenberg ou certaines automutilations cinématographiques particulièrement insoutenables (Dans ma peau de Marina de Van), Titane paraît gentillet. Et même, parfois involontairement drôle. On ne reviendra cependant pas sur les qualités techniques du long-métrage. La photographie de Ruben Impens, les éclairages, le design sonore, la bande-son (inoubliable Passion selon Saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach) qui font de Titane une expérience parfois enrichissante. Voire même bouleversante. Pas sûr cependant que dans cinq ou dix ans l'on se souvienne comme au premier jour du second long-métrage d'une réalisatrice qui a tout de même le courage de bousculer les conventions. Alors, Julia Ducournau... pendant féminin de Gaspar Noé... ?

 

samedi 29 décembre 2018

En Guerre de Stéphane Brizé (2018) - ★★★★★★★★★★




Découvert hier en début d'après-midi, le dernier long-métrage du cinéaste français Stéphane Brizé est peut-être le dernier grand film que j'aurais eu l'occasion de découvrir cette année. Après Tout le Monde Debout de Frank Dubosc et Les Garçons Sauvages de Bertrand Mandico. Trois longs-métrages sur toute une année de cinéma, ça peut paraître peu. Mais trois œuvres signées par des artistes français, ça a le mérite d'être évoqué. En Guerre est le nouveau drame social de Stéphane Brizé qui avec La Loi du Marché su émouvoir les jurys de Cannes et des Césars en permettant à son principal interprète de remporter dans les deux cas le prix du meilleur acteur. Vincent Lindon incarne pour la quatrième fois le principal personnage dans une œuvre signée par un cinéaste préoccupé par le sort réservé à de plus en plus d'ouvriers français qui sous la broyeuse patronale risquent chaque jour de se retrouver sans emplois. L'acteur connaît déjà bien le sujet pour l'avoir abordé auprès de Stéphane Brizé, mais s'était intéressé à ce type d'événement en incarnant le rôle principal de l'excellente comédie de Pierre Jolivet en 1999, Ma Petite Entreprise, dont le personnage d'Ivan Lansi s’attaquait sur un ton beaucoup plus léger aux assurances censées le dédommager de la perte de son entreprise. Désormais, c'est à l'échelle d'une entreprise employant plus de mille cent salariés que En Guerre oppose ceux-ci à une multinationale d'origine allemande dont l'unique intérêt est de rapporter toujours plus d'argent à ses actionnaires.

Alors que les employés ont accepté de faire des sacrifices en abandonnant leurs droits à des primes afin de sauver leur entreprise, et en signant un accord leur promettant qu'elle ne fermera pas avant un minimum de cinq ans, Laurent Amadéo et les siens constatent avec effroi que la direction n'a pas tenu son engagement puisque qu'après seulement deux ans, l'usine Perrin Industrie se voit obligée de fermer ses portes. Un constat plus qu'amer pour plus d'un milliers de salariés qui vont monter au front avec en tête de cortège, un Laurent très remonté.

Stéphane Brizé choisit de mettre en scène de manière particulièrement réaliste des dizaines de seconds-rôles, Vincent Lindon se faisant tout d'abord relativement discret avant de devenir celui qui va servir de chair à canon auprès de la direction, des médias, et de ses collègues eux-mêmes. Entouré par un casting brillant, l'acteur est formidablement naturel, le cinéaste insistant parfois en le filmant dans un cadre approximatif renforçant l'aspect documentaire du sujet évoqué. Entre manifestations, sièges des différents locaux administratifs, interventions dans les médias, discussions entre salariés, Direction et syndicats, Stéphane Brizé parvient en l'espace d'un peu moins de deux heures à détailler toutes les étapes d'un combat qui oppose les employés d'une entreprise vouée à la fermeture à la direction et à des politiques qui se murent d'abord dans le silence avant d'être contraints de lâcher du leste. Et c'est alors qu'entre en jeu les broyeuses judiciaire, patronale et politique. Avec un réalisme saisissant, le cinéaste rend compte de toutes les étapes qui mènent certains employés à monter des barricades et d'autres à rendre les armes contre un gros chèque. En Guerre fait très largement écho aux problèmes que rencontrent généralement au moins une fois dans leur vie les petits employés d'une grosse entreprise remaniant sa structure afin de toujours plus rapporter d'argent à ses actionnaire.

Stéphane Brizé filme sur le vif et signe un chef-d’œuvre. L'un des drames sociaux les plus efficaces et les plus poignants jamais réalisés. Sans jamais faire preuve de la moindre démagogie, l'histoire de ces centaines d'ouvriers impacte profondément le spectateur qui ne peut que se reconnaître dans ce combat entre les petites gens et les costard-cravate. Le spectateur devient acteur silencieux d'un combat pratiquement voué à l'échec. Vincent Lindon y est sublime, quant à Mélanie Rover, Jacques Borderie, David Rey, Olivier Lemaire, Isabelle Rufin, Bruno Bourthol (et j'en passe des dizaines), certains sont touchants quand d'autres se révèlent le reflet de l'absence de conscience morale. En Guerre se révèle un exercice de style au ton contemporain et divertissant capable d'ouvrir les yeux de ceux qui vivent à des années-lumière et préfèrent les garder fermés. Admirable !

jeudi 30 août 2018

Ceux qui Restent d'Anne Le Ny (2007) - ★★★★★★★★★☆



Pour son premier long-métrage en tant que réalisatrice, l'actrice Anne Le Ny a trouvé le ton juste pour nous parler de ces deux héros ordinaires confrontés à la maladie. Celle de leur conjoint respectif. C'est dans les couloirs du service de cancérologie d'un hôpital que Bertrand Liévain croise le chemin de Lorraine Grégeois. Lui, doit faire face au cancer du sein dont est victime son épouse. Elle, est la compagne d'un homme atteint d'un cancer du colon. Chacun à leur manière, ils tentent d'affronter cette douloureuse épreuve. Bertrand se referme comme une huître, incapable de livrer ses sentiments. Lorraine quant à elle préfère extérioriser à travers un humour parfois déconcertant. Puisqu'ils viennent chaque jour rendre visite à leur conjoint, Lorraine propose à Bertrand de le raccompagner tous les soirs en voiture jusqu'au métro qu'il a pour habitude de prendre pour se rendre chez lui. De cette rencontre va naître une amitié inédite que la réalisatrice a choisit de nous raconter.
Avec une infinie maîtrise du sujet, Anne Le Ny signe une première œuvre totalement aboutie. Complétant son implication en écrivant elle-même le scénario, l'actrice-réalisatrice sait trouver les mots justes, nous arrachant le cœur sans toutefois plonger dans le larmoyant. Sujet délicat s'il en est, Ceux qui Restent repose non seulement sur le talent et la sensibilité de son auteur, mais également sur l'admirable duo formé à l'écran par l'immense Vincent Lindon et la talentueuse Emmanuelle Devos qui déjà, avaient ensemble partagé l'affiche de La Moustache d'Emmanuel Carrère.

La mise en scène est d'une fluidité exemplaire. De l'écriture jusqu'à la direction d'acteurs, la réalisatrice a pensé chaque scène en la débarrassant du superflu pour aller à l'essentiel. Les contradictions qui opposent les personnages font la force de leurs sentiments. Du refus d'exprimer la moindre émotion chez Bertrand et la volonté de jouir de la vie quoi qu'il en coûte pour Lorraine naît une rencontre qui ne peut laisser indifférent. Vincent Lindon fait preuve d'une retenue exemplaire quant Emmanuelle Devos exprime les sentiments de son personnage sans modération et avec une sensualité folle. Les deux interprètes habitent littéralement leur personnage. Mais il ne faudrait surtout pas oublier ceux qui les accompagnent. D'abord, la jeune Yeelem Jappain, qui incarne l'émouvante Valentine, belle-fille de Bertrand. Ou tout simplement Anne Le Ny qui s'offre le rôle de Nathalie, la sœur de Bertrand. Anne Le Ny évoquait l'angle choisit, préférant injecter dès que possible l'humour lorsqu'il se présentait afin d'éviter autant que possible de plonger son film dans le pathos.

Plutôt que d'enfermer ses personnages entre les quatre murs du service de cancérologie de l’hôpital (allant même jusqu'à refuser à la caméra de pénétrer dans la chambre des malades), la réalisatrice promène Bertrand et Lorraine dans des lieux infiniment moins moribonds. Anne Le Ny possède suffisamment de sensibilité pour ne pas faire de leur relation qu'une histoire de fesses. Celle-ci demeurera d'ailleurs jusqu'au bout, aussi fragile que le fil qui maintient en vie les malades. L'absence de pathos ne signifiant pas pour autant l'absence totale d'émotion, il n'est pas rare que l'on soit bouleversé. Sobrement accompagné par la partition musicale écrite par la compositrice française Béatrice Thiriet, Ceux qui Restent caresse certains de nos sens. Ceux qui ont tendance à vouloir trop longtemps rester en sommeil... A voir absolument...

mercredi 20 juin 2018

L'Apparition de Xavier Giannoli (2018) - ★★★★★★★★☆☆



Comédies, thrillers, drames, romances, Vincent Lindon est capable d'interpréter n'importe quel personnage. Il a pu le prouver à de nombreuses reprises en tournant pour Claude Lelouch, Coline Serreau, Alain Berberian, Pierre Jolivet, Fred Cavayé ou encore Jacques Doillon, et aux côtés de Sophie Marceau (L’Étudiante), Gérard Lanvin et Béatrice Dalle (La Belle Histoire), Zabou et Patrick Timsit (La Crise), ou bien Sandrine Kimberlain (Mademoiselle Chambon). En 2018, il est à l'affiche de quatre longs-métrages dont L'Apparition de Xavier Giannoli, cinéaste français de quarante-six ans qui réalise ici son septième film. Un sujet délicat, magistralement interprété par Vincent Lindon et par l'étonnante Galatéa Bellugi, dont il s'agit ici de la septième apparition sur grand écran. Sujet délicat puisque L'Apparition aborde le thème de la jeune femme témoin de l'apparition de la Vierge Marie, prise sous l'aile réconfortante du Père Borrodine, à laquelle se retrouve confronté Jacques, grand reporter totalement dévasté depuis qu'il a perdu son ami et photographe lors d'un reportage en Syrie, et contraint de faire la lumière sur cette affaire.
Xavier Giannoli développe un récit exemplaire, sans fioritures, opposant un journaliste 'croyant' mais non pratiquant, face à une jeune novice au cœur d'une affaire qui emportera au départ son principal personnage en plein cœur du Vatican. Là même où lui sera confiée une tâche des plus ardue. Sous la forme d'une enquête journalistique prenant des airs d'enquête policière avec tout ce que le principe sous-entend (interrogatoire, investigation, témoignages, etc...). Vincent Lindon y est confronté à une communauté soudée autour d'Anna, mystérieuse jeune femme qui à l'âge de quinze ans a vu apparaître devant elle, la Vierge Marie.

L'Apparition décrit alors le processus découlant de ce prodigieux événement. Entre la ferveur des adeptes, l'extrême prudence du protecteur d'Anna, le Père Borrodine, incarné par l'acteur Patrick d'Assumçao, ou la méfiance des plus hautes instances du Vatican, la longueur du métrage s'explique par la rigueur avec laquelle le cinéaste tente d'apporter la lumière sur un fait (pas tout à fait) divers avec un luxe de réalisme. On pense notamment aux questions posées à la jeune femme, véritable interrogatoire durant lequel Xavier Giannoli pose sa caméra devant le portrait d'une Anna perdue dans des pensées dont la teneur demeure un mystère durant une très grande partie du long-métrage. Au delà de la simple enquête, le cinéaste évoque le passé trouble de son héroïne. Des questions dont les réponses demeurent en suspend tandis que quelques éléments viennent fugacement donner un sens concret au récit développé à partir d'un scénario écrit à six mains par Jacques Fieschi, Xavier Giannoli et Marcia Romano. L'autre côté du miroir, celui qui s'oppose à la croyance, à la ferveur, à ces attroupements d'adeptes venus chercher des réponses auprès d'une jeune femme ayant à peine quitté le monde de l'enfance, c'est celui derrière lequel se cache le héros incarné par Vincent Lindon. Celui qui doute et restera d'ailleurs sceptique jusqu'au bout. Cette quête de la vérité, c'est aussi quelque part la sienne. La recherche d'une vérité perdue là-bas, en Syrie.

D'une profondeur insoupçonnable, le film nous emporte plus loin encore que sur le sujet du mystère entourant cette apparition qui donne son titre au film. Une œuvre à la fois mystique et sociale sur le mal-être, rattrapée ici par le consumérisme, la réappropriation d'un événement mystérieux par d'opportunistes ambassadeurs débarquant à seule fin d'en faire un business lucratif. Ici, ils prennent le visage d'Anton (excellent Anatole Taubman), un homme d’Église aveuglé par l'argent, transformant l'événement en commerce. Anna devient alors une icône que l'on peut au choix se procurer dans des boutiques sous forme de sculptures ou de peintures. Pour accompagner son œuvre, Xavier Giannoli convoque les œuvres du compositeur estonien Arvo Pärt et du français Georges Delerue. Le duo Vincent Lindon-Galatéa Bellugi brille par sa présence à l'écran. Si L'Apparition ne fera sans doute pas de nouveaux adeptes de l’Église, il a au moins le mérite de dénoncer certaines dérives, et offre une approche plutôt censée et habile d'un fait-divers hors du commun...

jeudi 16 novembre 2017

LINDON - JOLIVET - LE FRERE DU GUERRIER (2002)



Troisième collaboration entre le cinéaste Pierre Jolivet et l'acteur Vincent Lindon, Le Frère du Guerrier nous renvoie longtemps en arrière. Au treizième siècle. A cette âpreté rurale où les dangers guettaient. Où les brigands faisaient loi. Pillaient, violaient, tuaient impunément. De cette existence austère où régnait l'importance du travail soigneusement accompli. Dans ces espaces encore épargnés par la grisaille du bitume mais où vivre n'était cependant pas chose aisée. Que la France était belle. Et même si à l'occasion, on imagine que les décors ayant servi au tournage sont bien moins âgés que l'époque à laquelle est située l'intrigue, Pierre Jolivet, en choisissant de tourner son œuvre près du hameau des Boissets, sur le Causse de Sauveterre en Lozère, nous plonge dans un univers dont on regretterait presque assurément qu'il soit condamné à disparaître.
S'il est un fait qui paraît immédiatement clair, c'est le travail accordé aux personnages principaux. Thomas, Arnaud, Guillemette. Vincent Lindon, Guillaume Canet, Mélanie Doutey. Pierre Jolivet s'est tant et si bien appliqué à les approfondir que derrière la menace naît l'inquiétude du spectateur. En effet, voici enfin des personnages dont on redoute véritablement qu'il leur arrive quelque chose de mauvais.

Le Frère du Guerrier dure un peu moins de deux heures. Le cinéaste y consacre une bonne partie à décrire la personnalité de ses principaux protagonistes. Un passage obligé pour que ne tombe pas dans l'indifférence l'individu au moment de rendre l'âme. Les brigands eux aussi ont leur importance. Moins travaillés, leur implication est cependant considérable et participe grandement à ces moments de tensions extrême que cultivent, et le cinéaste par l'apparente tranquillité de certaines scènes, et la partition musicale de Serge Perathoner et Jannick Top voguant entre minimaliste anxiogène et musique médiévale de toute beauté.

Vincent Lindon a depuis sa précédente collaboration avec Pierre Jolivet, joué au cinéma auprès des cinéastes Pascal Thomas, Claire Denis, et à nouveau Coline Serreau. Quant à Mélanie Doutey, fille d'Alain Doutey et d'Arièle Semenoff, c'est la première fois qu'elle interprète un rôle de cette importance puisque jusqu'à maintenant, elle n'avait participé qu'à deux longs-métrages dans lesquels elle avait de tout petits rôles. Pour Guillaume Canet, c'est la seconde occasion de tourner auprès de Pierre Jolivet puisque en 1998 il participa au tournage d'En Plein Coeur en compagnie de Gérard Lanvin, Virginie Ledoyen et Carole Bouquet.
L'un des aspects de l’œuvre du cinéaste, c'est sa simplicité. Ici, pas de grande épopée sauvage, de combats dantesques, ni de casting de figurants monumental. Le climat est souvent asutère, et les dialogues minimalistes. Tout se joue autour des interprètes. De la mise en scène, et de l'intrigue qui mêle aussi bien, esprit de vengeance, romance, et reconstitution d'une époque. Les décors sont magnifiques. Les héros parcourent quelques édifices majestueux, comme cette incroyable abbaye dans laquelle Thomas et Guillemette espèrent se procurer un ouvrage sur des remèdes que l'on aurait pu comparer en ce temps à la phytothérapie d'aujourd'hui.

Une histoire simple finalement. Touchante aussi. De ce jeune homme qui pour avoir été battu par des brigands a perdu la tête, de son frère qui depuis une longue absence revient vers lui, et de l'épouse d'Arnaud, seule désormais responsable de ses enfants, et inquiète pour leur avenir. Le Frère du Guerrier mêle diverses intrigues au cœur d'un monde rural sauvage. Le pillage de la minuscule ferme d'Arnaud et Guillemette est vécu comme un viol. Le clan des brigands principalement constitué par les acteurs Thierry-Perkins Lyautey, Roch Leibovici et Manuel Le Lièvre a de quoi faire peur d'autant plus que nos héros vivent isolés du reste du monde. Un espace ouvert autour duquel, le danger peut surgir de n'importe où. Pierre Jolivet s’approprie ainsi l'espace. Les bruits de sabots des chevaux parcourant les collines devient le sujet de maintes angoisses. Vincent Lindon incarne à l'époque un personnage inattendu. Il s'en sort admirablement. Comme ses deux complices sur le tournage. Guillaume Canet et Mélanie Doutey. Une œuvre envoûtante...

mercredi 15 novembre 2017

LINDON - JOLIVET - MA PETITE ENTREPRISE (1999)



Entre Fred et Ma Petite Entreprise s'écoulent deux années au beau milieu desquelles le cinéaste français Pierre Jolivet tournera le drame En Plein Cœur. Changement complet de casting puisqu'il y conviera Gérard Lanvin, Virginie Ledoyen, Carole Bouquet, Denis Podalydès, ou encore Guillaume Canet. En revanche, en 1999, Pierre Jolivet forme autour de lui, et à quelques encablures près, le même casting que pour Fred. Clothilde Courau est partie tourner avec d'autres cinéastes. Le rôle de Nathalie, l'ex femme du héros, Ivan Lansi, le réalisateur le confiera à Zabou. Ce dernier, c'est donc pour la seconde fois, l'acteur Vincent Lindon. A ses côtés, François Berléand, Albert Dray et Roschdy Zem qu'il connaît pour avoir joué avec eux deux ans plus tôt. Si le sujet diffère désormais quelque peu, Pierre Jolivet continue cependant d'explorer des thèmes sociaux forts.
Pour cette seconde incartade dans l'univers du cinéaste, pas de meurtres, pas de récit tournant autour du sujet fumant de l'amiante mais, une entreprise partant littéralement en fumée. Un accident ? Un acte criminel ? Toujours est-il qu'Ivan, persuadé d'être assuré tous risques apprend de la bouche même de son ami et assureur Maxime Nassief qu'il n'en est rien. Victime d'une escroquerie ayant permis à ce dernier ainsi qu'à un complice d’empocher durant des années les cotisations versées par Ivan, celui-ci se retrouve sans possibilité d'honorer les contrats qu'il avec plusieurs clients et ne pourra par conséquent pas toucher la moindre assurance.

Ivan, c'est un personnage attachant. Très apprécié de ses employés. Il faut voir en effet avec quelle fidélité Louis (Pascal Leguennec) et Catherine (Françoise Sage) demeurent à ses côtés alors que l'espoir de toucher leur salaire s'amenuise de jour en jour. La petite entreprise du titre, c'est une minuscule menuiserie qui va disparaître sous les flammes. Mais Ma Petite Entreprise, c'est aussi et surtout un formidable témoignage sur la solidarité. Quand tout va mal et que les amis se comptent sur le bout des doigts. Pierre Jolivet aurait pu faire de son nouveau film un drame poignant, larmoyant, mais choisi au contraire d'y injecter une bonne dose d'humour. Pas de cet humour lourdingue, immédiat que partagent beaucoup de comédie, mais des gags plus discrets, s'inscrivant dans un contexte dramatique. Au hasard, le personnage campé par François Berléand. Ou ce gamin, ce petit arabe qui s'incruste au quotidien dans l'appartement que partagent Nathalie et son nouveau compagnon Sami (Roschdy Zem). Catherine également, dont la voix à peine perceptible ménage quelques moments fort amusants.

Mais Ma Petite Entreprise, c'est également une énergie qui se renouvelle à chaque instant. Pierre Jolivet y installe toute une série d'événements qui empêchent la sinistrose et l'ennui de s'installer. Des prises de têtes entre Ivan et Maxime, des rapports entre le patron de cette petite entreprise et ses fidèles employés, de l'intimité entre Nathalie et Sami, jusqu'à cette décision prise de s'introduire dans les locaux administratif de l'agence d'assurance afin « d'officialiser » le dossier d'assurance d'Ivan, en passant par les enquêtes (tronquées et officielles) menant à rendre éligible ou pas, le droit aux indemnités, le film de Pierre Jolivet, sous couvert de critique sociale se révèle être une excellent comédie, dont les dialogues ne sont pas en reste, et magistralement interprétés par les actrices et acteurs.
D'ailleurs, le film a reçu par la suite plusieurs prix dont L'étoile d'or du cinéma français de l’Académie de la presse du cinéma français en 2000, le César du meilleur acteur dans un second rôle la même année pour François Berléand et le prix du meilleur scénario au festival des films du monde de Montréal, toujours en 2000. A savoir que la musique originale est l’œuvre du chanteur Alain Bashung...

mardi 14 novembre 2017

LINDON - JOLIVET - FRED (1997)



Fred, c'est l'histoire (extra)ordinaire d'un homme, ordinaire. Un type au chômage qui n'y réfléchit pas à deux fois avant d'accepter d'aider son ami Michel à conduire un camion jusqu' à une adresse donnée. Fred a besoin d'argent, alors il s'exécute. Sans rien demander, il prend le volant d'un semi-remorque et roule jusqu'au lieu dit où il abandonne le véhicule. Pendant ce temps, Michel disparaît sans donner de nouvelle. Lisa, la compagne de Fred part comme tous les jours travailler dans le laboratoire médical qui l'embauche. Fred, lui, pour tromper l'ennui, traîne dans un bar où plusieurs anciens collègues de travail qui comme lui ont perdu leur emploi. Là, il s'engueule avec Yvan et les deux hommes finissent par en venir aux mains. Arrêtés par la police, ni Fred ni Yvan n'est décidé à chargé l'autre. Ils sont finalement libérés. Le lendemain, Yvan s'excuse. Il propose à Fred de l'accompagner jusqu'à l'usine désormais désaffectée qui les employait. Là-bas, ils tombent dans un guet-apens. Yvan y meurt tandis que Fred, effrayé à l'idée qu'on l'accuse du meurtre de son ami préfère prendre la fuite que de prévenir la police. Alors que l'inspecteur Barrère est lancé à ses trousses, Fred tente de démêler cette affaire dont il est l'un des principaux acteurs...

Nous sommes en 1997, et l'acteur français Vincent Lindon est âgé de trente-huit ans lorsqu'il tourne pour la première fois aux côtés du cinéaste Pierre Jolivet. Alors que bien des années en arrière il monte à Paris, qu'il y obtient un emploi de régisseur sur les tournées de l'humoriste Coluche, et qu'il intègre le fameux Court Florent à la sortie duquel il n'obtient malheureusement pas la reconnaissance méritée de ses pairs, Vincent Lindon commence tout d'abord par ramer. Des petits rôles, sans importances, mais qui façonnent les désirs de cet artiste qui au début des années quatre-vingt n'est pas encore connu du grand public. L'Addition de Denis Amar, Parole de Flic de José Pinheiro, Quelques jours avec Moi de Claude Sautet. Si les metteurs en scène demeurent frileux à l'idée de lui confier des rôles plus conséquents, le public le remarque. La scénariste Danièle Thompson également. La seule, en vérité, à croire en lui. C'est elle qui insistera auprès d'un Claude Pinoteau peu convaincu pour que Vincent Lindon soit l'interprète d'Edouard Jansen, le personnage auquel devra donner la réplique la déjà fort célèbre Sophie Marceau dans L’Étudiante. Bien en a pris à la scénariste d'avoir confiance en ce jeune acteur très prometteur puisque si les attentes des producteurs n'ont semble-t-il pas été comblées, le public, lui, a suivi avec intérêts la jolie romance de fiction entre Sophie Marceau et Vincent Lindon qu'un individu assez peu courtois du Court Florent avait prédit qu'il n’enlacerait jamais de belles femmes.
Claude Lelouch, Diane Kurys, Jacques Deray, et quelques autres encore lui confient des rôles de plus ou moindre importance. Puis arrive l'année 1992 et le film La Crise de Coline Serreau. Un véritable parcours du combattant. Un chemin de croix pour Vincent Lindon qui veut absolument obtenir le rôle. A force de persévérance, et malgré les réticences des débuts de la réalisatrice, on le découvre donc cette année là dans la peau de Victor, aux côtés de Zabou et de Patrick Timsit. Quatre ans plus tard, Coline Serreau lui confiera même l'un des principaux rôle dans La Belle Verte qu'elle interprétera d'ailleurs elle aussi.

C'est alors qu'entre dans sa vie professionnelle le cinéaste, acteur et scénariste Pierre Jolivet, frère du célèbre humoriste Marc Jolivet. L'auteur de Force Majeure a cinq films au compteur lorsqu'il fait appel à Vincent Lindon pour interpréter le rôle de Fred dans le film éponyme. Terminée la comédie. Si le film est loin d'être aussi sombre et définitif que l'excellent Série Noire qu'Alain Corneau réalisa dix-huit ans auparavant, on retrouve cependant ce type de personnage tout à fait banal voyant son univers (déjà particulièrement fragile) s'écrouler du jour au lendemain. Une descente aux enfers ancrée dans la réalité puisque évoquant des faits de société qui à l'époque, déjà, faisaient partie de l'actualité. Chômage, fermeture d'usine, difficultés financières, mais également dégradation de la cellule familiale. Quoique à propos de cette dernière, on ne peut pas dire que Pierre Jolivet se soit véritablement acharné sur le couple que forment Vincent Lindon et la charmante et talentueuse Clothilde Courau.
Face à cet individu, cet anti-héros qui recherchera très souvent une porte de sortie plutôt que d'affronter les dangers, l'excellent François Berléand. Flic désabusé, alcoolique,et dont les intentions demeurent difficiles à cerner. Et puis Stéphane Jobert, dans le rôle de Michel, l'ami pour lequel Fred « accepte » de se foutre dans la merde. On remarquera aussi la présence de Roschdy Zem, ce très précieux acteur franco-marocain qui en 1997, n'a qu'une dizaine de longs-métrages à son actif. Pierre Jolivet réunira deux fois encore Vincent Lindon et lui. Deux ans plus tard dans Ma Petite Entreprise, et en 2002 avec Filles Uniques. Fred est une très bonne surprise, qui présente un Vincent Lindon très charismatique, et prouvant sa capacité à se fondre dans des personnages chaque fois différents. Le film de Pierre Jolivet n'est cependant pas exempt de défauts. Il lui arrive parfois d'avoir des coups de mou. Heureusement, fort minimes mais tout de même. On a la forte impression que le scénario ne tient que sur un minuscule bout de papier. L'occasion finalement pour ses interprètes d'y montrer tous leurs talents puisque au final, Fred se révèle plutôt intéressant. Pas le meilleur de sa catégorie, mais une première rencontre entre un Pierre Jolivet et un Vincent Lindon dont la collaboration s’étendra sur cinq longs-métrages, entre 1997 et 2007...

jeudi 26 mai 2016

La Loi du Marché de Stéphane Brizé (2015)



Alors que Thierry Taugourdeau fait le bilan d'une énième formation qui n'a, elle aussi, débouché sur aucune embauche, d'anciens collègues qui comme lui ont été licenciés par une entreprise qui faisait pourtant des bénéfices, ont l'intention de traîner leurs anciens patrons devant les tribunaux. Thierry, lui, dans l'incompréhension générale, a choisi de tourner la page. Il élève seul avec son épouse leur fils Matthieu, handicapé mental qui poursuit des études scolaires normales.
Le père de famille a bien du mal à gérer les difficultés financières que connais son foyer. La banque lui demande des comptes, les patrons hésitent à l'embaucher malgré ses qualifications, et la vente de leur mobile-homme qui soulagerait un temps le poids des dettes n’aboutit finalement pas.

Pour se changer les idées et remplir leurs journées, son épouse et lui prennent des cours de danse. Lors d'un rendez-vous avec un conseiller de l'école où étudie Matthieu, Thierry apprend que ce dernier relâche un peu son attention et que s'il veut poursuivre ses études, il doit se ressaisir.
Un jour, l'opportunité d'un poste de vigile dans un grand supermarché s'offre à lui. Ne pouvant se permettre de faire la fine bouche, Thierry accepte. Il se soumet aux règles de l'entreprise : surveiller les clients, voleurs potentiels, les contraindre de payer le fruit de leur vol et de fournir une pièce d'identité. Mais dès lors que la situation dégénère au sein de l'entreprise au cœur de laquelle, même ses propres employés se retrouvent licenciés pour faute grave, Thierry ne supportent plus de travailler dans de telles conditions...

Qui mieux que Vincent Lindon, cet éternel écorché vif, pouvait endosser le difficile rôle de Thierry, cet homme aux abois, tenté d'accepter tout et n'importe quoi pour s'en sortir, faire vivre les siens et conserver sa dignité ? Le cinéaste français Stéphane Brizé (Mademoiselle Chambon) trouve la grâce avec ce film aux relents de critique sociale réaliste qui ne mise jamais vraiment tous ses jetons sur le mode du divertissement mais préfère au contraire jouer la carte du réalisme.

Vincent Lindon, on connaît. Un acteur à part dans le paysage cinématographique français. Capable de jouer autant dans le registre comique que celui du drame. Plus sombre que son rôle dans Ma Petite Entreprise de Pierre Jolivet qui demeurait malgré son aspect déjà social, une franche comédie, celui qu'il interprète dans La Loi du Marché, on le sent, est au bord de la rupture. A ses côtés, un panel d'actrices et d'acteurs inconnus qui demeurent pourtant d'une présence fondamentale puisque si c'est bien l'immense acteur qui a reçu les honneurs du Prix d'interprétation masculine au festival de Cannes l'année dernière, c'est aussi et surtout parce que Stéphane Brizé a su bien entourer son principal interprète. Mis en lumières par ses partenaires à l'écran, Vincent Lindon expose du talent qu'on lui connaît, et cela, parfois sans même ouvrir la bouche. Tour à tour, agacé par l'inutilité des démarches auxquelles son personnage accepte de se plier, inquiet pour le devenir des siens, et résigné à accepter un emploi qui va finalement le confronter à ce qu'il était lui-même jusque là, l'acteur donne la pleine mesure de son talent.

A ses côtés, l'actrice débutante Karine De Mirbeck (La Loi du Marché est son premier long-métrage), le jeune Matthieu Schaller dans le rôle du fils handicapé, et même Xavier Mathieu (qui s'est fait connaître pour son combat contre la fermeture de l'usine Continental de Clairoix annoncée le 11 mars 2009) dans celui d'un collègue, fort logiquement, syndicaliste. La Loi du Marché est une œuvre forte, réaliste, qui montre au grand public l'effroyable machine écrasant les salariés d'une entreprise qui cherche à faire du chiffre en licenciant dès que cette possibilité s'offre à elle. Un prix de l'interprétation masculine méritée pour Vincent Lindon et la découverte de seconds rôles talentueux...

lundi 21 mars 2016

Chaos de Coline Serreau (2001)



Paul et Hélène font route à bord de leur véhicule lorsqu'ils sont percutés en pleine rue, un soir, par une jeune prostituée poursuivie par trois hommes qui lui veulent visiblement du mal. Prête à accueillir la jeune femme à bord de la voiture, Hélène constate que Paul est d'un tout autre avis. Il bloque l'ouverture des portières et démarre alors même que la prostituée est rattrapée par les trois hommes qui la passent à tabac sous les yeux effarés d'Hélène. Paul dirige sa voiture jusqu'à une station de lavage fin de faire disparaître les traces de sang laissées par la jeune femme et le couple rentre chez lui comme si de rien n'était.
Mais si lui parvient à reprendre le court de sa vie normale, Hélène à quant à elle des remords. Ainsi, elle téléphone et se renseigne auprès des urgences afin de savoir où a été transportée la jeune femme. Une fois le nom de l’hôpital mentionné, elle s'y précipite afin de rendre visite à la blessée tombée depuis, dans le coma. Chaque jour, Hélène va veiller sur celle qui se fait appeler Noémie. De son réveil, jusqu'à ses premières paroles, prenant ainsi le risque de tomber nez à nez avec ceux qui ont mis Néomie dans cet état.

Les deux femmes vont apprendre peu à peu à se connaître, se liant même d'amitié au point d'échauder un plan afin de faire tomber le réseau de maquereaux lancés à la poursuite de Noémie. Mais rien n'est facile lorsque l'on fait partie d'une famille dont les préoccupations sont tout autres...

Lorsque l'on découvre Chaos de Coline Serreau, il est étonnant de s'apercevoir qu'il ne s'agit ni de son premier, ni de son second film mais bien de son huitième long-métrage. Car si la femme qui se cache derrière des merveilles telles que Romuald et Juliette, La Crise ou La Belle Verte profite une fois encore de son sujet pour œuvrer dans le social, on s'étonne de n'y entendre aucun dialogue de la force d'écriture de celle des films cités juste au dessus.
La cinéaste met en parallèle l'histoire de deux femmes qui n'ont certainement pas la vie dont elles rêvaient. Entre Hélène (Catherine Frot), épouse d'un chef d'entreprise (Vincent Lindon), mère d'un fils copie conforme d'un époux qui n'a d'intérêt que pour son travail, et Noémie/Malika (Rachida Brakni), fille d'un père qui la réservée à un homme beaucoup plus âgé qu'elle mais qui prendra la fuite afin d'échapper à son triste sort avant d'en connaître un autre tout aussi peu enviable en tombant dans la drogue et la prostitution.

Chaos fourmille de bonnes idées et de bonnes intentions. Et comme a l'air de l'affirmer cette œuvre jusque dans son titre, le monde dans lequel nous vivons n'est que désordre. Comme l'est le scénario aussi touffu que (volontairement?) désordonné. Si l'on peut s'étonner de n'y trouver là, rien d'autre qu'un rapport avec une première et maladroite tentative, c'est parce que les invraisemblances sont légion. Entre une Noémie qui raconte, flash-back à l'appui, comment piéger de riches milliardaires, et ce coup de foudre de la part d'un Vincent Lindon qui jusqu'ici ne s'intéressait qu'à son boulot, Chaos est maladroit dans sa façon d'aborder certaines thématiques tandis que d'autres paraissent avoir été réfléchies avant d'être mises en images (la condition des femmes musulmanes dans les quartiers difficiles).

Le film se découpe véritablement en trois parties. On distingue la première qui met en scène le duo formé par Vincent Lindon et Catherine Frot, déjà au bord de l'implosion et qui éclate véritablement avec l'apparition de Noémie/Rachida. La seconde développe les rapports entre ces deux femmes que tout semblait pourtant séparer, avec la vision sous-jacente de leurs familles respectives. La dernière partie demeure sans doute la plus farfelue du récit. Noémie n'est plus une simple prostituée d'origine maghrébine arrachée au milieu social qui était le sien jusqu'à la terrible décision de son père de la donner à un homme beaucoup plus âgé qu'elle. Elle se transforme en une escort-girl manigançant un stratagème efficace (mais peu crédible) afin de soutirer des richesses de vieux milliardaires. Tout devient encore plus grotesque lorsque le personnage de Paul tombe raide dingue de cette jeune femme s'évanouissant à ses côtés au milieu d'un couloir d'aéroport. Impossible d'y croire un seul instant. C'est même tellement risible que l'on ne peut réagir autrement qu'en se disant que tout a été mûrement réfléchi par la réalisatrice/scénariste elle-même. Coline Serreau semble donc se jouer des spectateurs et elle y réussit très bien. Au final, Chaos restera comme un bon film, pas le meilleur de son auteur, mais très frais tout de même. Il a de plus permis à l'actrice Rachida Brakni de remporter plusieurs récompenses dont le César du meilleur espoir féminin...
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