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jeudi 3 février 2022

Titane de Julia Ducournau (2021) - ★★★★★★☆☆☆☆

 


 

Ce qui saute immédiatement aux yeux, ou du moins dans les premières minutes que s'y déroule le récit de Titane, ce sont ses influences. Celles dont la réalisatrice française Julia Ducournau aurait beau nous faire croire qu'il ne s'agirait que de coïncidences, pour autant le spectateur ne pourrait se laisser berner. Combien n'ont cessé de répéter que le Crash de David Cronenberg était sans doute sa principale source d'inspiration ? Mais combien ont par contre évoqué John Carpenter ? Et pourtant, il y a bien dans cet acte d'amour étrange et dérangeant entre l’héroïne Alexia incarnée par l'actrice Agathe Rousselle et cet engin doté d'une vie propre, un point commun avec la proximité entre Arnie et la voiture Christine du chef-d’œuvre éponyme que réalisa le cinéaste américain John Carpenter près de quarante ans plus tôt. À cela nous ajouterons Tous les dieux du ciel de Quarxx pour son côté ''Freak'' que nous rappellent sans cesse les personnages de Simon Dormel et sa sœur Estelle qu'interprétaient alors Jean-Luc Couchard et Mélanie Gaydos, images auxquelles nous renvoient forcément Vincent (Lindon) et Alexia. Quoi d'autre ? L'accouchement douloureux d'Isabelle Adjani dans le métro berlinois, scène mythique et traumatisante de Possession du réalisateur polonais Andrzej Zulawski tourné en 1981. Et peut-être, pour finir, à moins que d'ici là d'autres idées ne viennent en tête du cinéphile qui se cache en certain d'entre nous, le David Lynch de Lost Highway et ce curieux transfert d'identité (schizophrénique?) qui s'opérait en cours de route et qui dans le cas présent est un acte de survie pour l'une, et un acte d'amour pour l'autre...


Tout cela pour nous raconter quoi ? Une histoire qui, aussi crue qu'elle puisse être, argumentée par des propos qu'il valait mieux laisser de côté en se ruant dans les salles, s'avère moins alambiquée que certains le prétendaient. Nourri par sa présence au festival de Cannes, lui et ses spectateurs peu enclins à être aussi durement rudoyés, le long-métrage de Julia Ducournau a rapidement joui d'une réputation exceptionnelle qui souvent fait la curiosité d'un certain public avide de sensations nouvelles. D'où cette nécessité de demeurer sourd aux critiques, si élogieuses furent-elles en majorité pour aller découvrir la chose en salle l'esprit vierge. Ou laisser l'événement dérouler son scénario et y revenir des mois, ou peut-être même, des années après sa sortie originelle. Au sortir de la projection, il demeure une certitude : celle que Grave, le précédent long-métrage de la réalisatrice française reste infiniment supérieur à Titane. De ce choc tant attendu, des critiques dithyrambiques, des prix que le film remporta, dont la palme d'or au festival de Canes 2021, que reste-t-il ? Une œuvre qui ne cache pas bien longtemps certaines de ses intentions. Comme cette relation entre un père et son supposé fils, prénommé Adrien, et dont l'identité est usurpée par une tueuse en série qui pour fuir l'avis de recherche dont elle est la cible, se rapproche de celui qui ''croit'' au retour providentiel de sa progéniture !


À quel moment devine-t-on les desseins de la réalisatrice, également auteur du scénario ? Immédiatement. C'est sans doute là toute la subtilité du jeu et de la direction d'acteurs que d'avoir semé le trouble tout en permettant cependant au plus grand nombre de deviner ce qui déjà, fera le sel de la conclusion. Et puisque la mémoire se ravive à nouveau, pourquoi ne pas évoquer également le film culte du japonais Shin'ya Tsukamoto, Tetsuo tant qu'on y est ? Dans cette liste certainement non exhaustive, Crash apparaîtra finalement comme une influence mineure ou du moins, égale aux autres films cités. L’œuvre de Julia Ducournau aborde des thèmes d'actualité auxquels la réalisatrice semble être attachée. Sans pour autant la taxer d'opportuniste ''Woke'', cette culture hygiéniste traverse pourtant une bonne partie de son film. La transformation physique de l'actrice Agathe Rousselle, absolument stupéfiante, en est un brillant exemple. Le cauchemar tant attendu n'a pour autant pas vraiment eu lieu. Si quelques séquences viendront troubler le sommeil des néophytes, en comparaison du ''Body Horror'' cher à David Cronenberg ou certaines automutilations cinématographiques particulièrement insoutenables (Dans ma peau de Marina de Van), Titane paraît gentillet. Et même, parfois involontairement drôle. On ne reviendra cependant pas sur les qualités techniques du long-métrage. La photographie de Ruben Impens, les éclairages, le design sonore, la bande-son (inoubliable Passion selon Saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach) qui font de Titane une expérience parfois enrichissante. Voire même bouleversante. Pas sûr cependant que dans cinq ou dix ans l'on se souvienne comme au premier jour du second long-métrage d'une réalisatrice qui a tout de même le courage de bousculer les conventions. Alors, Julia Ducournau... pendant féminin de Gaspar Noé... ?

 

jeudi 25 mai 2017

Grave de Julia Ducournau (2016) - ★★★★★★★★☆☆



Alors même que je n'ai toujours pas osé visionner Dans ma Peau de Marina de Van pour des raisons strictement hypocondriaques et épidermiques, voici que débarque en ce début d'année 2017 le franco-belge Grave de la réalisatrice Julia Ducournau. Si le sujet semble différent (entre l'autodestruction de l'une et la découverte d'un amour irrépressible pour la chair humaine pour la seconde), les deux réalisatrices ont semble-t-il choisi d'aborder des thèmes où la chair humaine devient l'expression physique d'une déviance obsessionnelle rare. Je ne m'étendrai donc pas sur le premier et m'épancherai plutôt sur le second dont je viens tout juste de terminer le visionnage.
Je me rappelle encore des bruits retentissants dont fut l'objet le trop surestimés (et de mon avis, RIDICULE) Martyrs de Pascal Laugier, considéré alors, et sans doute par beaucoup encore aujourd'hui comme l'expérience cinématographique en terme d'horreur à la française comme la plus extrême et la plus aboutie. « Mouarf » ai-je envie de dire. Caricatural, poussif, incohérent, et proprement grotesque, voilà ce que j'avais retenu de cet objet filmique finalement tellement peu incommodant Une déception, donc.

Alors, lorsque je découvre dans la presse des termes aussi imagés et élogieux que « déflagration », « intelligence », « audace », « organique », « viscéral », « cruel », « sensuel » ou encore « dérangeant », c'est avec la plus grande prudence que je décide de me jeter dans ce récit au départ, intriguant. Une jeune femme dont les coutumes familiales les ont habitués, elle et ses parents, à proscrire la viande sous toutes ses formes débute ses étude de vétérinaire dans le même établissement que sa sœur. Comme tous les étudiants de première année, Justine va devoir subir une longue période de bizutage dont elle ne risque pas d'oublier l'une des épreuves consistant à manger de la viande crue. Poussée même par sa sœur Alexia, la jeune femme va contre toute attente développer une véritable obsession pour ce que ses parents ont toujours proscrit, au point même de faire exploser tous les tabous en dévorant un jour, de la chair humaine...

D'une certaine manière, le film de Julia Ducournau reprend là où les travaux de David Cronenberg sur la chair et l'esprit se sont interrompus. L'un des interdits les plus inconcevables. La cinéaste développe avec une maturité folle la transformation d'une chenille en papillon. D'une jeune adolescente fragile, évanescente et timide, Julia Ducournau fait de son héroïne une prédatrice sauvage. Une louve dans une bergerie. Ou presque puisque l'univers qui nous est décrit (ici, une université de médecine vétérinaire) nous semblera parfois fort incommodant. De mœurs étranges à l'accoutumance de pratiques visant à désensibiliser l'individu face à la mort, Grave distille un doux et dérangeant parfum.
Beaucoup moins auteurisant que l'épuisant (dans tous les sens du terme) Trouble Every Day de Claire Denis, le long-métrage de Julia Ducournau porte en lui plusieurs grilles de lecture dont celle d'une cellule familiale imposant un interdit tellement puissant qu'une fois délivrée de l'emprise de ses parents, la gamine va braver leur autorité comme le fit déjà plusieurs années auparavant sa propre sœur. Grave et sauvage, beau, intimiste, révolté, sans complexe et parcouru de vision fantasmagoriques extraordinaires dont le baiser oculaire que l'héroïne vampirise de son regard n'est pas des moindres. Les codes du teen-movie explosent ici et passent ses héros à la moulinette afin d'en faire des adultes bien avant l'heure. Le trio de tête formé de Garance Marillier, Ella Rumpf et Rabah Naït Oufella explose à l'écran. Derrière l'horreur du sujet se cache un message de liberté. Le papillon prenant son envol... Shocking !
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