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mardi 21 janvier 2025

Bertrand Blier (1939-2025)

 


 

Quand on aime l'américain David Lynch et le français Bertrand Blier et quand l'un meurt le 15 janvier 2024 et le second seulement six jours plus tard, on pourrait presque croire à une morbide machination visant à briser le moral d'un cinéphile ! Changeant rapidement de braquet après le pourtant très réussi Si j'étais un espion réalisé en 1967, le fils de l'un de nos plus illustres anciens interprètes du nom de Bernard Blier s'est fait le chantre hexagonal de la provocation. Scénariste chez les autres (Laisse aller... c'est une valse de Georges Lautner en 1971, Debout les crabes, la mer monte! de Jean-Jacques Grand-Jouan en 1983 ou encore Grosse fatigue de Michel Blanc en 1994), Bertrand Blier a toujours su se réserver la crème de ses écrits. Comme Les valseuses, adapté à l'écran deux ans après sa parution dans les librairies. Ou bien Beau-père en 1981 et Les côtelettes en 1997. Sans compter ceux qui n'eurent pas les honneurs d'une adaptation sur grand écran, comme Fragile des bronches, paru voilà deux ans. Si la carrière du réalisateur et ''fils de'' rencontra quelques malheureuses difficultés au cinéma (son dernier long-métrage Convoi exceptionnel datant de 2019 était objectivement très mauvais), Bertrand Blier aura asséné quelques uppercuts que le grand public à cependant l'habitude de réduire au seul Les Valseuses. Film pas tout à fait unique en son genre comme les prouveront certaines de ses œuvres à venir, ce fut surtout l'occasion de découvrir pour la première véritable fois un trio d'acteurs extraordinaires : Miou-Miou, Gérard Depardieu et Patrick Dewaere. Un souffre d'air frais, libertaire, dans un contexte social moribond fait en outre de délation. Liberté sexuelle et petite délinquance copulèrent et donnèrent ainsi naissance à l'un des grand mythes du cinéma français. Homme de théâtre, d'écriture et donc de cinéma, Bertrand Blier n'a jamais cessé de vouloir bousculer les convenances. Envisageait-il d'ailleurs ainsi consciemment cet aspect de son travail ? Toujours est-il que les féministes ruèrent dans les brancards à la sortie du jouissif Calmos en 1976. Modèle de misogynie et d'anti-féminisme assumé par le réalisateur et par ses interprètes.


À commencer par Jean-pierre Marielle et Jean Rochefort, bien entendu. Deux autres Grands Messieurs du cinéma français.Avec un Gérard Jugnot se fondant dans une peau en simili-collaborationnisme quand les femmes y décident de prendre les armes pour contre-attaquer. Mais qui donc à la place de Bertrand Blier aurait-il osé prendre soin de ses personnages en les abritant dans un vagin aux dimensions d'une grotte ? Bertrand Blier a ensuite déroulé toute une série de longs-métrages aussi indispensables que ces deux précédentes pépites. L'on songe bien entendu à Préparez vos mouchoirs dans lequel, cette fois-ci, Gérard Depardieu et Patrick Deweare rencontraient la délicieuse canadienne Carole Laure. Misogyne, Blier ? Rien n'est moins sûr. Surtout si l'on s'arrête un instant sur le regard qu'il posa sur ses héroïnes. De la frigide Marie des Valseuses à la triste incarnation de Carole Laure dans ce film sorti cette fois-ci en 1978. Sans oublier, plus tard, Isabelle Huppert/Viviane dans La femme de mon pote, Nathalie Baye qui interprèta un triple rôle dans Notre amour en 1984 ou plus loin encore lorsqu'en 1991 il offrait les deux principaux rôles à des femmes dans le sublime Merci la vie en les personnes de Charlotte Gainsbourg et... Anouk Grinberg qui à l'époque ne fut rien moins que sa compagne. Une partenaire dans la vie à laquelle il offrit encore juste après deux des principaux rôles dans Un, deux, trois soleil et Mon homme (qu'elle incarna aux côtés de Gérard Lanvin). Défiant le public en lui proposant une étonnante mise en abîme à la toute fin du siècle dernier avec Les acteurs, dans lequel une myriade d'interprètes se croisaient dans leur propre rôle. Depuis quelques temps, alors, les projets s'espacèrent. Avec plus ou moins de bonheur (Les côtelettes vaut davantage pour sa version théâtrale que son adaptation sur grand écran en 2003). Sept ans plus tard, plus cynique que jamais, il signa Le bruit des glaçons dans lequel Charles Faulque (Jean Dujardin) recevait la visite... de son cancer (Albert Dupontel).


Entre 2003 et 2010 sortait Combien tu m'aimes ?, sans doute le plus mal aimé de sa filmographie mais pourtant sans doute aussi, l'un de ses plus émouvants avec Trop belle pour toi en 1989 et dans lequel Bertrand Blier traitait avec une infinie subtilité la question de la beauté. En 1986 sortait Tenue de soirée, sans doute le film-somme d'une carrière passée et à l'époque, à venir. Tout Blier y est condensé dans une comédie noire d'une profondeur inouïe et dont l'écriture fut magistrale. Presque autant que celle de Buffet Froid qui reste sans doute le meilleur film du cinéaste français. Un immense chef-d’œuvre dont la chaleur est proportionnellement inverse à celle de ses plus beaux poèmes cinématographiques. Un film fait de béton, dans des grands ensembles et des lotissements qui enserrent leurs personnages. Un véritable monument, à l'écriture aussi incisive que puisse l'être l'interprétation générale et habité par son trio de tête, Gérard Depardieu, Bernard Blier et Jean Carmet. Chaque actrice et acteur y trouvant le terreau pour y donner le meilleur d'entre eux. C'est donc une nouvelle fois un génie du cinéma qui nous quitte en ce mois de janvier 2025. Un homme dont la reconnaissance aura dépassé les frontières de l'hexagone, jusqu'à inspirer en 2018 à John Turturro le long-métrage The Jesus Rolls, remake des Valseuses... Adieu Monsieur Blier. Je crois bien qu'en allant rejoindre votre père là-haut, vous pourrez désormais vous fendre ensemble la gueule en vous penchant sur ceux qui vous succéderont sur notre bonne vieille Terre...

 

samedi 18 novembre 2023

Pièce Montée de Denys Granier-Deferre (2010) - ★★★★★☆☆☆☆☆

 


 

Même patronyme mais pas même prestige me suis-je dis à la toute fin de la projection de Pièce montée de Denys Granier-Deferre. Le père de ce dernier, prénommé Pierre, nous offrit tout de même (et au hasard des inspirations), La métamorphose des cloportes en 1965, La Horse en 1970, le dépressif Le chat et La veuve Couderc l'année suivante, puis La cage, Adieu poulet, Le toubib ou encore Une étrange affaire quelques années plus tard. La filmographie du fiston, elle, s'est rachitiquement enrichie d’œuvres cinématographiques qui se comptent sur les doigts d'une seule main. La cynique comédie Que les gros salaires lèvent le doigt en 1982, Réveillon chez Bob en 1984, Blanc de Chine en 1988, Coma en 1994 et donc, Pièce montée en 2009. Depuis presque quinze ans, Denys Granier-Deferre n'a donc plus mis les mains dans le cambouis du Cinéma avec un grand C. Celui qui l'on contemple dans les salles obscures. Le réalisateur n'a par contre pas chômé du côté du petit écran puisqu'en une vingtaine d'années, il a régulièrement réalisé des téléfilms et des épisodes de séries télévisées. Ô, rien de vraiment glorieux. Un épisode de L'instit par-ci, un autre du Commissaire Maigret par-là... Les comédies françaises se situant autour du mariage ne sont pas une denrée rare. Certaines sont comme ici sujettes à des règlements de comptes entre membres d'une même famille. Des rancœurs enfouies très profondément et qui resurgissent au moment le plus inopportun qui soit. Dans le cas de Pièce montée, le film repose sur l'ouvrage de la romancière française Blandine Le Callet intitulé La pièce montée qui fut édité pour la première fois en 2006. Premier roman, premier succès. En effet, La pièce montée se vend alors à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires et remporte notamment les Prix René-Fallet ainsi que le Prix des lecteurs du Livre de poche en 2007. Quatre ans plus tard, Denys Granier-Deferre adapte donc le roman sur grand écran, l'occasion de découvrir pour l'une des toutes dernières fois l'actrice Danielle Darrieux qui décédera sept ans plus tard à l'âge de cent ans ! En effet, celle-ci n'apparaîtra plus ensuite que dans le téléfilm C'est toi c'est tout de Jacques Satamaria en 2010 tandis qu'elle participera en voix-off au court-métrage d'Emmanuel Vernières Tournons ensemble, Mademoiselle Darrieux dans lequel elle s'entretiendra avec un réalisateur sur un futur projet auquel elle aurait dû conjointement participer aux côtés de son petit-fils.


Mais la mort, hélas, l'emporta entre-temps. Tout comme Jean-Pierre Marielle, Danièle est l'une des rares valeurs ajoutées de cette Pièce montée dont les qualités sont sans nul doute très en deçà de ce que l'on est en droit d'attendre pour ce genre de long-métrage. Une comédie, certes. Acerbe, je veux bien. Mais dont l'écriture n'égale absolument pas celle des classiques du genre. Rien de bien transcendant donc dans la vie de ce jeune couple formé par Jérémie Rénier et Clémence Poésy que l'on a récemment pu découvrir dans le spin-off de The Walking Dead intitulé Daryl Dixon où elle joue aux côtés de l'acteur américain Daryl Dixon. Nous découvrons Bérengère et Vincent quelques heures avant leur union devant le curé d'une petite ville de province située géographiquement dans la commune rurale de Frémainville dans le département du Val-d'Oise. Eux, mais aussi leurs familles respectives. Et autant dire que de ce côté là, le spectateur va pouvoir ''savourer'' les sautes d'humeur, l'aigreur et la vilenie presque généralisée de tout ce petit monde. Le principal soucis de Pièce montée est la trop grande ''gentillesse'' avec laquelle le réalisateur et le scénariste Jérôme Soubeyrand traitent le sujet du roman de Blandine Le Callet. Trop de personnages tuent le concept. Surtout que le film ne dure que quatre-vingt dix minutes. Pas de quoi approfondir la plupart des protagonistes. De la relation qu'entretient le couple formé par Léa Drucker et Christophe Alévêque en passant par les personnages interprétés par Julie Gayet, Dominique Lavanant, Charlotte de Turckheim ou les futurs mariés eux-même, il n'y a guère que la fibre émotionnelle qui fonctionne ici. Revoir Danielle Darrieux et Jean-Pierre Marielle dans les conditions présentes (l'un et l'autre n'étant depuis, plus de ce monde) rend leurs personnages respectifs particulièrement touchants. Pour le reste, Pièce montée est une comédie qui structurellement manque malheureusement de folie...

 

mardi 28 mars 2023

Un linceul n'a pas de poches de Jean-Pierre Mocky (1974) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Qu'ils soient de droite, de gauche, qu'il s'agisse de politiciens, d'un maire, d'un député-médecin, tous passent à la moulinette dans ce qui demeure l'une des charges les plus virulentes de Jean-Pierre Mocky. Bien avant que sa carrière ne s'effondre d'un point de vue qualitatif, le réalisateur français signe en 1974 avec Un linceul n'a pas de poches une jolie réussite dans laquelle il tient le rôle principal de Michel Dolannes, journaliste pour qui toute vérité est bonne à dire. Même au risque d'y perdre son boulot ou la vie. Entouré d'une belle brochette d'interprètes parmi lesquels l'on retrouve notamment Jean-Pierre Marielle, Jean Carmet, Michel Constantin, Michel Serrault, Michel Galabru, Michael Lonsdale ou encore Daniel Gélin, l'acteur/réalisateur/scénariste s'entoure également de quelques interprètes féminines. Telle Myriam Mézières qui interprète Myrrha Barnowski, secrétaire russe débarquant en plein tourbillon et travaillant désormais aux côtés de Michel Dolannes ou l'actrice et mannequin Sylvia Kristel, connue pour avoir tenu le rôle d'Emmanuelle dans le célèbre film érotique éponyme de Just Jaeckin la même année. Jean-Pierre Mocky profitera de la présence de la jolie néerlandaise pour la désaper devant l'objectif de la caméra à plusieurs reprises. Mais là n'est pas l'essentiel puisque Un linceul n'a pas de poches s'intéresse avant tout à la corruption qui gangrène notre pays jusqu'au sommet des institutions. Et à ce titre, Jean-Pierre Mocky ne prend pas de pincettes et fonce dans le tas en évoquant le chantage, la censure et autres menaces afin de faire plier le journaliste qui ne se laissera cependant pas dicter son comportement. Même au péril de son existence. Poursuivi par des hommes de main, trahi par son nouvel employeur, Monsieur Laurence (Daniel Gélin) et par le syndicaliste Culli (Michel Constantin), Dolannes va dénoncer par l'entremise de son nouvel hebdomadaire Cosmopolite les avortements pratiqués clandestinement par le député-médecin Carlille (Jean-Pierre Marielle) et qui ont déjà fait trois victimes ou le meurtre d'un cheminot par le maire de la ville après que celui-ci ait couché avec le fils de ce dernier âgé de seulement quatorze ans !


Avec l'aide du scénariste et dialoguiste Alain Moury, Jean-Pierre Mocky adapte le roman de l'écrivain américain Horace McCoy No Pockets in a Shroud édité en 1937 sur le territoire américain et qui chez nous fut publié dans la collection Série Noire neuf ans plus tard. Si Un linceul n'a pas de poches reprend une bonne partie des enjeux du roman, il diffère sur certains points. Situant logiquement son action aux États-Unis, No Pockets in a Shroud évoquait notamment un groupuscule d'extrême-droite formé autour de notables dont les méthodes furent proches de celles du Ku Klux Klan. Évocation d'un suprémacisme blanc qui disparaît donc du long-métrage au profit d'une société ne naviguant plus au cœur des années trente mais quarante ans plus tard sur le sol français. À égale distance de sa dénonciation des politiques, du sport et des médias corrompus, le réalisateur évoque également la liberté de la presse et d'expression, ici, muselée par des politiciens à travers de juteuses promesses financières et aborde le sujet de la pédophilie à travers ce maire qui coucha avec un adolescent avant de faire tuer le père du jeune garçon. Habitué du genre et endossant une fois de plus le costume du héros cherchant à dénoncer l'hypocrisie de la France à l'époque ou Valérie-Giscard d'Estaing était au pouvoir, Jean-Pierre Mocky signe une œuvre très ambitieuse dont la durée (plus de deux heures) étonne. Un linceul n'a pas de poches demeure au sommet d'une carrière bordélique où le meilleur se confondait souvent avec le pire mais au cœur de laquelle, jamais le réalisateur ne fit le moindre compromis. Alors, bien sûr, le film n'est pas dénué de défauts. À commencer par ces troisièmes-rôles incapables d'aligner deux phrases sans regarder l'objectif de la caméra ou cette post-synchronisation généralement imparfaite. Mais que faire de ces menus défauts qui furent nettement plus visibles dans d'autres circonstances et qui ici s'effacent au profit d'un récit sous haute tension dont le dénouement est d'ors et déjà écrit. Coup de chapeau à Jean-Pierre Marielle qui interprète un député-médecin bien pourri et à quelques séquences rondement menées...

 

lundi 16 janvier 2023

Dupont Lajoie d'Yves Boisset (1975) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

Libération titrait récemment ''Nuit bleue, Peste brune'' quand la gauche (extrême) dénonçait de son côté et à la suite du match France-Maroc, des ratonnades dans plusieurs villes françaises. Si Orange mécanique de Stanley Kubrick se voulait une vision pessimiste et pourtant ô combien réaliste du monde de ''demain'' (nous sommes alors en 1971), quatre ans plus tard, et à une toute autre échelle, Yves Boisset signait un Dupont Lajoie qui quarante-huit ans après sa sortie dans les salles françaises se ferait encore l'écho d'actes (certainement) et de fantasmes (plus sûrement) d'une partie de la politique hexagonale friande de tout ce qui peut permettre à ces détracteurs de l'autre parti de l'extrême (droite) d'appuyer là où ça fait mal. Pas au portefeuille, non. Encore moins au garde-manger. Mais à ces femmes et ces hommes qui craignent pour leur avenir et burent il y a encore quelque mois,les paroles idéologiques d'un certain Eric Zemmour ! Dupont Lajoie où la théorie du triple R selon laquelle le français est Râleur, Raciste et Ringard ! Se plaignant de tout, et surtout de la présence des noirs et des arabes auxquels on osait à l'époque sur grand écran doter de ''sobriquets'' qui aujourd'hui feraient scandale, faisant ainsi bander ceux qui montent au créneau dès que la parole dépasse plus ou moins la pensée ! Ringard, oui ! Car si chacun à bien sûr le droit de passer ses vacances comme il l'entend, Yves Boisset décrit une France plus ou moins prolétarienne qui vit d'habitudes auxquelles elle ne déroge jamais. Une France entre blancs, ritualisant la consommation d'alcool et de charcuterie, retrouvant ses semblables au camping lors du banquet annuel dressé sur trois ou quatre tables en formica posées côte à côte...


On y constate entre deux gorgées de rouge ou deux bouts de saucisson l’afflux des étrangers qui dérange moins la jeunesse que les ancêtres ancrés dans leurs bonnes ou mauvaises habitudes de français moyens. Une France que certains voudraient nous faire croire être revenue en force en 2022 à l'heure où Avatar 2 : la voie de l'eau inonde (sans mauvais jeu de mots) les écrans de cinéma hexagonaux ! Meuh non, le monde a changé. Drame ordinaire qui semble plus souvent toucher les couches populaires, la seule erreur qu'ait commise Brigitte Colin (Isabelle Huppert, alors âgée de vingt et un ans) est d'avoir voulu se mettre à l'écart des festivités estivales du camping ''Caravaning Beau-soleil'' pour prendre le soleil dans un champ. Passe alors Georges Lajoie (Jean Carmet), cafetier parisien libidineux, époux de Ginette (Ginette Garcin) et père de Léon (l'acteur Jacques Chailleux qui un an auparavant interprétait le rôle de l'ex taulard Jacques Pirolle dans le film culte de Bertrand Blier, Les valseuses). Ce bon père de famille s'approche de la jeune femme et tente un baiser, une caresse qui malheureusement finiront mal. Et quelle meilleure occasion y-a-t-il pour ce français moyen xénophobe que d'aller déposer le corps de Brigitte près d'un campement abritant des immigrés d'origine maghrébine ? On devine alors la suite. Ce relent de racisme qui transpire quasiment à chaque plan, de la séquence d'ouverture dans le café des Lajoie, en passant par ce bal populaire lors duquel aura lieu une rixe entre ces ''bons français'' et des arabes venus simplement participer à la fête et jusqu'à cette expédition punitive dont on sait déjà que ceux qui en seront les victimes ne sont pas les véritables coupables...


Dupont Lajoie passe l'épreuve du temps tout en collant véritablement à son époque. Image d'une carte postale un brin désuète, voire ringarde d'une population qui une fois l'an se regroupe en troupeau amoncelé sur un terrains envahi qui par des caravanes, qui par des tentes. Une communion de mœurs et de ''petits'' esprits où l'on retrouve notre famille de cafetiers, certes, mais également un huissier de justice (excellent Michel Peyrelon), un couple de vendeurs de sous-vêtements (Pascale Roberts et Pierre Tornade dans le rôle des Colin, les parents de la victime) ou un excité du bocal, causeur d'embrouilles, regrettant sans doute la ''grande époque'' de la Guerre d'Algérie (génial Victor Lanoux) ! Tout ici est pourri dès lors que l'on affiche ses origines françaises. L'italien ou le pied-noir ne sont ici pas au centre du sujet, servant surtout à temporiser la situation. Comme quoi, hein, on peut être raciste mais se faire des amis parmi des personnes issues de l'immigration. Tout est pourri, donc, comme en témoignent les représentants de l'autorité intervenant lors du bal. Et puis, il y a ces quelques personnalités du monde de la justice ou du petit écran qui viennent se greffer au récit : Jean Bouise, dans le rôle de l'Inspecteur Boulard, rare français de ''souche'' comme l'on dit, décrit de manière positive par le réalisateur puisque lui seul parmi ''ses semblables'' cherchera véritablement à faire la lumière sur ce fait divers sordide (mais jusqu'à quel point?). Quant à Jean-Pierre Marielle, égal à lui-même et aussi savoureusement opportuniste que délicieusement hypocrite, en animateur tantôt affligé par la mort de la jeune Brigitte, puis s'assurant d'être plein cadre devant la caméra lorsqu'il présente ses condoléances aux parents de la victime, mais sachant entre ces deux séquences reprendre son ton d'animateur (il incarne Léo Tartaffione et présente le jeu ''Inter-camping''). Et puis, tout part en vrille et l'humanité montre un visage emprunt de bêtise et de bestialité... jusqu'à ce que la politique s'en mêle, comme de bien entendu... En somme, rien d'inattendu ou d'inédit. Yves Boisset signait là l'un de ses longs-métrages les plus marquants. Une œuvre glaçante, réaliste et parfois embarrassante que l'on rangera notamment aux côté de Le Prix du danger, Canicule ou encore Radio Corbeau pour ne citer que ces quelques exemples d'une filmographie exemplaire...

 


mardi 1 mars 2022

L'amour en douce d'Édouard Molinaro (1985) - ★★★★★★☆☆☆☆

 


 

Comme un enfant un peu trop pressé d'ouvrir ses cadeaux de Noël, le réalisateur et scénariste français Édouard Molinaro jette Emanuelle Béart, sublime et sensuelle, entre les bras de Daniel Auteuil et ce, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Daniel Auteuil... qui très rapidement semble bien moins convainquant dans la peau de Marc Delmas qu'il ne le sera quatre ans plus tard dans celle de Martial Pasquier du formidable Quelques jours avec moi de Claude Sautet. Moins fin dans son approche des relations entre hommes et femmes, Édouard Molinaro a dans L'amour en douce, choisit une certaine légèreté de ton qui paraît bouffer la passion commune entre Marc et la délicieuse Samantha Lepage quand le sujet aurait sans doute mérité un surcroît de tragédie. Comme en témoigne sans doute la chanson qui ouvre les hostilités et les clôt quatre-vingt dix minutes plus tard et que Daniel Auteuil interprète lui-même ! Même Romuald et Juliette de Coline Serreau lui sera infiniment supérieur, pourtant nourri d'une bonne dose d'humour. Fermez les yeux, et le timbre de Daniel Auteuil ressemble curieusement à celui qu'il eu bien plus tôt dans sa carrière, à l'époque où les spectateurs le découvraient en train de faire le pitre dans le rôle du cancre Bébel dans Les sous-doués et sa séquelle, tous deux signés par Claude Zidi. Pourtant, l'acteur arrive parfois à convaincre par on ne sait quel miracle. À moins qu'il s'agisse tout simplement de la complicité qu'entretient le personnage interprété par Emmanuelle Béart avec lui. La jeune actrice a d'autres atouts que ses charmes. Une attitude qui n'appartient ici qu'à elle puisque même la superbe Sophie Barjac qui incarne le rôle de Jeanne, l'épouse de Marc, parvient rarement (pour ne pas dire jamais) à effacer la présence de sa rivale lorsque à l'image les deux actrices sont réunies...


Si les différentes relations qui se nouent entre ce carré de personnages que complétera avec force l'immense Jean-Pierre Marielle participent de l'émotion qui se dégage parfois de certaines séquences, plus que Daniel Auteuil, acteur qui semble un temps s'être fait le spécialiste des relations alambiquées sur grand écran (Une call-Girl, Une sauvageonne, une domestique ou une femme de ménage) et plus qu'Emmanuelle Béart qui irradie pourtant totalement le cadre de sa présence, celui dont on retiendra sans doute la performance reste Jean-Pierre Marielle. Comme s'il était impossible de séparer l'acteur du personnage d'Antoine Garnier, le nouveau compagnon de Jeanne. Prévenant, délicat, il est le contre-pied de Paul Dufour, ce gynécologue misogyne qui aux côtés de Jean Rochefort fuyait la gente féminine dans le film culte de Bertrand Blier, Calmos ! Reposant sur un scénario écrit à quatre mains par Jean Sagols (auteur entre autre d'une vague de ''séries de l'été'' entre 1988 et 1996 dont Orages d'été) et Christian Watton, L'amour en douce porte en lui les prémices d'une histoire forte, obsessionnelle, mais dont certains choix de mise en scène tombent parfois comme un cheveu dans la soupe. Lorsque Claude Sautet exploite à fond ses personnages jusque dans ses seconds rôles, chez Édouard Molinaro, certains d'entre eux se révèlent fades et au final, pratiquement inutiles. Un travers qui fort heureusement ne transparaît pas chez nos héros à chacun desquels le réalisateur offre une personnalité qui lui est propre...


Lorsque l'importance de la bande-son se fait la plus persistante, son absence manque parfois cruellement et des séquences entières où l'émotion aurait dû jaillir en deviennent presque stériles. Voire froides et impersonnelles. Mais n'en déplaise à celles et ceux qui auraient tant aimé vibrer comme sur la corde sensible qu'auront si bien tendue quelques années plus tard Claude Berry (Manon des sources) Claude Sautet ou Coline Serreau, L'amour en douce n'en est pas moins une œuvre charmante qui délivre tout de même quelques séquences émouvantes. Rares il est vrai, mais son carré d'interprètes principaux fait parfois si bien son travail que l'illusion pourra fonctionner auprès des spectateurs les moins regardant. L’œuvre de Édouard Molinaro se dégustera par contre en préambule à celles citées comme éléments de comparaison si à leur côté, celle-ci ne veut pas apparaître fade...

 

lundi 28 février 2022

Quelques jours avec moi de Claude Sautet (1988) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

Claude Sautet est mort depuis plus de vingt ans. Et s'il a consacré plus de quarante années de son existence au septième art, il n'aura pourtant réalisé que quatorze longs-métrages. Et parmi eux, de grands films parmi lesquels viennent souvent tout d'abord à l'esprit des œuvres telles que Les choses de la vie (1970), Max et les ferrailleurs (1971), Vincent, François, Paul et les autres (1974) ou encore Un mauvais fils (1980). Après avoir signé en 1983 un Garçon ! relativement anecdotique, Claude Sautet disparaissait des radars durant cinq années avant de revenir sur le devant de la scène en 1988 avec Quelques jours avec moi. Un long-métrage qui tombe à pic pour l'acteur Daniel Auteuil qui confirme ainsi le talent que parvint réellement à révéler en lui le réalisateur Claude Berry deux ans auparavant à travers le formidable diptyque formé par Jean de Florette et Manon des sources. Ce dernier offrant alors à l'actrice Emmanuelle Béart l'occasion de se confronter pour la seconde fois à Daniel Auteuil, deux ans après L'amour en douce d'Édouard Molinaro et cinq avant Un cœur en hiver que réalisera Claude Sautet en 1991. Mais avant cela, le réalisateur et scénariste français offrira à Sandrine Bonnaire le rôle de Francine, jeune domestique, employée par le couple formé par Irène et Raoul Fonfrin et dont l'époux est le directeur d'un supermarché situé à Limoges.Une jolie jeune femme dont va tomber éperdument amoureux Martial, qu'interprète donc Daniel Auteuil. Ce sera la seconde fois que les deux acteurs joueront dans un même long-métrage puisque six ans auparavant, Sandrine Bonnaire sera apparue dans un rôle de figurante dans Les sous-doués en vacances dans lequel Daniel Auteuil incarnait déjà le personnage principal. Mais que de chemin parcouru pour l'une et pour l'autre depuis cette comédie légère signée en 1982 de Claude Zidi...


Et un Claude en chassant un autre, c'est donc avec un surcroît de prestige que sont réunis à l'écran Sandrine Bonnaire et Daniel Auteuil qui interprètent là, deux individus de milieux diamétralement opposés. Elle, est extravertie, travaille donc pour les Fonfrin et s’acoquine avec Fernand, un chômeur karatéka fan de Bruce Lee. Lui, est Martial, le fils d'une famille aisée, président directeur général d'une chaîne de supermarchés dépressif qui vient tout juste de reprendre sa place au sein de l'entreprise. Sa mère lui propose pour reprendre le travail en douceur d'aller examiner les comptes de plusieurs magasins de la chaîne qui rencontrent quelques difficultés financières. Et c'est à Limoges que la tournée démarre. Après avoir fait la connaissance de Raoul Fonfrin, Martial est invité à dîner le soir-même chez le couple. C'est là qu'il fait la connaissance de Francine sous le charme de laquelle il tombe presque immédiatement. L'invitant dès le lendemain soir à venir dîner dans le vaste appartement qu'il vient de louer à Limoges, au lendemain du repas lors duquel le champagne a coulé à flot, Martial propose à Francine de laisser tomber son emploi de domestique chez les Fonfrin et lui propose de venir s'installer pour le temps qu'elle voudra dans l'immense appartement de location. Après avoir hésité un instant, la jeune femme finit par accepter... Jean-Pierre Marielle, Dominique Lavanant, Vincent Lindon et Danielle Darrieux rejoignent l'aventure de ces deux êtres que rien ne semble devoir rattacher. Les deux premiers forment le couple Fonfrin. Jean-Pierre Marielle incarne un directeur de supermarché faux-jeton auquel le caractère de son épouse n'a rien à envier. Vincent Lindon interprète le rôle de Fernand, un sanguin qui vivra mal sa rupture d'avec Francine et quant à Danièle Darrieux, elle joue le personnage de madame Pasquier, la mère de Martial.


Au contact duquel, chacun va pouvoir révéler sa personnalité et montrer cette part d'humanité si peu évidente au premier abord. Et l'on pense notamment aux Fonfrin, ce couple marié, aigri, médisant, dont le mari s'est rendu responsable d'une escroquerie financière touchant directement la société Pasquier. Avec Quelques jours avec moi, Claude Sautet signe une comédie dramatique touchante dans laquelle aucun des personnages ne se révèle fondamentalement mauvais. L’œuvre crée un lien profond entre des individus qui n'ont pas grand chose en commun et parmi lesquels s'inscriront par la suite Régine, la sœur d'Irène, Georgette, la sœur de Francine, ainsi que son compagnon Max qu'interprètent respectivement Thérèse Liotard ( Viens chez moi, j'habite chez une copine de Patrice Leconte en 1981), Dominique Blanc (Milou en mai de Louis Malle en 1990) et Jean-Pierre Castaldi (Ripoux contre ripoux de Claude Zidi en 1990). Comédie profondément touchante, marquée par un jeu d'acteurs formidable et une mise en scène brillante, chacun y trouve de quoi exploiter son talent. Un scénario qui permet au réalisateur et à ses scénaristes Jacques Fieschi et Jérôme Tonnerre d'exploiter la veine sociale, chose dont il est coutumier, à travers une histoire d'amour inattendue, sans préjugés, drôle et parfois bouleversante. Sans conteste, l'un des meilleurs films de Claude Sautet, adaptation du roman éponyme de l'auteur et journaliste Jean-François Josselin...

 

vendredi 31 janvier 2020

Asphalte de Denis Amar (1981) - ★★★★★★☆☆☆☆


Les photos de cet article ont été empruntées à l'excellent blog Ciné-Bis-Art.


Étrange film que cet Asphalte réalisé en 1981 par le réalisateur français Denis Amar et qu'il ne faudra confondre ni avec celui que réalisa Joe May en 1929, ni celui datant de 1959 et réalisé par Hervé Bromberger et encore moins tourné par Samuel Benchetrit et sorti sur nos écrans début 2015. Le récit de cette version datant du début des années quatre-vingt plonge des personnages ordinaires sous un soleil écrasant au tout début des vacances d'été. Un ''rituel'' que partagent des millions de français chaque année et qui dans le contexte du long-métrage qui nous intéresse dans le cas présent se penche sur une dizaine d'individus. Ici, pas question pour Denis Amar de s'interroger sur les préoccupations estivales de nos concitoyens mais plutôt des désagréments que peuvent lier entre eux la chaleur, la vitesse et l’énervement de nombreux automobilistes. C'est donc dans un contexte passablement dramatique que se joue l'histoire de Juliette Delors, Arthur Colonna, Albert Pourrat ou encore le propriétaire de la casse, un certain Caron, ou le chirurgien Kalendarian...

Comme pourra le constater le spectateur, Asphalte semble avoir attiré bon nombre de vedettes du cinéma français. Tout d'abord, la canadienne Carole Laure à laquelle le réalisateur offre un nombre de scènes plus important que pour les autres interprètes. À ses côtés, l'acteur Jean Yanne. Elle, découvre que son amant et marié. Lui, l'aide à se sortir de la merde dans laquelle elle est plongée, privée de la voiture qu'elle croyait appartenir à celui qu'elle aime. Ailleurs, nous découvrons Jean-Pierre Marielle dans le rôle d'un vacancier qui en compagnie de sa petite famille et de quelques amis va être le témoin d'un drame qui le touchera personnellement. Étienne Chicot reçoit quant à lui les véhicule accidentés sur la route tandis que Georges Wilson, vêtu de sa combinaison de chirurgien tente de sauver des vies au bloc opératoire. Outre de nombreux seconds rôles, l’œil averti du spectateur apercevrai au détour d'une scène ou d'une autre, les presque débutants Christophe Bourseiller, Richard Anconina ou encore Christophe Lambert...

Au cœur du récit, donc, le bitume. Des automobilistes, quelques accrochages, et des accidents plus ou moins graves, victimes à l'appui, dont un carambolage assez impressionnant pour l'époque. Des scénettes qui s'enchaînent et des personnages qui se croisent et se partagent la vedette. Le fil conducteur demeure cette immense voie d'accès aux vacances, délivré tel un message préventif autoroutier (attention à la vitesse et à l'alcool au volant). On pourra critiquer la minceur extrême du scénario mais applaudir le casting hétéroclite. Au final, Asphalte est un étrange manège qui s'appréhende davantage comme une œuvre tantôt réaliste, tantôt absurde et où les sketchs s’entremêleraient sans réelle cohésion (ou si peu). Étonnant...

mercredi 27 novembre 2019

Comment Réussir Quand on est Con et Pleurnichard de Michel Audiard (1974) - ★★★★★★★☆☆☆



Avant dernier long-métrage du scénariste, dialoguiste et réalisateur français Michel Audiard, Comment Réussir Quand on est Con et Pleurnichard est de ces œuvre totalement absurdes qui reposent davantage sur l'interprétation que sur la mise en scène. Ce qui, de ce point de vue, est plutôt une très bonne nouvelle si l'on tient compte du fait que Michel Audiard n'a jamais été un très bon cinéaste. Parti de là, le spectateur se retrouve plongé dans une aventure pittoresque, pas tout à fait digne du surréaliste (et chef-d’œuvre de Bertrand Blier) Buffet Froid ou de Calmos. Certains trouveront sans doute que j’exagère et c'est pourquoi, j'arrêterai là, la comparaison. Michel Audiard fait de petits individus sans envergure, les héros d'un récit sans histoire. Ou si petite soit elle. De ces êtres qui se cherchent l'âme sœur sans jamais pouvoir réellement la trouver, à quelques rarissimes exceptions prêt. Comment Réussir Quand on est Con et Pleurnichard, c'est encore une fois pour le réalisateur, l'occasion de s'offrir un casting de choix : Jean Carmet, Evelyne Buyle, Jean-Pierre Marielle, Stéphane Audran, Jean Rochefort et Jane Birkin. Trois couples mal assortis. Comme les pièces d'un puzzle mal assemblées.

Le premier réunis Antoine Robinaud et Marie-Josée Mulot. En fait de couple, c'est parler un peu trop rapidement. Un dîner, un soir sur deux, voilà à quoi tient la relation entre ce petit vendeur de vin dégueulasse offrant une horloge pour l'achat de deux caisse de son ''vinaigre'' et une employée de l'hôtel PLM. Le second est formé autour de Gérard Malempin et son épouse Cécile. Directeur de l'hôtel PLM, lui se farcie l'employée en question tandis que Cécile se console auprès du petit vendeur de spiritueux, poète à ses heures. Quant au troisième, il est constitué de deux des plus improbables personnalités du long-métrage puisque Jane n'est attirée que par les ratés, ce que s'efforce d'être son compagnon Foisnard. Tout ce petit monde, s'échange, s'examine sous toutes les coutures (on appréciera le show érotique et la cambrure de Jane Birkin lors duquel on découvrira Jean-Claude Dreyfus en transformiste), pour finir par faire éclater les couples et en fabriquer de nouveaux.

Les dialogues ne sont pas les plus remarquables qu'ait écrit Michel Audiard, mais quand même au dessus de tous les autres, Comment Réussir Quand on est Con et Pleurnichard demeure un florilège de bons mots qu'il serait dommage d'ignorer face à la qualité plus que discutable de sa mise en scène. Jean Carmet est irrésistible, Jane Birkin et Stéphane Audran sont sexy, Jean-Pierre Marielle fidèle à ses personnages de beaufs, Jean Rochefort usé, fatigué, mal rasé, exquis, Évelyne Buyle fameuse en suicidaire qui rate chaque tentative, testant l'eau, le gaz et l'électricité. Et l'on ne compte pas les seconds rôle auxquels le réalisateur offre des dialogues aux petits oignons : Daniel Prévost et Robert Dalban en premier lieu. Comment Réussir Quand on est Con et Pleurnichard est de ces films d'une autre époque, qui a peut-être vieilli, mais qui faisait preuve d'une imagination folle et d'une liberté de ton totale. Un tout petit film culte !

mercredi 30 octobre 2019

Tenue de Soirée de Bertrand Blier (1986) - ★★★★★★★★☆☆



Planté comme un furoncle au beau milieu du paysage français en cette année 1986, entre le Mocky de La Machine à Découdre, le Veber des Fugitifs (également interprété par Gérard Depardieu en compagnie de l'irrésistible Pierre Richard), le Jean-Marie Poiré de Twist Again à Moscou ou le Bernard Nauer de l'assez vulgaire (et beaucoup moins bon que la pièce de théâtre qui en est à l'origine) Nuit d'Ivresse, le dixième long-métrage du réalisateur, scénariste, écrivain et fils de l'immense Bernard Blier, Bertrand de son prénom, devait précéder une certaine rupture dans la continuité, sans doute entamée deux ans auparavant avec Notre Histoire. Dans une veine similaire aux quelques films cultes qui ont firent sa renommée (et que je ne ferai l'affront à personne de citer), Tenue de Soirée est l'un des longs-métrages les plus acerbes, frondeurs, libres et radicaux de leur auteur. Drôle, tendre, parfois très osé dans sa forme et dans le fond, il ne s'agit assurément pas du dernier grand film de Bertrand Blier, mais sans doute celui qui dans la course effrénée à laquelle le réalisateur semble vouloir se raccrocher, est de ceux qui demeurent indissociables de ses première et brillantes tentatives dans le domaine de la comédie.

Si évidemment les plus coutumiers du cinéaste reconnaîtront ici l'immense valeur de son écriture, Bertrand Blier a aussi une nouvelle fois su s'entourer des plus grands. Qu'ils agissent à l'écran en tant que principaux interprètes, ou qu'ils ne nous honorent de leur présence que pour un trop court instant (Jean-Pierre Marielle, Bruno Cremer, Mylène Demongeot ou bien Jean-François Stévenin), chaque apparition à l'écran est un moment de pure magie voluptueuse et incisive que l'on ne retrouve que très rarement chez d'autres cinéastes français. Du moins, rares sont ceux bénéficiant d'une écriture aussi mordante et maîtrisée.

''Pauvre type, espèce de con, t'es vraiment rien qu'une merde...''
Monique (Miou-Miou) à Antoine (Michel Blanc)

... Bertrand Blier a l'art et la manière de faire entrer ses personnages en scène. Ici, une salle de bal où dansent quelques couples sur un air d'accordéon et en arrière-plan, un autre, isolé, et au bord de la rupture. Entre une Monique qui ne supporte plus ses conditions d'existence et Antoine, son homme, qui dans l'esprit, rêve sans doute encore pour longtemps de vivre d'amour et d'eau fraîche. Puis débarque Bob. Premier contact, une gifle. Celle que se prend Monique. Les choses sont d'ors et déjà mises en place. D'un côté l'amoureux transit, de l'autre, la brute épaisse, ancien taulard, cambrioleur à ses heures. Et puis Monique, la troisième roue. Celle que veut à tout prix conserver auprès de lui Antoine mais dont Bob aimerait bien se défaire...

Car au delà des rapports complexes qui vont être bientôt mis en place dans ce trio on ne peut plus discordant, Bertrand Blier réinvente les codes du romantisme à sa sauce pour un résultat inédit et haut en couleurs. Si de prime abord, les dialogues échouent entre les lèvres des interprètes comme un assemblage (sophistiqué) de termes propre aux charretiers, il n'en demeure pas moins qu'il se dégage de Tenue de Soirée, une très grande poésie. Des dialogues sur lesquels pose surtout son incroyable timbre, un Gérard Depardieu au sommet de son art. Ses deux complices et lui participent à un étrange numéro qui, même s'il a un peu de mal à être aussi rondement mené que LE chef-d’œuvre de Bertrand Blier, Buffet Froid, demeure une expérience de cinéma rare, portée par un jeu d'acteur sublime et des dialogues au diapason. Plus encore qu'une succession de scènes à la cohérence qui pour un néophyte pourrait paraître douteuse, le découpage et le scénario de Tenue de Soirée recèlent une richesse évocatrice incroyable. Car le réalisateur ne se contente pas d'une simple accumulation de séquences portées uniquement sur les bons mots de son propre cru. Non, Bertrand Blier ose avec intelligence aborder des sujets de fond tels que la prostitution, la solitude, le désespoir, mais aussi l'amour et l'amitié. Tout ceci, bien entendu, sous un angle qui n'appartient qu'à lui. Un grand ''Putain de film'' qui aura révélé au public, un Michel Blanc formidable et surtout très largement éloigné des rôles qu'il tenait jusqu'à maintenant...

mardi 22 octobre 2019

Les Âmes Grises d'Yves Angelo (2004) - ★★★★★★★☆☆☆



Comme si la mort et le désespoir avaient jeté leur dévolu sur un petit village français durant l'hiver 1917, Les Âmes Grises réserve à ses spectateurs l'une des plongées dans la torpeur de la première guerre mondiale les plus désolante. Triste à faire pleurer des cailloux. A transformer les superbes décors de Dombasle-sur-Meurthe, de Nancy, de Ville-sur-Saulx et de Vic-sur-Seille pour les faire ressembler à de sinistres peintures d'où l'artiste-peintre aurait oublié d'adjoindre la moindre couleur pour n'en laisser s'exprimer que des teintes hivernales. Là-bas, on entend tonner les coups de cannons comme autant de coups de tonnerre. Mais alors que la jeunesse française s’agglutine sous son ciel voilé par les nuages artificiels des explosifs, au village, comme un mal étrange s'étendant au delà de la frontière qui le sépare du champ de bataille, des événements tragiques vont se succéder. Comme une extension au conflit. Comme si le Créateur posait son doigt accusateur sur ceux qui eurent la faiblesse ou la chance d'échapper au combat...

Mais quel mal étrange atteint ce professeur qui après avoir sensiblement perdu la tête en classe a choisi de revêtir sa chambre de messages écrits à l'aide de ses excréments ? Sa remplaçante, la jolie Lysia Verhareine, mérite-t-elle le sort qui bientôt va s'abattre sur celui qu'elle aime et qui par conséquent offrira une bien triste fin à leur amour ? Qui donc a tué cette petite fille et l'a laissée là, au sol, dans le froid et l'humidité ? Qui donc est le procureur Pierre-Ange Destinat, énigmatique, avare en parole et apparemment dénué d'émotion ? Ou le juge Mierck qui cache peut-être sous sa petitesse et ses rondeurs le mal absolu... ? Comme les hurlements de celui que l'on va exécuter pour un meurtre qu'il n'a pas commis, les pleurs d'une jeune femme qui vient de perdre son amant au champ de bataille ou la souffrance silencieuse d'un notable craint par son entourage, Les Âmes Grises est une œuvre douloureuse qui n'exploite que dans d'infimes proportions la joie et le bonheur de certains de ses personnages. Des lettres d'amour rassurantes, emplies des promesses d'une retrouvaille prochaine. Ou plus simplement, le partage d'un dîner lorsque la solitude se fait trop pesante. Et pourtant, malgré ces trop rares instants de joie contenue, le long-métrage d'Yves Angelo adapté du roman éponyme de Philippe Claudel paru un an auparavant en 2003 semble se complaire dans la noirceur. Comme si toute bonne action devait y être systématiquement salie.

Le pouvoir de la Justice (injustice?) est ici, sans réserve. À travers le portrait de ce juge formidablement interprété par le regretté Jacques Villeret qui trouvait là, le moyen de laisser s'exprimer tout son talent. Face à un Jean-Pierre Marielle de marbre. Imposant, muet, mais non dénué d'émotion. Et d'ailleurs, de cet improbable monceau de pessimisme auquel le réalisateur imprime un tel degré de noirceur qu'il lui confère une aura presque fantastique, surnagent quelques moments remarquablement touchants. Une émotion à fleur de peau qui ne peut que s'effacer, si misérable soit-elle face à la montagne d'horreurs qui s'empare du village et de ses habitants. Une émotion qui ne fera pas le poids face à des actes dénués de morale lorsque celle-ci tentera de percer la croûte d'un village assiégé par un mal étrange. Celui de la corruption. Denis Podalydès parcourt de sa fragile silhouette mais de son immense talent Les Âmes Grises dans le rôle du policier Aimé Lafaille. Michel Vuillermoz et Serge Riaboukine y sont respectivement un maire et un aubergiste trop rares à l'écran. Au son des cannons, sur un ton linéaire et un rythme ankylosé, l’œuvre d'Yves Angelo tente d'imposer quelques stupéfiants visuels. Comme cette institutrice face à un horizon lointain d'où se font entendre les bombardements. Le spectacle est remuant, âpre et éclairé de rarissime moments de joie. Une jolie mais déprimante expérience cinématographique...

dimanche 5 mai 2019

Ce que mes Yeux ont Vu de Laurent de Bartillat (2007) - ★★★★★☆☆☆☆☆



Le Nom de la Rose de Jean-Jacques Annaud, Angel Heart d'Alan Parker, La Neuvième Porte de Roman Polanski... Quelques exemples de longs-métrages dont les fascinantes intrigues eurent besoin de prendre le temps qu'il fallait pour étoffer leur sujet et mener leurs héros sur le chemin de la résolution. Laurent de Bartillat, lui, opère à contre-courant de ces œuvres dont les sujets alambiqués sont pourtant si remarquablement menés que le spectateur y assiste sans jamais se prendre la tête entre les mains de désespoir d'échapper totalement à la logique du récit. Une heure et dix-huit minutes... soixante dix-huit petites minutes auront suffit au cinéaste et à son héroïne campée par la formidable Sylvie Testud pour résoudre l'intrigue de l'unique long-métrage du réalisateur français au titre aussi évocateur que poétique Ce que mes Yeux ont Vu. Tel un métronome, Laurent de Bartillat a réapparu tous les dix ans. En 1987 et 1997 avec les courts-métrages La Villa du Cap et Heart Race, et puis en 2007 avec ce qui demeure donc son unique long-métrage. Comme si le cinéaste avait souffert de cette expérience aux tenants labyrinthiques et émotionnels forts, nous n'en avons entendu parler depuis.

Le spectateur, lui, n'y aura peut-être vu que du feu. D'abord conquis par la prestation de Sylvie Testud en jeune femme obsédée à l'idée de découvrir qui se cache derrière le portrait d'une femme peinte de dos sur une partie des œuvres du peintre Jean-Antoine Watteau, ou au contraire, trop absorbé par cette énigme qui justement, manque peut-être d'envergure pour convaincre autant que les quelques exemples cités plus haut. Face à l'actrice, un Jean-Pierre Marielle trop discret mais imposant de part sa stature, son charisme et le timbre de sa voix. On aurait sans doute aimé voir se confronter davantage la jeune femme et son mentor, mais le cinéaste qui signe également le scénario a tout d'abord choisi de s'intéresser à son actrice et à son héroïne. Une Lucie fragile, dont on devine assez rapidement la fragilité. Menacée d'être délogée par un propriétaire qui n'a pas été payé depuis trois mois, vivant seule et n'ayant comme contacts que son employeur Ivan incarné par Miglen Mirtchev (Lucie ''gagne sa vie'' dans une petite boite proposant un service de copies), la restauratrice et analyste Garance (Agathe Dronne), la mère de Lucie (Christiane Millet), Dussart (Jean-Pierre Marielle) qui dirige la thèse de la jeune femme, et bientôt Vincent, un homme statue sourd et muet avec lequel elle nouera une très étrange relation...

… du remplissage penseront sans doute certains puisqu'il est vrai que l'intervention de ce personnage incarné à l'écran par l'acteur d'origine suisse James Thierrée ne semble avoir d'autre fonction que d'ajouter quelques menus éléments à une intrigue qui déjà tient sur une faible structure. Le chantier n'est donc pas d'ampleur et laisse dubitatif. Opposant à une maîtrise de la narration, un mystère qui ne convaincra pas tout le monde dans son approche et son développement, il n'y aura guère que les quinze ou vingt dernières minutes pour démontrer tout le potentiel gâché d'une œuvre qui aura d'abord noyé le spectateur sous une couche de sous-intrigues parfaitement inutiles. A dire vrai, même si le personnage de Vincent déconcerte et semble parfois élever l'intrigue, le cinéaste ne semble plus savoir comment s'y prendre pour le dégager du récit. Un être qui passe, s'engouffre dans l'histoire pour s'en échapper de manière inattendue. Peu divertissant dans sa première moitié, Ce que mes Yeux ont Vu est une œuvre austère, triste, manquant d'avoir été trop sobrement développée. Un long-métrage qui aurait pourtant mérité une écriture davantage travaillée en profondeur. Reste l'ambiance, un dernier acte qui nous fait regretter la naïveté des précédents et surtout, une Sylvie Testud habitée par son personnage... Un semi-échec...
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