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samedi 13 décembre 2025

L'Indic de Serge Leroy (1983) - ★★★★★★★☆☆☆



Serge Leroy, l'un des spécialistes du polar et du thriller à la française des années 70-80 revenait en cette année 1983 avec le policier L'Indic. Un quatuor d'interprètes formé autour de Daniel Auteuil, Thierry Lhermitte, Bernard-Pierre Donnadieu et Pascale Rocard. Si les deux premiers s'étaient jusque là surtout distingués dans la comédie, Bernard-Pierre Donnadieu se vit quant à lui offrir quelques rôles dans des polars non moins passionnants réalisés par les maîtres du genre en France, de Henri Verneuil à Georges Lautner. Quant à l'actrice Pascale Rocard, la jeune femme n'a à l'époque tourné que dans une poignée de long-métrages et fera par la suite, une carrière beaucoup plus importante à la télévision que sur grand écran avec, notamment, sa présence très remarquée dans le feuilleton de Jean Sagols, Le Vent des Moissons en 1988. L'Indic, lui, est un thriller dans la tradition du cinéma français de l'époque. Celui qui tentait avec plus ou moins de bonheur de s'aligner sur un genre largement représenté et dominé par le cinéma outre-atlantique (heureusement, les choses ont changé depuis). Si Serge Leroy a parfois bien du mal ici à atteindre ses objectifs, son septième long-métrage n'en est pas pour autant bon à jeter aux ordures.

Bien qu'il ait quelque peu vieilli sous certains aspects (le look de Thierry Lhermitte/Dominique Leonelli étant plutôt ringard de nos jours), le long-métrage de Serge Leroy est l'un de ces petits films policiers sans prétentions qui gagnent à être vu au moins une fois ne serait-ce que pour son ambiance austère, l’œuvre démarrant très rapidement sur un ton mortifère. L'Indic joue sur plusieurs niveaux de dualités. Entre Dominique Leonelli et l'inspecteur Bertrand/Daniel Auteuil. Ou bien même ce dernier est la belle Sylvia/Pascale Rocard qui même si ce détail est au départ le fruit du hasard, a choisi le camp des voyous plutôt que celui de l'autorité. Serge Leroy crée un climat dépressif accentué par la partition musicale du compositeur Michel Magne. Surtout, il intègre une romance entre le voyou Leonelli et Sylvia, quelque peu déboussolée par la perte de sa tante.

Une chose est certaine, on n'est pas là pour rire. Non pas que L'Indic assène de manière intempestive les séquences de braquage, les courses-poursuites ou les meurtres (qui se comptent sur les doigts d'un manchot), mais même dans la relation qu'entretiennent les divers personnages, des trois principaux protagonistes jusqu'à l'inquiétant antagoniste incarné par Bernard-Pierre Donnadieu, il se dégage un parfum de pessimisme qui transpire même dans la relation intime entre Sylvia et Leonelli. Comme si la mort pouvait venir frapper à leur porte à tout moment. Daniel Auteuil est de ceux qui se fondent le mieux dans la peau de leur personnage. D'un charisme peu évident, surtout en comparaison d'un Thierry Lhermitte séduisant, il incarne à merveille ce petit flic nerveux et collant ambitionnant d'arrêter le redouté truand, Ange Malaggione/Bernard-Pierre Donnadieu. Si l'on s'ennuie quelque peu, L'Indic n'en est pas moins un polar à la française qui de nos jours possède au moins le mérite de nous renvoyer à une époque où Paris arborait un visage bien différent. A l'image de la gare de l'Est qui à travers quelques plans éveilleront quelques bons souvenirs à celles et ceux qui aimaient y flâner. Un détail, peut-être, sans importance, sans doute, mais le film de Serge Leroy n'ayant pas la puissance d'un Mort un Dimanche de Pluie signé Joël Santoni, on lui accordera tout de même la troublante et envoûtante faculté d'évoquer le Paris d'avant, sa police, et ses voyous, sur fond de romance désespérée...

mardi 14 janvier 2025

Fateful Findings de Neil Breen (2013)

 


 

En un quart d'heure, pas davantage, Neil Breen a tout dit de son art. Une épouse éplorée qui devant le lit d’hôpital de son époux s'effondre dans les bras de son ami. Et qui le plan suivant arbore un visage inexpressif, dénué d'émotion, et qui, tel un poteau électrique, s'affiche raide immobile jusqu'à ce que le réalisateur, scénariste, compositeur, monteur (etc...) termine l'action comme il est d'usage au cinéma en entonnant, comme on le devine, le célèbre ''Coupez !''. Neil Breen, c'est tout le plaisir de prendre la plume puis la caméra sans pour autant avoir la moindre connaissance technique en matière d'écriture, de mise en scène, de direction d'acteur, de montage et de post-production. Et c'est bien pour ça qu'on l'aime notre Maître ès Nanars, indétrônable gourou du septième art, indestructible lorsqu'il affronte des dizaines de malfaiteurs à la manière de Keanu Reeves dans Matrix, lorsqu'il combat un tigre blanc pixelisé, qu'il sème la bonne parole sur fond vert, se prenant ainsi carrément pour le fils de Dieu ! Mégalo, Neil ? Meuh naaaaaan. Juste un nombril légèrement plus proéminent que celui de ses semblables. On ne lui reprochera pas cet authentique appétit de reconnaissance qui le pousse malgré lui à opter pour des choix artistiques irrésistiblement drôles. Imaginez : alors que le héros de Fateful Findings traverse la rue en téléphonant à son épouse, une Rolls-Royce le renverse. Des badauds affluent lorsque l'un d'eux se propose comme témoin de l'accident. Ouais, sauf que sans témoins, la responsabilité du chauffeur conduisant la voiture de luxe saute aux yeux. L'avant du véhicule étant abusivement maculé de sang, difficile d'envisager une autre hypothèse ! Un détail.... Surtout comparé à ce qui va suivre. Le bonhomme se réveille à l’hôpital où il fut transporté dans le coma. Retrouvant son costume de ''Man in Black'', il retourne chez lui, bien tranquillement (parce que faut surtout pas cogner dans le décor en fond vert, hein?), pour prendre une douche dans la salle de bain où le rejoint sa femme, laquelle ne se pose aucune question au sujet de la présence de celui qui était censé être allongé sur son lit d’hôpital quelques instants auparavant  ! Neil Breen étant la vedette de son propre film, n'imaginez pas un seul instant qu'il puisse incarner le rôle d'un pompiste ou d'un livreur de pizzas, non, sûrement pas. Lui, est détenteur d'un Master (on s'en tape!) et écrit désormais des romans. Enfin, UN roman puisque le second semble avoir un mal fou à venir au monde. De source sûre, il y a un fait que certains cinéphiles auront beaucoup de mal a accepter : David Lynch et Stephen King ont objectivement tout piqué à Neil Breen. La complexité narrative de l'un et l'interconnexion qui existe entre une grande partie des ouvrages littéraires de l'autre !


Neil Breen se joue ici à nouveau des repères à travers un montage qui fait fi de toute vraisemblance. Tournant ainsi certaines séquences dans certains des cadres qui servirent de lieu d'action trois ans auparavant dans I Am Here... Now, en 2009. Doté de séquences d'une fulgurante ampleur dramatique, l'on assiste lors de la projection de Fateful Findings à une dispute entre notre héros et son épouse, laquelle a osé accepter que la fille de sa meilleure amie vienne prendre un bain dans leur baignoire. Ouais, je sais, c'est choquant, révoltant, inadmissible. Mais avec tout le charisme qui le caractérise, le personnage incarné par Neil Breen parviendra sans mal à remettre de l'ordre lors de cette scène extraordinairement chargée en émotion ! Bon, c'est vrai, j'ai un peu l'air de me foutre de sa gueule. Alors on va plutôt évoquer l'intrigue. Dylan (Neil Breen) et Leah (Jennifer Autry) ne se sont donc plus jamais revus depuis leurs huit ans. C'est donc par un étonnant fruit du hasard qu'ils se retrouvent plusieurs décennies après leur séparation. Lui noircissant les pages numériques d'un ordinateur portable éteint (véridique) et elle étant devenue depuis un grand médecin travaillant à l’hôpital même où fut transporté Dylan à la suite de son accident. Sa survie, le quadragénaire la doit à une mystérieuse pierre noire qu'il découvrit des années en arrière en compagnie de Leah (laquelle s'est fabriqué un bracelet à partir d'une collection de perles découvertes dans une petite boite enterrée dans les bois au même moment). En habituel pourfendeur des inégalités, Neil Breen, enfin, son personnage, avoue à sa femme qu'il ne travaille pas vraiment sur son second roman mais qu'en tant que hacker (pirate informatique), il est parvenu à rassembler une importante somme d'informations concernant des documents secrets détenus par le Gouvernement et par de grosses entreprises. Thème d'usage courant chez un cinéaste que l'on finirait presque par considérer de complotiste paranoïaque ! Entre les époux, rien ne va plus. Tout comme entre leurs meilleurs amis Jim et Amy (David Silva et Victoria Viveiros). L'occasion pour ce cochon... Oups, ce brave Neil Breen, caché derrière le rôle de Dylan, de coucher avec Leah. Et bien sûr, son interprète Jennifer Autry, ben comment l'exprimer simplement... C'est pas la plus moche, si vous voyez ce que je veux dire. Pendant ce temps là, entre Jim et Amy, rien ne va plus non plus. Le premier reproche à la seconde de se refuser à lui, lequel passe alors tout son temps à réparer une très belle voiture dans leur garage alors qu'elle n'en a visiblement pas besoin. C'est ensuite au tour d'Amy de se plaindre de l'indifférence de Jim, qui en outre, et un alcoolique notoire dont l'addiction apparaît curieusement timide à l'écran (l'acteur sirote à peine le verre qu'il a entre les mains!). Film sur les ravages de l'alcool, la consommation de médicaments, la corruption, le harcèlement, l'adultère et la duplicité, Fateful Findings est sans doute parmi les œuvres signée de Neil Breen, l'une des plus cultes.

 

dimanche 4 août 2024

White Room de Patricia Rozema (1990) - ★★★★★★★★★☆

 


 

Tout n'est toujours que question de subjectivité et de sensibilité lorsqu'il s'agit d'exprimer ses émotions devant un chant, un air de musique, un poème ou un long-métrage. Pourquoi la bande musicale signée de Pino Donaggio pour le chef-d’œuvre de Brian De Palma Body Double me hante-t-elle depuis ces quarante dernières années ? Pourquoi Miracle Mile de Steve De Jarnatt a-t-il créé chez moi un phénomène de persistance rétinienne qui ne s'est depuis jamais relâché ? Et pourquoi désormais devrais-je vivre avec la sensation d'avoir découvert bien trop tard le second long-métrage de la réalisatrice américaine Patricia Rozema... ? Parce que White Room demeurera sans doute comme l'une des plus étonnantes, fascinantes et séduisantes expériences de cinéma, de cela, je suis persuadé. Le genre de long-métrage qui nous tombe entre les mains sans que nous n'ayons jamais tenté un seul instant de l'attraper au vol lorsque l'occasion se manifesta. C'est pourtant dans ce cas de figure là que s'est présentée l'occasion de découvrir ce joyau de romantisme, ce conte de fée où amour, névrose, ambition et musique se conjuguent pour nous offrir un authentique et pur moment d'humanité. Aussi déchirant que la perte de l'être le plus aimé au monde, aussi beau et intense qu'une ''première fois'' avec celui ou celle que l'on désire ardemment, derrière son énigmatique titre, White Room cache une œuvre troublante, parfois même déconcertante. Surtout lorsque la réalisatrice, également aux commandes de l'écriture monte son film en y intégrant des images iconiques et représentatives de l'esprit du personnage de Norme interprété par Maurice Godin. Un jeune homme qui après avoir quitté le cocon familial part s'installer seul, lequel a pour étrange habitude d'épier les gens chez eux lorsque tombe la nuit. C'est ainsi qu'un soir il assiste à la mort d'une chanteuse populaire connue sous le nom de Madelaine X (l'actrice (Margot ''Soeurs de sang'' Kidder), assassiné par un inconnu tandis que Norm demeure tétanisé devant l'acte. Empli de remords, il assiste aux obsèques de la chanteuse et y croise de manière brève une certaine Jane (interprétée par la magnifique Kate Nelligan) qu'il rencontrera de nouveau avant de lui proposer ses services de jardinier.


Jusque là, le jeune homme a trouvé un boulot de vendeur de journaux auprès de Zelda (Sheila McCarthy), une artiste plutôt ''originale'' qui lui propose de tenir son kiosque de manière intermittente. Fasciné par Jane à laquelle il avait tendu un mouchoir lors des obsèques de Madelaine X, la belle inconnue débarque un jour devant le kiosque afin de le lui rendre. Dès lors va naître une relation étrange entre cette très belle femme vivant à l'écart du monde et ce jeune garçon se rêvant d'écrire mais qui souffre d'être incapable de noircir la moindre page blanche... White Room démontre non seulement les qualités d'écriture et de mise en scène de Patricia Rozema mais également sa grande sensibilité. Œuvre qui sous cette forme n'aurait sans doute pas été en mesure d'être conçue par un homme, c'est bien donc toute de féminité que s'habillent le scénario et la mise en scène, dégageant une certaine poésie, une magie parfois déconcertante il est vrai, mais qui ne dénature jamais le propos et au contraire, l'enrichi. La relation entre les deux principaux protagonistes dénote une sincère complicité entre Kate Nelligan et Maurice Godin. Séduisant le spectateur à travers cette timide relation intime qui se dessine autour de leurs deux personnages et des soucis comportementaux que l'un et l'autre ont cultivé à leurs dépends tout au long de leur existence. D'un côté, un Norm pour qui parler ou même faire l'amour est une chose relativement délicate. De l'autre, le handicap de Jane face à son impossibilité de vivre au sein de ses concitoyens. Naît de ce mélange entre drame et romantisme une alchimie qui dispense chez le spectateur un réel sentiment de chaleur et de passion pour ces deux personnages hors du commun. Où le réel se confond avec l'imaginaire débridé de Norm. Et où la conclusion ne peut souffrir d'une telle noirceur que le jeune homme lui-même préférera la nier en recourant aux subterfuges qui lui ont toujours permis d'avancer dans la vie. Bref, White Room est un régal. Original, émouvant, poignant, Patricia Rozema signe là un très beau film...

 

dimanche 10 mars 2024

Pauvres Créatures de Yórgos Lánthimos (2024) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

Chaque année apporte son lot de bons et même, d'excellents films. Mais pour pouvoir assister à la projection d'œuvres telles que Pauvres Créatures, il faut parfois se montrer patient et attendre une décennie toute entière. Après avoir été profondément interloqué par la bande-annonce non pas pour l'intérêt que pouvaient engendrer les quelques images mises à disposition avant la sortie du film sur grand écran mais pour le désintérêt qu'elles me procurèrent, il fallait au moins que le nom du réalisateur grec Yórgos Lánthimos s'affiche à l'écran pour voir naître en moi une certaine curiosité. Le sien mais aussi celui de l'acteur américain Willem Dafoe dont la carrière a pris un essor fulgurant depuis le début des années 2000. Yórgos Lánthimos est l'homme que certains tentent d'abattre chaque fois que sort l'un de ses nouveaux délires en salle obscure. Mais ces réducteurs de têtes qui depuis son Canine de 2009 cherchent par tous les moyens à le prendre dans leurs filets auront bien du mal en cette année 2024 à faire du réalisateur et dramaturge leur nouveau trophée de chasse ! Plus de deux-cent ans après sa toute première publication sur le territoire britannique, le roman de Mary Shelley Frankenstein ou le Prométhée moderne continue à faire des émules. Avec son dernier long-métrage Yórgos Lánthimos est donc quasiment en terrain conquis. Sauf que le bonhomme semble avoir des ambitions narratives et esthétiques qui s'éloignent drastiquement de l’œuvre originale. Le grec convie aux noces de sa nouvelle égérie, le français Bertrand Mandico, l'américano-britannique Terry Gilliam, l'américain Wes Anderson et parfois même le créateur de jeux vidéos Ken Levine, auteur notamment de Bioshock Infinite avec lequel Pauvres créatures partage certaines ''visions''... De ce dernier, il emprunte l'approche rétro-futuriste et s'emploie à remanier l'architecture de Lisbonne ou de Paris en offrant à leurs ruelles et leurs façades une nouvelle patine et des moyens de locomotion qui demeurent encore à ce jour, pur fantasmes. Retrouvant Emma Stone après l'avoir dirigée dans La favorite cinq ans auparavant, Yórgos Lánthimos la transforme en créature, en pantin désarticulé dont les origines repoussent le concept originel sur lequel reposait le roman de Mary Shelley.


Ici, il n'est plus simplement question de créer la vie à partir de bouts de cadavres mais bien d'implanter le cerveau d'un bébé né urgemment sous césarienne dans la boîte crânienne de sa propre génitrice morte noyée ! Au temps où le féminisme sur grand écran semble être devenu un genre à part entière, l'on jugera ou non du bien-fondé du terme employé même si de toute évidence, le film est presque intégralement porté par l'interprétation d'Emma Stone qui dans le rôle de Bella Baxter, passera de la marionnette disloquée dont l'âge mental ne dépassera tout d'abord pas celui en rapport avec le tout jeune cerveau qui lui fut implanté pour se diriger ensuite vers sa propre émancipation et le passage en accéléré à l'âge adulte. Un voyage curieux, inédit, fantasmagorique mais aussi très drôle, à la limite parfois du burlesque et de l'incongru. De l'érotisme aussi, parfois, lorsque l'héroïne découvre sa propre sexualité par des moyens qui là encore, sont loin de rejoindre l'apprentissage tel qu'il est généralement enseigné. Willem Dafoe incarne le docteur Godwin Baxter, ''père'' de Bella et scientifique un brin dérangé qui poursuit les travaux que son père mena sur lui dès sa plus tendre enfance. Mark Ruffalo, lui, interprète le rôle du Duncan Wefferburn, personnage que l'on nommait en un temps ancien ''coureur de jupons'' et qui désormais est plus couramment connu sous le nom de ''prédateur sexuel''. Si l'apprentissage de Bella atteint son aboutissement lors de la conclusion, le chemin sera pavé de très nombreux pièges auxquels la jeune femme saura faire face du haut de sa pureté.... virginale... qui ne le demeurera guère longtemps puisque le film multipliera les séquences de sexe. Peut-être en trop grand nombre d'ailleurs, trahissant alors sans doute les limites d'un scénario qui regorge par la suite davantage de séquences visuellement bluffantes que de réels ressorts dramatiques, lesquels finissent par s'épuiser. Le film n'aurait-il d'ailleurs pas mérité d'être quelque peu resserré sur sa durée ? Toujours est-il que Pauvres créatures est une expérience cinématographique fort réjouissante, parfois graphiquement époustouflante et remarquablement interprétée...

 

mercredi 10 janvier 2024

Leonor de Juan Luis Buñuel (1975) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

L'un de nos plus grands acteurs français disparu voilà plus de trois ans toucha à tous les genres. De la comédie au thriller en passant par le drame (social ou non), le film historique ou de guerre, le biopic et j'en passe, Michel Piccoli aura marqué de son empreinte si particulière le cinéma français et même mondial. Jouant dans d'innombrables longs-métrages, convié par des metteurs en scène de tous pays, on le vit notamment apparaître à plusieurs reprises dans des œuvres signées du réalisateur espagnol Luis Buñuel. Le fils même de l'auteur de L'Ange exterminateur, de Belle de jour ou de Cet obscur objet du désir dirigea l'acteur français dans l'un des plus beaux films fantastiques tournés en collaboration entre la France, l'Italie et l'Espagne. Malgré son patronyme et les origines de son père, Juan Luis Buñuel est né dans l'hexagone le 9 novembre 1934 dans le 4ème arrondissement de Paris. Disparu trois ans après la vedette de ce troisième long-métrage qui fera suite à Au rendez-vous de la mort joyeuse en 1973 et La femme aux bottes rouges l'année suivante, c'est une fois encore le fantastique qui intéresse ici le réalisateur qui signe avec Leonor une œuvre fantastico-médiévale relativement étrange. Curieuse, mais non dénuée de références auxquelles certains amateurs se raccrocheront certainement pour justement... ne pas décrocher ! Car alors, quel dommage cela aurait été que de se dispenser d'un film aussi émotionnellement fort et au contenu si ensorcelant. Bien que l'approche du cinéaste soit très particulière, intégralement contenue dans une fréquence engourdie par un rythme éthéré, voire léthargique, c'est peut-être justement dans ce choix de ne pas ressembler au tout venant du cinéma fantastique que Leonor retient l'attention. Le film met donc en scène Michel Piccoli dans le rôle de Richard, riche seigneur du milieu du quatorzième siècle dont les apparats s'éloignent très largement de l'image que l'on peut avoir d'un aristocrate, de sa cours et de son royaume. Ici, l'univers de cet homme un peu rude mais fou amoureux de son épouse qui meurt très rapidement des suites d'une maladie est à l'image de la dureté qui entoure son existence et celle de ses sujets. Rien de visuellement flamboyant donc, si l'on prend uniquement en compte la propriété de cet homme qui s'octroiera aussitôt une nouvelle épouse en la personne de Catherine (interprétée par la sublime actrice italienne Ornella Muti). Leonor, elle, est incarnée par la norvégienne Liv Ullmann.


Donnant son prénom à ce film envoûtant, cette histoire d'amour fantastique dont on perçoit l'empreinte toute française dont elle puisse être dotée mais également l'héritage dont est pourvu son auteur, digne descendant de l'un des plus grands cinéastes espagnols est une brillante réussite. Épousant donc Catherine à la mort de sa première épouse, Richard lui donnera deux fils, qu'élèvera tout d'abord l'un de ses sujets. Dix ans après la mort de Leonor dont il a fait enfermer le corps dans un caveau naturel et dont il a fait condamner l'entrée, Richard, toujours hanté par la disparition de sa première épouse, croise la route d'un mystérieux personnage qui lui offre l'opportunité de retrouver celle qu'il n'a jamais cessé d'aimer. Leonor revient donc à la vie, les traits inchangés mais dégageant une forte odeur de mort rappelant qu'elle a passé une décennie enfermée sous la dalle d'une pierre tombale ! Tout va alors se bousculer et la menace d'un fléau dont les premiers signes se sont révélés en Italie va s'étendre jusqu'au royaume de Richard. Sans que le mot ne soit véritablement posé au cœur de l'intrigue et alors qu'il faudra patienter presque trois quarts-d'heure avant que Leonor ne reviennent du monde des morts, on devine de quelle mythologie fantastique s'est inspiré Juan Luis Buñuel pour écrire et réaliser son troisième long-métrage. Tout commence en effet à transpirer le film de vampire et ce, jusqu'à l'évocation de ce fléau qui se propagea en Europe au quatorzième siècle et dont certaines idées reçues accusèrent la propagation par les rats. Une allégorie qui oppose donc le personnage de Leonor à son pendant masculin, le célèbre comte Dracula ! C'est donc assez tardivement que la jeune femme s'adonnera à cette ''nouvelle passion'' consistant à boire le sang de très jeunes victimes, confirmant donc l'allégorie en question. Tourné dans de superbes décors dont un très vieux pont, Leonor est une œuvre rare, méconnue et tournée à une époque où le fantastique fut en général et en Europe, l’apanage de la maison de production britannique Hammer Films. Non content d'accueillir au sein du récit de très grands interprètes, le film est en outre accompagné par la superbe musique du célèbre compositeur italien Ennio Morricone. Notons enfin que Leonor fut à l'origine une nouvelle écrite par le poète et romancier allemand du dix-neuvième siècle, Ludwig Tieck, transposée non plus par le cinéaste au dix-neuvième mais bien avant, durant la période où une épidémie de peste noire fit des dizaines et des dizaines de millions de morts en Europe... Remarquable...

 

samedi 20 mai 2023

Guilty of Romance de Sion Sono (2011) - ★★★★★★★★★☆

 


 

Décidément, Sion Sono ne cessera jamais de nous étonner. Derrière Guilty of Romance se cache le parfait descendant du remarquable Strange Circus que le réalisateur et scénariste japonais réalisa six ans auparavant. Une nouvelle fois l'on est confrontés à des personnages complexes, dont certaines valeurs morales vont être perverties par une approche du sexe et de l'amour déviants. Guilty of Romance atteint cette même intensité qu'à l'époque où son auteur osait aborder le difficile sujet de l'inceste. Il en demeure d'ailleurs ici quelques stigmates qui vont tracer la route de l'une des héroïnes féminines du récit. Car ce sont bien les femmes qui sont mises à l'honneur dans ce long-métrage fleuve disponible dans un montage original de plus de cent-quarante minutes. Une durée en forme de test de résistance au style si particulier d'un Sion Sono aux anges lorsqu'il s'agit de ponctuer son œuvre de visions sinistres, nihilistes et surtout, très graphiques. Sous forme de chapitres et intervenant à diverses échelles du temps, des destins semblent se croiser dans un univers où le sexe sans amour se tarifie selon les désirs ou les moyens du client. On pourrait pratiquement comparer le japonais à l'indo-américain M.Night Shyamalan tant les deux hommes aiment surprendre leur public en invoquant des twists parfois fort surprenants ! Chacun conservant bien entendu son propre style. Il y a dans le cas de Guilty of Romance des évidences qui sautent immédiatement aux yeux et d'autres qui n'interviennent qu'en dernier recours. Histoire de frapper une dernière fois l'esprit du spectateur qui pourtant est déjà au sol depuis deux bonnes heures. Après un premier chapitre qui honore à sa manière très lumineuse, humide et parfois ouatée tout un pan du cinéma érotique japonais des années soixante et soixante-dix, Sion Sono change le moteur qui fait avancer sa principale héroïne (l'actrice Megumi Kagurazaka, qui est également l'épouse du réalisateur, dans le rôle d'Izumi Kikuchi) dans sa passion pour son époux écrivain d'ouvrages romantiques. Employée d'un supermarché, faisant quotidiennement la promotion d'une nouvelle marque de saucisses (un signe avant coureur ?), Izumi rencontre un jour une femme qui devant la beauté de son visage lui propose de participer à une séance-photos...


Alors que Strange Circus était facilement comparable au chef-d’œuvre d'Alejandro Jodorowsky Santa Sangre, certains rapports familiaux de Guilty of Romance tendent à se rapprocher de l'univers propre à celui du réalisateur polonais Andrzej Żuławski et notamment celui de l'héroïne de La femme publique. Si ce dernier s'imprégnait du sujet entourant l'ouvrage Les possédés de l'écrivain russe Fiodor Dostoïevski, le long-métrage de Sion Sono évoque à son tour Le château du romancier austro-hongrois Franz Kafka dans lequel le héros K cherchait à entrer en contact avec les autorités d'un village sans pour autant parvenir à accéder au Château en question. Le réalisateur ne tergiverse pas longtemps sur la question du sexe en employant les grands moyens dans cette descente aux enfers enivrante où la passion et l'amour laissent la place au sexe tarifé et à la jouissance (im)pure. Comme à son habitude, Sion Sono transforme le matériau brut dont il est lui-même l'auteur et le confond à une intrigue policière mettant en scène l'inspectrice Kazuko Yoshida (l'actrice Miki Mizuno) lors d'une enquête sur la mort et la mutilation d'une femme dont nous ignorerons l'identité jusqu'au terme d'un récit foisonnant où la luxure est très explicitement décrite. À ce titre, nous retiendrons les performances corporelles du trio d'actrices principales que complétera Makoto Togashi qui interprète le rôle de Mitsuko Ozawa. Si Sion Sono semble vouloir donner une image licencieuse de la femme, la plaçant dans des postures et un désir entièrement voués au plaisir de la chair, certaines d'entre elles témoignent d'un désir beaucoup plus profond. Disparition du père, absence de contact charnel de la part de l'époux, aimé et même admiré. Photographié par Sōhei Tanikawa, Guilty of Romance projette sur le visage des héroïnes diverses lumières, selon leur état émotionnel et fait de l'authentique quartier des Love Hotels de Tokyo, un lieu de luxure qui prend toute sa mesure la nuit tombée. Entre frustration et sexualité totalement débridée, l’œuvre de Sion Sono perpétue le grand œuvre cinématographico-musico-littéraire de son auteur. Pénétrant et foisonnant...

 

samedi 22 avril 2023

La falaise mystérieuse (The Uninvited) de Lewis Allen (1944) - ★★★★★★☆☆☆☆

 


 

Je me souviens très clairement de ce jour où je découvrais lors d'un passage à la télévision de l'improbable La chose à deux têtes (The Thing with Two Heads) du réalisateur américain Lee Frost. L'acteur Ray Milland y incarnait le rôle d'un chirurgien de couleur blanche très gravement malade et surtout, TRES raciste. L'on y assistait alors à la transplantation de la tête du dit chirurgien aux côtés de celle d'un condamné à mort de couleur... noire ! Un film de blaxploitation fantastique totalement farfelu mais ô combien cultissime. Je me souviens également très bien de ce pauvre homme dont la femme venait d'être retrouvée morte sur une plage et qui dans l'épisode Faux témoin de la série Columbo suppliait le plus célèbre lieutenant-détective de Los Angeles de retrouver celui qui avait commis le meurtre. Ou encore l'épisode Dites-le avec des fleurs dans lequel un vieil homme amateur de fleurs trucidait son neveu pour une question de gros sous. Dans les deux cas, Ray Milland interprétait l'époux de la victime puis l'assassin. Un acteur touche à tout, capable d'incarner n'importe quel personnage dans autant d’œuvres diverses. Comme celui qui apparaît tout d'abord comme un individu passablement pleutre dans La falaise mystérieuse (The Uninvited) de Lewis Allen. Précédant de très loin quelques-uns des grands classiques de la maison hantée tels La nuit de tous les mystères de William Castle, The Innocents de Jack Clayton, La maison du Diable de Robert Wise ou La maison des damnés de John Hough, le long-métrage de Lewis Allen doit être abordé avec infiniment de précautions. Non pas que le film regorge de séquences si effroyables que votre cœur battra la chamade plus qu'il n'en faut (bien au contraire), mais parce que le réalisateur d'origine britannique qui précédemment ne s'était manifesté qu'à travers le court-métrage Freedom Comes High choisit un angle qui ne satisfera en priorité que celles et ceux qui aiment que l'on tartine un film de bons sentiments quelle que soit sa thématique. Ici, Ray Milland incarne le rôle de Roderick Fitzgerald qui sur supplique de sa sœur Pamela (l'actrice Ruth Hussey) obtient l'autorisation d'acheter pour une somme relativement modique une superbe demeure appartenant à un certain Commander Beech (Donald Crisp) qui saute sur l'occasion pour se débarrasser de cette grande bâtisse dont il refusait jusque là l'accès à sa petite-fille Stella (Gail Russell)...


Une jeune femme âgée de seulement vingt ans dont la mère mourut dans d'horribles circonstances alors qu'elle n'avait que trois ans et dont le père est mort quelques années plus tard. Éduquée d'une main de fer par un grand-père rigide et antipathique, la jeune femme va cependant se faire de nouveaux amis grâce au couple formé par Roderick et Pamela. Ballade en voilier, invitation à dîner... Mais il se passe des choses étranges dans la demeure que viennent d'acquérir les Fitzgerald. Des pleurs nocturnes se font entendre. Les portes et fenêtres claquent régulièrement. Un étrange parfum se diffuse dans les pièces et l'attitude de leur chien change dès qu'il pénètre à l'intérieur. Bref, de quoi faire de La falaise mystérieuse un excellent film de maison hantée. Ce qui n'est malheureusement pas le cas en raison du traitement beaucoup trop romantique imposé aux personnages incarnés par Ray Milland et Gail Russell. Trop timide dans son approche du fantastique (malgré, en outre, une séance de spiritisme à base de Ouija) et donc de l'effroi, le rythme de La falaise mystérieuse est parfois pesant. Dommage car quelques séquences laissaient envisager une œuvre où la peur aurait pu dominer sur tout autre sentiment. Cette pièce étrange dotée d'une verrière et où les fleurs se fanent instantanément. Cette séquence lors de laquelle les nouveaux acquéreurs entendent des pleurs et sont filmés dans une semi-obscurité en haut des escaliers menant aux chambres. Derrière ce mystère se cache plusieurs éventualités. La présence d'un fantôme étant promptement confirmée et résolvant donc une partie de l'intrigue qui entoure la demeure et ses anciens propriétaires, ne restait plus qu'à Lewis Allen et aux scénaristes Dodie Smith et Frank Partos (sur la base d'une écrite par la romancière irlandaise Dorothy Macardle) de trouver un moyen de relancer l'intrigue à travers une toute autre énigme reliant directement les événements avec la mort de la mère de Stella. Parfois remarquable, le noir et blanc de la pellicule permet au réalisateur d'imprimer un réel sentiment d'angoisse dont la séquence opposant le frère et la sœur demeure fort malheureusement, l'une des très rares occasions de ressentir l'oppression qui se dégage des lieux. Lewis Allen s'entoure d'interprètes convaincants mais penche sans doute un peu trop l'intrigue du côté de la romance. Une approche qui bouffe littéralement le côté fantastique. D'autant plus que, choix curieux, Ray Milland interprète un Roderick Fitzgerald pas très courageux et donc certaines attitudes prêtent davantage à sourire...

 

vendredi 7 avril 2023

M.Butterfly de David Cronenberg (1993) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Que peut-on attendre d'une œuvre signée de l'un des plus grands cinéastes canadiens et interprétée par l'une des valeurs sûres du cinéma britannique et même, mondial ? Que la magie opérée cinq ans auparavant, en 1988, le soit une fois encore. Juste une fois. Pas seulement pour se convaincre qu'il se soit simplement agit d'un miracle mais que l'union artistique de ces deux hommes auxquels se joignirent d'autres caractéristiques puisse encore et encore produire du sublime sur support magnétique. Nous sommes en 1993 et cinq ans après le magnifique et bouleversant Faux-semblants, David Cronenberg offrait pour la seconde fois le rôle principal de l'une de ses œuvres à l'acteur originaire de Cowes en Angleterre, Jeremy Irons. Après s'être offert le pari hautement risqué de mettre en images une œuvre réputée inadaptable au cinéma (Le Festin nu du romancier américain William S. Burroughs), le plus réputé des réalisateurs canadiens s'attaquait donc à la célèbre pièce de théâtre M.Butterfly du dramaturge et scénariste américain David Henry Hwang. Mais derrière M.Butterfly se cache en réalité les destins croisés de personnages imaginaires et de personnalités ayant réellement vécu. Le film emprunte donc à l'opéra italien de Giacomo Puccini une partie de son intrigue. La rencontre entre un occidental et une jeune geisha de seulement quinze ans. L'on retrouve ce brin de cynisme chez le personnage incarné par Jeremy Irons dont l'arrogance lui fait tenir des propos diffamants envers une culture que ses semblables et lui semblent tout d'abord mépriser. René Gallimard rejoint donc l'impudent Benjamin Franklin Pinkerton pour qui, Cio-Cio-San n'était qu'une récréation teintée d'exotisme. Dès lors, le récit prend un virage à cent-quatre vingt degrés, se déleste de l'intrigue propre à l'opéra pour se pencher davantage sur celle de la pièce de théâtre. Car dans le cas de M.Butterfly, la passion est plurielle, se vit à deux et n'est plus exclusivement portée par la seule personne de Song Liling (l'acteur américain originaire de Hong-Kong, John Lone). Aïe ! Voilà que tout est dit. Car oui, mais cela ne devrait logiquement plus être un secret, la beauté sous le charme de laquelle va tomber le comptable de l'ambassade France de Pékin René Gallimard est un homme...


C'est là que se rejoignent alors la réalité et la fiction. Car sous des dehors improbables (l'hormonothérapie et les premières opérations consistant à une réassignation sexuelle étaient à l'époque relativement rares et certainement inenvisageables en Chine à l'époque où se situe l'action), il faut savoir que le long-métrage de David Cronenberg s'inspire de l'authentique histoire du fonctionnaire français Bernard Boursicot et de l'artiste lyrique chinois Shi Pei Pu qui eurent une relation entre 1964 et 1983. Derrière l’ambiguïté du propos, le canadien se saisit également de l'affaire d'espionnage qui envoya Shi Pei Pu en prison durant six années pour avoir transmis aux autorités de la république populaire de Chine des documents diplomatiques appartenant à l'état français. Cette histoire d'amour qui, lorsque l'on étudie son approche en profondeur ne dépareille finalement pas avec l'univers habituel de David Cronenberg, apparaît donc biaisée à plus d'un titre. Espionnage, ''tromperie sur la marchandise'', mais aussi, malice de la part de Song Liling qui évoque des coutumes ancestrales chères à sa communauté et adopte ainsi un comportement qui empêchent tout d'abord le comptable de découvrir la vérité. Sur fond de révolution culturelle et de reprogrammation mentale, David Cronenberg signe une œuvre historico-sentimentale qui n'a malheureusement pas l'ampleur de Faux-semblants. Ni même son histoire d'amour, aussi belles peuvent s'avérer certains séquences entre Jeremy Irons et John Lone, on pouvait espérer de la part de celui qui réalisa l'une des plus belles et plus tragiques histoires d'amour sept ans auparavant (La mouche) qu'il nous drape une fois encore de cette émotion qui s'extrayait pourtant d'un contexte fantastico-horrifique. Il demeurera de M.Butterfly quelques plans sur le visage de Jeremy Irons en clairs-obscurs tentant de reproduire la saisissante séquence du miroir de Faux-semblants, la superbe partition du fidèle compositeur Howard Shore ou les contacts charnels des deux principaux interprètes. Mais néanmoins, le films souffre dans sa version originale d'un défaut majeur : Afin de simuler la féminité du personnage qu'interprète John Lone, celui-ci semble avoir été doublé dans la langue de Shakespeare avec un manque de soucis qui paraît à peine pensable chez David Cronenberg. Une voix féminine qui peine à s'insérer au cœur d'un récit pourtant parfois mémorable. Loin du Body Horror, David Cronenberg signait malgré tout un beau film. Un drame romantique quelque peu... déviant, et pourtant si réel...

 

samedi 1 avril 2023

Subway de Luc Besson (1985) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

Luc Besson fait partie de ces personnalités que les critiques aiment assaisonner de commentaires peu élogieux. Un peu comme un Patrick Sébastien versant dans le septième art et dont les quolibets qui lui sont infligés ne sont pas toujours justifiés. Pour Christophe Lambert, c'est un peu la même chose... Pas de chance, donc, puisque le réalisateur et l'acteur ont fait ce petit bout de chemin ensemble, ce voyage dans les entrailles de la capitale française, entre thriller souterrain et romance ferroviaire. Se battant parfois en duel pour savoir qui de l'un ou de l'autre est le plus ringard (Le Cinquième Élément, Valérian et la Cité des mille planètes pour Luc Besson, Mortal Kombat de Paul W.S. Anderson et Vercingétorix : la légende du druide roi de Jacques Dorfmann pour Christophe Lambert), l'alchimie semble avoir pourtant fonctionné avec ce Subway qui demeure pour l'un comme pour l'autre, une très agréable surprise. Autour du réalisateur et scénariste (accompagné à l'écriture par Pierre Jolivet, Alain Le Henry, Marc Perrier et Sophie Schmit), on retrouve quelques interprètes de son tout premier long-métrage réalisé deux ans auparavant en les personnes de Jean Bouise et surtout de Jean Reno que l'on retrouvera successivement chez Luc Besson dans Le grand bleu en 1988, Nikita en 1990 et Léon en 1994. Côté musique, on retrouve également le compositeur et multi-instrumentiste Eric Serra qui demeurera toujours fidèle au poste en dehors de Valérian et la Cité des mille planètes dont la partition musicale sera confiée à Alexandre Desplat. Et c'est d'ailleurs tant mieux pour lui tant ce film au faramineux budget de presque deux-cent millions d'euros est une purge ! Luc Besson lui offre d'ailleurs un tout petit rôle dans son second long-métrage puisqu'il y interprète le personnage de Erico, un bassiste. Notons d'ailleurs la présence dans le rôle de l'interprète de la chanson It's Only Mystery (composée par Corine Marienneau, Louis Bertignac et Éric Serra) du chanteur et acteur américain Arthur Simms qui décèdera deux ans après la sortie du film à seulement trente-quatre ans. Côté casting, du beau monde se bouscule autour de Christophe Lambert qui interprète le rôle de Fred, jeune homme au costume trois pièces, aux cheveux en pétard et gris péroxydé, un peu paumé, voleur à ses heures et amoureux de la belle et riche Héléna Kerman (Isabelle Adjani). Jean Réno, donc, qui incarne un batteur, Jean Bouise en chef de station de métro, Jean-Hugues Anglade en voleur sur patins à roulettes, Richard Bohringer en fleuriste, Jean-Pierre Bacri en inspecteur Batman sous les ordres du commissaire Gesberg qui de son côté est interprété par Michel Galabru...


Luc Besson s'empare d'un environnement très particulier, souterrain, digne de figurer au tableau de chasse de certains films d'épouvante parmi lesquels certains s'y déroulent presque dans leur intégralité (Death Line de Gary Sherman en 1972, Creep de Christopher Smith en 2004), mais qui dans le cas présent est au centre d'une étrange ''histoire d'amour'' entre deux individus de monde totalement opposés mais qui paraissent tout deux marginaux. Autre particularité de Subway : la plupart des personnages paraissent tous plus barrés les uns que les autres et parmi lesquels Christophe Lambert/Fred et Isabelle Adjani/Héléna trônent en bonne place. L'un des atouts majeurs du long-métrage repose avant tout sur l'atmosphère qui se dégage des lieux. Un monde ''merveilleux'', tantôt blafard (les célèbres murs concaves recouverts de carrelage blanc) tantôt crépusculaire (les tunnels) et dans lequel Luc Besson promène ses caméras et nous convie à partager non seulement la vie de personnages bigarrés mais également celle beaucoup plus courante des usagers du métro et de celles et ceux qui y travaillent de manière officielle (le service de sécurité) ou officieuse (le pick-pocket). L'exploitation d'un univers ''habité'' par les sans domiciles fixes et autres musiciens vivant de la générosité des usagers dans lequel se croisent un type en costard et une femme de milliardaire en robe à froufrous crée un saisissant et authentique décalage qui permet même aujourd'hui à Subway de conserver son originalité. Si à l'époque l'on pouvait considérer le film de Luc Besson comme esthétiquement novateur, le réalisateur savait déja surtout s'offrir les services d'interprètes à la mode comme il le fera avec plus ou moins bon goût tout au long de sa carrière. Adjani avait quelques années en arrière collaboré auprès d'Andrzej Zulawski, Jean-Paul Rappeneau, Claude Miller ou Jean Becker tandis que Christophe Lambert s'était affiché en homme-singe dans le formidable Greystoke, la légende de Tarzan de Hugh Hudson l'année précédente. Fumerolles, éclairages au néon, faune souterraine, bande-son martelée, univers clos, Luc Besson pour qui Subway était un projet antérieur à son premier film Le dernier combat se préparait sans doute (inconsciemment ou pas) à plonger les protagonistes du Grand bleu dans une autre forme d'abysse. Alors, Subway, brouillon du film générationnel qu'il réalisera trois ans plus tard ? Non, certainement pas. Mais assurément, l'une de ses plus brillantes réussites...

 

mardi 17 janvier 2023

Bones and All de Luca Guadagnino (2022) - ★★★★★★☆☆☆☆

 


 

Le dernier long-métrage de Luca Guadagnino (Call me by your name en 2017, Suspiria en 2018) ressemble tout d'abord au cinéma indépendant vouant une approche spécifique des marginaux en général et à celui d'un certain Harmony Korine en particulier (Gummo en 1997, Trash Humpers en 2009). Un cinéma souvent réaliste qui pourtant trouve ici une résonance avec le fantastique. Si l'anthropophagie et le cannibalisme sont des mythes qui trouvent leur source dans les coins les plus reculés des territoires africains et même bien avant puisque les tribus d’Homo erectus, de Néandertaliens et d’Homo sapiens recoururent à leur époque au cannibalisme, cette thématique qui effraie et s'avère donc propice à bâtir des récits horrifiques fit florès sur grand écran dans les années soixante-dix/quatre-vingt. Des dizaines de longs-métrages qui mirent tout d'abord en avant des individus vivant au cœur de la forêt vierge amazonienne, donnant ainsi l'un de ces films cultes qui encore aujourd'hui, dérangent. On parle bien évidemment du cultissime Cannibal Holocaust du réalisateur italien récemment disparu, Ruggero Deodato. Le mythe dégénérant et allant jusqu'à être transposé jusqu'en Occident, peu à peu, ce qui semblait n'être encore qu'une légende allait se transformer en un fait-divers des plus concret. De la famille de dégénérés de Massacre à la tronçonneuse de Tobe Hooper en 1974, en passant par La semana del Asesino de l'espagnol Eloy de la Iglesia et jusqu'au Grave de la française Julia Ducournau... Des dizaines, voire des centaines de longs-métrages plus ou moins crédibles mettant en scène des hommes et des femmes dévoreurs de chair humaine... Mais le dernier méfait de l'italien Luca Guadagnino, lui, semble également se rapprocher d'un autre mythe. Celui de ces tueurs en série qui parcourent le territoire américain à la recherche de proies. Et plus précisément, des couples d'assassins comme les divers médias en ont conté les horribles affaires. Pourtant, ses héros incarnés par Taylor russell (dans le rôle de Maren) et Timothée Chalamet (dans celui de Lee) semblent moins se rapprocher des couples formés par Bonnie Parker et Clyde Barrow ou Raymond Fernader et Martha Beck que de Charles Starkweather et Caril Ann Fugate auxquels plusieurs cinéastes consacrèrent une œuvre cinématographique parmi lesquelles, Terrence Malick avec La Balade sauvage (Badlands). Et c'est précisément à celui-ci que l'on se référera immédiatement même si le fond est diamétralement différent du récit offert par Bones and All, le dernier film de Luca Guadagnino. Dans le cas de La Balade sauvage, s'il n'était nul question de cannibalisme ou d'anthropophagie, il est en revanche difficile de nier les rapports qu'entretiennent les deux longs-métrages lorsqu'il s'agit d'évoquer la forme. Car l'un comme l'autre mettent en scène de jeunes individus parcourant le territoire américain en semant derrière eux la mort...


C'est avec une certaine fébrilité que j'attendais de pouvoir découvrir le dernier film du réalisateur italien. Après avoir été conquis par son remake du classique de Dario Argento Suspiria, j'attendais de pouvoir apprécier comment allait évoluer la frange horrifique de son cinéma avec son dernier né. Un road-movie ayant les allures d'un cinéma indépendant typique du festival de Sundance, avec sa description d'une Amérique parcourue par des marginaux. Et c'est en cela que Bones and All procure un certain intérêt. D'abord à travers son couple de cannibales faisant connaissance au détour d'une supérette et de son voyage à travers l'Amérique profonde à la recherche de leur passé. Une œuvre intéressante, s'éternisant tout de même au delà des deux heures, mais procurant tout de même parfois le sentiment de tourner en rond. L'un des aspects les plus inattendus s'inscrivant moins dans ce voyage parfois très sanglant que dans la découverte d'une multitude de personnages s'adonnant eux-même au délice de la chair humaine, Bones and All paraît ainsi se rapprocher d'un certain cinéma fantastique foulé de plain-pied par des hordes de créatures monstrueuses dévorant nos semblables. Bien que Luca Guadagnino ait su parfois se saisir de l'imagerie des laissés pour compte vivant sur le territoire américain, et bien que le couple formé par les deux jeunes interprètes s'avère parfois touchant (quoique parfaitement glaçant lors de leurs ''repas''), ce couple nouvellement formé à bien du mal à séduire le public dès lors que le réalisateur tente de nous convaincre des sentiments qui les emploie à parcourir une Amérique pourtant filmée avec grand intérêt. Une œuvre parfois confondante de beauté lorsqu'elle filme ses personnages au coucher du soleil ou lors d'une fête foraine mais dont la vanité empêche de s'accrocher tout à fait à cette histoire d'amour... et de mort ! Le spectateur ayant l'estomac fragile sera donc moins séduit par les rapports qu'entretiennent Maren et Lee qu'écœuré par les quelques repas que partage notre duo, rappelant ainsi l'une des séquences effroyables de Trouble Every Day que réalisa en 2001 la réalisatrice française Claire Denis... L'inconvénient est ici que Luca Guadagnino se penche sur des thématiques qui n'ont plus rien de véritablement novatrices. Le ''beau'' et ''le monstrueux'' se confondant en une seule œuvre. Une ambiguïté qui à l'ère où le cinéma d'horreur a pris une grande place dans le cœur des spectateurs n'aura d'autre effet que de battre avec difficulté le froid et le chaud. C'est donc avec une certaine indifférence que l'on parcours l'Amérique en compagnie de nos deux jeunes ''amoureux'', si ce n'est pour l'exploitation, à l'image, d'une certaine misère sociale. Bones and All confirme donc davantage le talent de ses deux jeunes interprètes et sans doute un peu moins celui de son auteur. Un Luca Guadagnino dont on retiendra en outre et surtout sa vision crépusculaire des provinces rencontrées que par sa propension à nous conter une histoire d'amour tragique...

 

jeudi 17 mars 2022

Crimson Peak de Guillermo Del Toro (2015) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Le réalisateur, scénariste et producteur mexicain Guillermo Del Toro est un cinéaste à part dans le paysage cinématographique mondial. En effet, capable de réaliser des longs-métrages pas toujours très fins (la séquelle de Blade, les Hellboy ou pire, Pacific Rim), il est aussi et surtout capable de mettre en scène des œuvres beaucoup plus fortes en terme d'émotion, de poésie et de visuels. On pense notamment à L'échine du Diable ou au magnifique (quoique très cruel) Le labyrinthe de Pan. Plus tard il réalisera La forme de l'eau qui sera comparé au cinéma de Jean-Pierre Jeunet et même, tout récemment, Nightmare Alley,dernier long-métrage qui fera la quasi-unanimité auprès de la presse spécialisée. En 2015, il adapte son propre scénario écrit à six mains aux côtés de Matthew Robbins et Lucinda Coxon sous le titre de Crimson Peak. Son neuvième film. Une œuvre plus proche de son penchant pour le ''majestueux'' que pour le ''sévèrement burné''. D'une beauté plastique irréprochable, le réalisateur et ses techniciens plongent le film dans des teintes grenat et vert bouteille du plus bel effet. Chaque séquence, chaque plan rendent ivre de plaisir le spectateur qui alors se voit comme au milieu d'une galerie d'art où chaque visuel est un tableau de maître prenant vie. De ce point de vue là, Crimson Peak rejoint donc Le labyrinthe de Pan, lequel était déjà visuellement remarquable même si avec son neuvième long-métrage Guillermo Del Toro repousse encore plus loin le concept de ''merveilleux''. C'est d'ailleurs là dessus que repose l'essentiel de Crimson Peak car comme nous allons rapidement le comprendre, le film n'est malheureusement pas dénué de lacunes. Si la reconstitution d'une Angleterre victorienne est splendide et somme toute fidèle à ce que l'on pouvait en attendre et si le film apparaît comme un brillant hommage au cinéma d'épouvante britannique de la Hammer Film Productions des années cinquante et soixante-dix, on perçoit très vite les limites de son scénario...


Qui, comme je le répète, fut écrit par le réalisateur lui-même ainsi que ses deux collaborateurs. Faisant ainsi la preuve que le nombre ne vaut pas toujours comme preuve de qualité. Car en effet, outre le fait que le spectateur devine à l'avance la plupart (voire l'intégralité) des événements qui vont se produire, le récit plongeant une jeune américaine dans une immense et sinistre demeure appartenant à son nouvel époux et sa sœur pourrait s'envisager comme la relecture romancée de n'importe quel fait divers actuel tournant autour d'une escroquerie à l'héritage. Si l'on en prend plein les yeux, il ne faut pas oublier que l'essentiel n'y est sans doute pas. Car Crimson Peak est comme un joli coffret doré serti de diamants, d'émeraudes, de rubis et de saphirs et qui une fois ouvert se montre aux trois-quarts vide ! Mais il n'empêche cependant que le travail accompli sur tout le reste demeure absolument admirable. Attirant l’œil comme une abeille autour d'un pot de miel, Guillermo Del Toro fait appel à des techniciens hors pair. Et parmi eux, le directeur artistique Brandt Gordon qui après avoir débuté sa carrière à la télévision au milieu des années quatre-vingt dix l'a poursuivie sur grand écran jusqu'à retrouver Guillermo Del Toro quinze ans plus tard sur le plateau de Nightmare Alley. On retrouve également le production designer Thomas E. Sanders qui après avoir notamment travaillé sur l’extraordinaire Apocalypto de Mel Gibson rejoignait donc en 2015 l'équipe du réalisateur mexicain, tout juste une année avant de travailler sur Star Trek: Sans limites de Justin Lin. Autre aspect remarquable du long-métrage de Guillermo Del Toro, ses costumes, qui sont l’œuvre de Kate Hawley qui avait déjà travaillé pour le mexicain sur Pacific Rim et dont le formidable talent sera de nouveau visible à la sortie prochaine de l'adaptation en série du Seigneur des anneaux...


Mais surtout, Crimson Peak bénéficie d'une très grande justesse au niveau de son interprétation. Trois acteurs principaux auxquels l'on ajoutera tout de même la prestation de l'acteur Charlie Hunnam dans le rôle du Docteur Alan McMichael ainsi que celle de Jim Beaver dans celui de Carter Cushing, le père de l'héroïne (une référence, sans doute, au célèbre acteur britannique Peter Cushing qui était à son époque spécialisé dans le cinéma d'épouvante et fantastique). La vedette de ce film est donc l'actrice Mia Wasikowska qui interprète le personnage d'Edith Cushing. Jeune écrivain désœuvrée par l'absence de sa mère et bientôt par la mort prochaine de son père, communiquant avec les morts et tombant follement amoureuse de Thomas Sharpe (formidable Tom Hiddleston) dans l'ombre duquel veille la sœur Lucille (Jessica Chastain en mode ''flippant''), elle part s'installer dans leur immense demeure familiale partiellement délabrée sans se douter de ce qui se trame derrière son dos. Crimson Peak y invoque alors des fantômes esthétiquement plutôt convaincants. Malheureusement, il devient très rapidement difficile de s'en effrayer quel que soient les subterfuges employés (apparitions soudaines, Jump Scares).D'ailleurs, leur présence n'ayant rien de fondamentalement productif, leurs diverses apparitions s'avèrent souvent stériles d'un point du vue du récit. Guillermo Det Toro appréciant toujours autant la monstruosité, il persévère dans sa description en lui offrant les atours de la ''paranormalité'' tout en lui offrant également un visage humain. Le récit est lent, beau, romantique, mais parfois suranné. Crimson Peak aurait été parfait si seulement le spectateur n'avait pas l'impression d'écrire le scénario en même temps que le déroulement de l'histoire. Au final, le long-métrage nous abandonne avec un sentiment mitigé. Celui d'avoir assisté à un spectacle visuellement époustouflant (et parfois très gore, surtout dans la dernière partie) tout en ayant accompagné des personnages au cœur d'un récit manquant au fond, d'originalité...

 

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