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mardi 3 mai 2022

J'accuse de Roman Polanski (2019) - ★★★★★★★★★☆

 


 

Alors que le film fut l'objet de controverses tandis que son réalisateur Roman Polanski affirmait d'emblée qu'il faisait écho à sa propre histoire, et compte-tenu du contexte dans lequel l'avant dernier long-métrage de l'auteur du Pianiste, du Locataire ou de Rosemary's Baby fut comparé par le cinéaste franco-polonais lui-même aux soucis de justice dont il demeurait encore la cible (le 8 mars 2020, plus de cent-dix avocates profitèrent de la Journée internationale des droits de la femme pour rappeler les accusations dont il était l'objet), J'accuse aurait pu très facilement souffrir de la polémique. Mais une fois que l'on s'accorde le droit de mettre de côté toute cette histoire personnelle, si sordide qu'elle puisse être, véritable ou non, étayée par des preuves ou par de simples ouï-dire, l’œuvre, elle, n'en est pas moins l'une des plus brillantes démonstrations de l'un des plus grands réalisateurs de sa génération. L'affaire concernant le capitaine Alfred Dreyfus est non seulement devenue à l'époque une affaire d'état mettant en cause, trahison supposée, erreur judiciaire, antisémitisme (l'officier incriminé étant de confession juive comme le martèle régulièrement Roman Polanski dans le film) et fourvoiement de la part des autorités militaires, incapables elles-même de reconnaître leurs torts. À moins que vienne justement s'intercaler cette suspicion d'antisémitisme dont est victime dans J'accuse, l'officier de l'Armée Française. D'un point de vue strictement cinématographique, l'avant dernier film de Roman Polanski n'est pas loin d'aller rejoindre l'éblouissant Le Pianiste réalisé voilà déjà vingt ans en arrière, au panthéon des chefs-d’œuvre du cinéaste. La photographie de Pawel Edelman saute immédiatement aux yeux et donne à l'ensemble un caractère visuel fait de suie. Celle-là même qui semble couvrir la quasi-totalité des locaux du 2ème Bureau dans lesquels est ensuite introduit en tant que nouveau responsable le commandant Marie-Georges Picquart qui à cette occasion est promu au grade de Lieutenant-colonel...


Alors que l'affaire judiciaire concernant l'officier Dreyfus a déjà été jugée (l'homme sera déchu de ses titres militaires, se voyant ainsi humilié, déporté puis détenu sur l'Île du Diable en Guyane), J'accuse se concentre moins son récit sur la victime d'une machination et d'une erreur de justice (Louis Garrel dans le rôle d'Alfred Dreyfus) que sur le courage d'un homme (en l'occurrence, Marie-Georges Picquart qu'interprète à l'écran l'impeccable Jean Dujardin) qui a tout entreprit pour que la vérité éclate. Au risque de mettre en péril sa propre existence et son statut d'officier de l'Armée française. Visuellement remarquable, la reconstitution bénéficie des impressionnants talents de la costumière Pascaline Chavanne, de la direction artistique de Jean Rabasse et de la musique d'Alexandre Desplat. Surtout, le film s'inspire du roman An Officer and a Spy de Robert Harris que l'écrivain adapte alors lui-même aux côtés de Roman Polanski. On pourra ergoter sur le fait que l'intrigue soit à elle seule le terreau fertile d'un récit passionnant et qu'il ne fallut pas grande imagination pour développer une telle histoire. Avoir de la matière est une chose. Mais être capable de la mettre en images en est une autre. Entre espionnage, trahison, procédures militaires et judiciaires, enquête ou délits d'opinion, le film démantèle avec brio toute la machinerie qui s'est construite autour d'un personnage dont l'unique erreur semble être ses origines juives. Mais Roman Polanski ne s'arrête pas là puisque bien avant que la justice devienne la quasi exclusivité des médias et des réseaux sociaux, sa victime est d'emblée reconnue par le peuple comme coupable !


Face à Jean Dujardin et la lourde responsabilité d'incarner celui qui deviendra membre de la Ligue des droits de l'homme à la fin du dix-neuvième siècle et en 1906, Ministre de la guerre, Roman Polanski impose quelques figures remarquables du cinéma français. À commencer par Emmanuelle Seigner (qui interprète le rôle de Pauline Monnier, la maîtresse de Marie-Georges Picquart), fidèle épouse du franco-polonais malgré les multiple et rudes épreuves rencontrées par le cinéaste, celle-ci débute sa carrière en 1984 dans L'année des Méduses de Christopher Frank avant d'apparaître tout au long de sa filmographie dans diverses œuvres de son mari (parmi lesquelles, elle incarnera la troublante Mimi dans Lune de fiel en 1922). Grégory Gadebois (Délicieux d'Éric Besnard, en 2021) incarne le commandant Hubert Henry, véritable traître qui savait l'innocence de Dreyfus et qui garda secrète la culpabilité de son ami Ferdinand Walsin Esterhazy). Viennent ensuite des seconds rôles qui valent à l'écran au moins autant que les principaux intéressés. Au hasard, Wladimir Yordanoff, Melvil Poupaud (excellent Didier Mathure dans la série télévisée OVNI(s)), Mathieu Amalric en graphologue, Laurent Stocker dans le rôle du Georges-Gabriel de Pellieux, Vincent Perez dans celui de Maître Louis Leblois, un ami de longue date de Marie-Georges Picquart ou encore Denis Podalydès en avocat de la défense lors du procès de Dreyfus et André Marcon dans la peau d'Emile Zola, celui-là même qui fut à l'origine de l'article ''J'accuse'' adressé au président de la République Française de l'époque et qui donne son nom au titre du film. Un véritable catalogue où sont réunis de formidables interprètes incarnant autant de célèbres personnages. Plus qu'un long-métrage tiré d'un fait-divers judiciaire parmi les plus célèbres qu'ait connu notre pays, Roman Polanski met en scène un véritable thriller dans lequel le personnage interprété par Jean Dujardin s'impose comme une figure Agatha Christienne. J'accuse n'est peut-être pas le plus grand film de son auteur mais le spectateur gardera à l'esprit que le nonagénaire en a encore sous la botte. C'est donc avec fébrilité que l'on attendra la sortie de son prochain film intitulé The Palace...

 

lundi 9 août 2021

OSS 117 : Alerte rouge en Afrique noire de Nicolas Bedos (2021) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Avec ses plus de deux-cent cinquante romans dont un peu plus du tiers furent écrits par son créateur l'écrivain français Jean Bruce entre 1949 et 1963 avant que ne reprenne le relais son épouse Josette à sa mort puis à partir de 1987, leurs propres enfants Martine et François.... Avec ses dix-longs-métrages officiels (dont le téléfilm OSS 117 tue le taon réalisé par André Leroux en 1971 et trois autres qui ne purent utiliser le nom du fameux agent pour des raisons de droits, il est presque impossible de n'avoir jamais entendu parler de Hubert Bonisseur de La Bath. Du moins, sous son célèbre nom de code OSS 117. Né quatre avant que la plume de Ian Fleming ne donne naissance à James Bond avec Casino Royale, connaître OSS 117 est une chose, mais avoir vu ne serait-ce qu'une seule de ses adaptations cinématographiques en est une autre. Pas chauvin pour un sou, il n'y avait pas de raisons pour que je lui accorde davantage d'attention que pour l'agent 007 dont j'ai toujours volontairement ignoré l'existence jusqu'à maintenant (sauf à l'occasion de la ressortie de Moonraker de Lewis Gilbert dans le milieu des années quatre-vingt dans la capitale française. Mais ça, c'est une autre histoire...). Objectivement, à part la première heure de OSS 117 : Le Caire, nid d'espion, je ne connais du personnage que l'acteur qui l'interprète désormais officiellement depuis quinze ans. Tout ça pour dire qu'avant de venir me ''chier dans les bottes'' en invoquant le fait (bien réel) que je ne connais pas suffisamment le personnage, c'est avec l'esprit vierge de toute connaissance en ce domaine que j'ai découvert tout récemment OSS 117 : Alerte rouge en Afrique noire...


Un film qui, semble-t-il, n'a pas fait l'unanimité mais qui m'aura au moins appris une chose : que Nicolas Bedos, le fils de..., n'est pas QUE scénariste, écrivain et humoriste mais qu'il est également réalisateur. Et ce, depuis maintenant quatre années puisque avant le troisième volet du Reboot de la franchise OSS 117, il a lui-même réalisé Monsieur et Madame Adelman en 2017 ainsi que La Belle Epoque deux ans plus tard. Mon ''logiciel'' n'étant pas vraiment à jour, c'est donc avec un certain scepticisme non dénué d'un certain rejet (sans fondements particuliers) pour Nicolas Bedos que j'ai choisi de faire les choses à l'envers et de commencer l'aventure OSS 117 à l'envers en débutant par sa dernière adaptation. Et quelle ne fut pas ma surprise que de découvrir un long-métrage plutôt sympathique et divertissant, avec un Jean Dujardin séducteur et maladroit, en tout cas beaucoup moins ringard que les personnages de has-been qu'interprète en général Franck Dubosc. Mais surtout, ce qui semble le plus appréciable dans cet univers aseptisé dans lequel nous vivons, c'est le choix pour le réalisateur et scénariste d'avoir volontairement omis de foutre un filtre sur les dialogues. Le discours est donc cynique, avec un Jean Dujardin/OSS 117 qui en voulant bien faire les choses ne peut s'empêcher de gaffer et de révéler au fond, des vérités qu'il est de bon ton de taire.


Mais alors que Hubert Bonisseur de La Bath apparaît comme un individu macho et raciste, le film le révèle tel qu'il semble être en réalité : bourré de préjugés, et notamment sur le peuple africain. Tourné au Kenya, OSS 117 : Alerte rouge en Afrique noire est une relative bonne surprise même si les gags ne fonctionnent pas tous comme en témoignent des rires qui dans la salle ne résonnent pas systématiquement. Jean Dujardin cabotine beaucoup, surtout avec la gente féminine à laquelle Nicolas Bedos rend hommage à travers le personnage de Micheline Pierson qu'interprète Natacha Lindinger. Plus drôle que la moyenne des comédies françaises actuelles (suivez mon regard ===> Le dernier Mercenaire) et parfois agréablement dépaysant, on aurait pu craindre que l'arrivée de Pierre Niney et de son personnage (Serge, l'agent OSS 1001) n'étouffe quelque peu celui incarné par Jean Dujardin (surtout qu'il surjoue lors de sa première apparition) mais tout va bien, chacun restant bien à sa place. À côté des deux agents secrets, on retrouve notamment l'actrice franco-sénégalaise Fatou N'Diaye ainsi que le regretté Wladimir Yordanoff qui nous a quitté l'année dernière et interprétait là son dernier rôle au cinéma. Entre film d'aventures, espionnage et comédie ''noire'', OSS 117 : Alerte rouge en Afrique est la promesse d'un long moment de détente. Après, pas sûr que l'on ressente l'envie ou le besoin de le revoir une seconde fois...

 

dimanche 6 septembre 2020

Hellphone de James Huth (2006) - ★★★★★★★☆☆☆



Ce qui saute très vite aux yeux avec le troisième long-métrage de l'ancien chirurgien-dentiste James Huth qui jusqu'à maintenant n'avait tourné que deux films (Serial Lover en 1998 et Brice de Nice en 2005), ce sont ses sources d'inspiration. Et en priorité LE film dont Hellphone s'abreuve du scénario et de ses nombreuses ramifications : Christime de John Carpenter. Inspiré de l'un des nombreux romans de l'écrivain américain Stephen King, Christine met en scène le jeune Arnie Cunnigham. Un adolescent timide et mal dans sa peau qui un jour croise la route de Christine, une Plymouth Fury rouge de 1958 dans un état épouvantable mais dont il tombe immédiatement amoureux. Arnie prend soin de sa nouvelle acquisition, la répare, la bichonne. Mais plus que tout, la voiture semble avoir une emprise sur le jeune garçon qui lentement mais sûrement, change de comportement. Une attitude qui transpire même à travers son apparence. Plus sûr de lui, Arnie fait désormais preuve de caractère et ose même défier la petite bande de voyous qui habituellement s'en prennent à lui. Et bien, à peu de choses près, c'est un peu la même histoire avec Hellphone. Sauf qu'ici, il ne s'agit plus de la fascination d'un adolescent pour une voiture, mais pour un ''simple'' téléphone portable. Le mimétisme est parfois tel que l'on ne peut un seul instant accuser l’œuvre de James Huth d'être un plagiat mais plutôt un vibrant hommage à l'une des plus sombres adaptations cinématographiques du maître de l'épouvante américaine...

Le film oppose... forcément. Si le scénario est relativement brouillon, c'est sans doute parce que le cerveau en perpétuelle ébullition de James Huth, également auteur du scénario aux côtés de Jean-Baptiste Andrea et Sonja Shilito, déverse des flots d'idées dans un semblant d'anarchie constante. Bref, Hellphone est une œuvre éminemment bordélique qui souffle cependant un air frais qui fait du bien à l'âme. C'est ainsi qu'à travers les aventures que traverse Sid Soupir à l'image de celles de l'américain Arnie Cunningham, le réalisateur laisse peu de place au répit. On retrouve l'esprit décalé de l'auteur de Serial Lover tout en montrant une maîtrise qui lui faisait sans doute encore défaut à l'époque. Surtout en ce qui concerne l'écriture. Car si lors de son premier long-métrage il laissait entrevoir certaines limites au niveau de ses ambitions, désormais, James Huth n'a plus l'air de jeter ça et là au hasard une foultitude d'idées tout en espérant qu'elles parviendront seules à créer une cohésion. Si Hellphone arbore les atours d'un teen-Movie un peu crétin sur les bords (ce qu'il est forcément parfois), rien n'empêchera les adultes de savourer cette sucrerie rétro-futuriste où le heavy-metal prend une place prépondérante...

Hellphone a beau ne jamais définir l'époque à laquelle se déroule le récit, on a surtout l'impression d'un hommage aux années quatre-vingt. En vedette, le jeune Jean-Baptiste Maunier (dont la carrière au cinéma débuta avec Les Choristes de Christophe Barratier trois ans auparavant) qui aux côtés de Benjamin Jungers forme un duo de camarades qui se connaissent et s'apprécient depuis leur plus jeune âge. Comme tout bon (ou mauvais) film du genre, le héros est amoureux d'une gamine de son âge. Ici, c'est la jeune Jennifer Decker (Harmony dans Erreur de la Banque en votre Faveur de Michel Munz et Gérard Bitton dans lequel elle donnait la réplique à Jean-Pierre Darroussin) qui interprète la charmante Angie, objet de convoitise du héros mais aussi de quelques brutes tel que le ténébreux Virgile Husson (l'acteur Vladimir Consigny). Au titre des seconds rôles, on retrouve notamment Bruno Salomone dans le rôle de l'antipathique vendeur de skateboards, Gilles Privat dans celui du professeur Jérôme Fouque (après qu'il ait interprété l'un des quatre amants de Michèle Laroque dans Serial Lover) ou encore Jean Dujardin dont les expressions font directement et ouvertement référence à son personnage de Brice de Nice dans le film éponyme de James Huth. Inventif, se renouvelant sans cesse, Hellphone est au final une inattendue mais excellente surprise. Original, sympathique et sans temps morts, il diffère de la plupart des comédies françaises généralement produites depuis ces quinze ou vingt dernières années...

dimanche 5 janvier 2020

Le Daim de Quentin Dupieux (2019) - ★★★★★★★★☆☆



De manière irrégulière et depuis presque vingt ans, le cinéaste et musicien Quentin Dupieux (Mr Oizo, c'est lui !) réalise des longs-métrages qui divisent souvent la presse et le public même si une grande partie d'entre eux lui reconnaissent un réel talent. Génie de l'absurde ou provocateur se fichant éperdument de son public (tels certains spectateurs pourraient le concevoir), l'auteur des cultissimes Rubber en 2010, Wrong en 2012 ou Réalité en 2014 se fendait en 2018 d'un Au Poste ! toujours aussi absurde, auquel il faudra tout de même remarquer une certaine tendance à la flemmardise. Même si l'on y retrouve les ingrédients du cinéma délirant de Quentin Dupieux, l’œuvre s’avère rétrospectivement un brin ennuyeuse. Ce qui n'est fort heureusement pas le cas de son dernier effort. Le bien nommé Le Daim. Unique cas de tueur en série dans l'histoire de la criminologie mondiale où l'assassin tue parce que son blouson 100% en daim exige de son propriétaire qu'ils débarrasse la ''concurrence'' des blousons qu'elle porte sur les épaules. Le Daim est l'histoire décidément peu commune d'un homme psychologiquement instable fasciné par son blouson en daim et celle d'une rencontre entre ce vidéaste amateur mythomane et une jeune serveuse de bar rêvant d'être monteuse pour le cinéma...

Avec Le Daim, Quentin Dupieux réalise sans doute son œuvre la plus accessible. Du moins, la plus linéaire et compréhensible pour le néophyte qui voudrait se lancer dans l'imaginaire très particulier de ce cinéaste hors-norme. Derrière son décor de montagnes austère et sa poignée de personnages secondaires pour le moins intrigants (la pute, le propriétaire de l'hôtel, etc...) Quentin Dupieux offre sa vision toute personnel du tueur en série, ce mythe qui dans le cas présent est campé par un Jean Dujardin en mode sociopathe, schizophrène, mythomane et paranoïaque. Si les rires du spectateur demeurent discrets, c'est parce qu'un certain malaise s'y octroie une place importante dans ce long-métrage qui n'excède pas les soixante-dix sept minutes mais sur lequel souffle un vent de solitude relativement décourageant. Avec ses teintes automnales, ses personnages auxquels le spectateur aura du mal à s'identifier et son petit air musical obsédant (The Long Wait, composé par Mort Stevens et His Orch) emprunté à la série télévisée américaine Hawaii 5-0, Le Daim est parfois aussi inconfortable que certaines thématiques abordées dans Steak, le premier long-métrage de Quentin Dupieux et dans lequel évoluait un Ramzy Bedia/Georges désireux de rejoindre un groupe d'adolescents connus sous le sobriquet de ''Chivers''.

Pour autant, le dernier long-métrage de Quentin Dupieux n'est pas dénué de cet humour si particulier qui accompagne généralement son œuvre. On reste souvent circonspect devant certaines situations (surtout si l'on n'est pas familier avec son univers) qui dans le cas présent trouve un terrain d'entente avec les sinistres agissements de son héros qu'incarne avec une troublante véracité le formidable Jean Dujardin. Simple dans sa conception et adapté d'un scénario qui ne l'est pas moins, Le Daim tire une grande partie de sa force dans son approche décalée s'éloignant des canons du genre. Neuf ans après Rubber, Quentin Dupieux qui s'avère de plus en plus productif (trois films en trois ans puisque son nouveau projet Mandibules devrait voir le jour en 2020) se réapproprie à nouveau les codes du ''Serial Killer Film'' pour le broyer, l'ingurgiter, le digérer à sa manière si personnelle avant de signer l'un de ses meilleurs longs-métrages...

samedi 2 février 2019

I Feel Good de Gustave Kervern et Benoît Delépine (2018) - ★★★★★★★☆☆☆




Enfin de retour avec leur huitième long-métrage, Gustave Kervern et Benoît Delépine dirigent ici pour la première fois l'acteur Jean Dujardin. Un projet de collaboration qui leur tient à cœur depuis 2012 puisque c'est lors du Festival de Cannes et la diffusion de leur sixième film Le Grand Soir que le duo lui propose d'incarner le rôle principal dans un prochain film. Et ce film, ça n'est autre que I Feel Good, dernière comédie sociale et délirante de deux hommes qui n'ont pas perdu leur sens de l'humour si particulier qu'ils cultivent notamment depuis les diverses émissions auxquelles ils ont participé et ayant pour cadre principal, la principauté fictive de Groland. Leur dernier méfait se déroule principalement dans un immense centre Emmaüs, là où dirige la communauté, la sympathique Monique Pora qu'incarne la fidèle Yolande Moreau, laquelle a déjà participé à trois longs-métrages du duo si l'on ne tient pas compte de sa participation en tant que voix off dans Saint Amour.
Le récit tourne donc autour d'une sexagénaire physiquement robuste mais intellectuellement fragile. Sympathique, mais sachant très exactement comment diriger la communauté. Lorsque réapparaît son frère Jacques qu'elle n'a pas revu depuis des années, Monique est heureuse. Pourtant, ce sont deux univers bien distincts qui vont se télescoper. D'un côté, il y a Monique qui travaille comme elle le souligne elle-même pour une œuvre à but non lucratif. Ce qui fait sourire Jacques qui de son côté, rechigne à la tâche et rêve de trouver l'idée qui le rendra riche. Une idée qu'il a d'ailleurs en tête depuis quelques temps puisque c'est en rencontrant un vieil ami qu'il n'avait pas revu depuis longtemps que lui vient l'idée de proposer aux petites gens de devenir beaux.

Mais chez Gustave Kervern et Benoît Delépine, la beauté d'âme n'a ici rien à voir avec le projet de leur héros. Non, ici il s'agit d'évoquer la pratique de la chirurgie dite Low Coast. Une absurdité ? Pas vraiment puisque ce business consistant à pratiquer certaines médecines au rabais existe réellement. Pour aborder ce sujet qui fait tant polémique dans les médias, le duo n'y va pas avec le dos de la cuillère en invoquant un personnage trouble, psychologiquement instable et persuadé de pouvoir gagner de l'argent en proposant aux membres de la communauté Emmaüs d'accepter de se faire opérer à moindre frais en Roumanie. Une clinique qui pour environs mille cinq-cent euros donne accès à tous types de chirurgies plastiques.


Si le sujet traité s'inspire en partie du principe de chirurgie low cost, Gustave Kervern et Benoît Delépine s'y prennent de manière fantaisiste avec un Jean Dujardin dont le personnage n'est pas si éloigné de celui qu'il incarnait dans Le Retour du Héros de Laurent Tirard. Mais cette fois-ci, l'acteur a troqué son costume de mythomane poltron contre celui d'un individu persuadé de tenir les clés de la réussite. Face au caractère profondément humain du projet (redonner la joie de vivre et les outils susceptibles de donner une seconde chance aux membres de la communauté), le spectateur est confronté à toute la vacuité de celui-ci, le personnage de Jacques fonçant tête baissée alors même que l'on sait très rapidement que le projet a peu de chance d'aboutir à un résultat concret. En ce sens, I Feel Good qui, il faut le reconnaître, est assez mollasson durant la première moitié, révèle peu à peu un caractère touchant inattendu. Tour à tour, le personnage de Jacques apparaît comme méprisant (je-m’en-foutiste et mythomane), utopiste (il se voit déjà faire ériger une immense tour de verre à son nom), puis humaniste puisqu'il ira jusqu'au bout pour mener à bien son projet.

Dès que s'enclenchent les différentes étapes menant jusqu'au voyage en Roumanie, révélées sous une forme naïve et touchante, le film prend une tournure beaucoup plus enlevée et humoristique. On retrouve la patte provocatrice de Gustave Kervern et Benoît Delépine à laquelle sont ajoutées les performances de Yolande Moreau, Jean Dujardin, mais également des seconds rôles. Nombre de séquences prêtent à sourire, et même, parfois, à rire.

I Feel Good est ponctué d'interludes musicaux (la nuit, certains membres de la communauté s'isolent dans les immenses hangars Emmaüs pour y jouer qui de l'accordéon, qui du piano, et même qui de la machine à laver!) et de séquences totalement absurdes. Si dans un premier temps I Feel Good laisse entrevoir une œuvre maussade, la seconde moitié vient nous rappeler que ses auteurs n'ont rien perdu de leur mordant. Sans doute pas le meilleur film du duo, mais tout de même une très jolie surprise...

dimanche 4 septembre 2016

Un Homme à la Hauteur de Laurent Tirard (2016)



Des longs-métrages qui opposent deux êtres d'un point de vue religieux ou ethnique, il en existe déjà beaucoup. Lorsqu'a débarqué dans les médias la bande-annonce d'Un Homme à la Hauteur, on pouvait supposer que le film serait drôle et parfois touchant. On pouvait surtout imaginer par avance le contenu de certaines scènes, comme l'anatole en musique, il semblerait que dans ce genre de fiction, certains principes soient immuables. Ici, le regard des autres, les inconnus (qui forment en générale la majorité) et celui, beaucoup plus préoccupant, des proches, amis et familles compris. Un sentiment de honte, d'incertitude et de reproches ici parfaitement décrits. Un amour impossible que vont pourtant tenter de braver nos deux héros.
D'un côté, la superbe blonde à talons aiguilles et tailleur, Diane. Avocate, divorcée de Bruno avec lequel elle est associée. De l'autre, Alexandre, le talentueux architecte, lui-même divorcé, père de Benji, et riche d'un caractère bien trempé et d'un irrésistible humour. A moins qu'il ne s'agisse d'une façade. Car Alexandre a la particularité de ne mesurer qu'un mètre trente-six. Un « PETIT » défaut qui peut, ou pas, nuire à celui qui en est victime.

Même s'il arrive au cinéaste Laurent Tirard d'exploiter le côté néfaste de notre humanité à travers le regard moqueur de certains individus, il a l'excellente idée de ne pas trop s'y engluer. Bien sûr, certains passages font mal et révèlent toute la cruauté dont l'homme est capable, mais l'essentiel tient dans la relation entre Diane et Alexandre. Jean Dujardin campe merveilleusement bien le rôle de ce petit homme qui a tout réussi dans son existence ou presque.

Alexandre demeure évidemment le personnage central de cette aventure. Pas simplement à cause de sa taille, mais parce que les effets-spéciaux qu'il a fallut mettre en place durant la totalité du film sont remarquables. Lorsque l'on se penche un peu sur la technique employée, on se rend très vite compte que certains effets, à peine perceptibles n'ont pas eu besoin de recourir à des moyens financiers exigeants. Pour exemple, certains plans resserrés montrant Alexandre auprès d'autres personnages, il suffisait à Jean Dujardin de se mettre à genoux. Le vrai grand œuvre en matière d'effets-spéciaux demeurant alors sur la différence de perspective ou la construction de différents niveaux dans une seule et même pièce afin de rendre réel la différence de taille entre Alexandre et les autres. On devine également la mise en place de fonds verts, certains plans ne pouvant s'expliquer autrement.

Jean Dujardin et Virginie Efira sont tout deux émouvants, drôles et surtout très impliqués dans leur personnage. On passe facilement des rires aux larmes dans un vas et viens incessant. Les seconds rôles sont tout aussi importants. De l'associé et ex-mari Bruno (Cédric Kahn) à l'assistante (Stéphanie Papanian qui campe une Coralie brut de décoffrage, ne mâchant pas ses mots tout en faisant preuve parfois de clairvoyance et d'humanité), jusqu'à la mère de Diane (Manöelle Gaillard, excellente) ou le jeune et beau César Domboy qui interprète le rôle de Benji. Les dialogues sont intelligents, et malgré ce que peuvent penser certains, le sujet n'a rien de rocambolesque et peut très bien s'inscrire dans une réalité quotidienne. Un Homme à la Hauteur est une très belle comédie romantique, émouvante, parsemée parfois d'éclairs de génie (Alexandre pénétrant l'intérieur d'une maquette, devenant ainsi plus grand que quiconque dans son costume d'architecte), et très bien écrite. A découvrir de toute urgence...


vendredi 19 février 2016

Le Bruit des Glaçons de Bertrand Blier (2010)



Écrivain, alcoolique, divorcé et père d'un enfant, Charles Faulque noie sa solitude et son chagrin dans l'alcool. Son quotidien, il le vit dans une immense bastide, entouré de Louisa, sa gouvernante, et d'une jeune prostituée rencontrée à Paris, Evguenia. Matin, midi et soir, Charles boit. Principalement du blanc, mais parfois, aussi, du rouge. Il traîne sa carcasse en robe de chambre entre terrasse et piscine.
Un jour, il reçoit la visite d'un étrange personnage qui se présente comme étant son cancer. Imposant sa présence à l'écrivain, ce dernier lui colle aux basques, jusque dans son intimité. Les deux hommes vont converser, et c'est aux côtés de son cancer qui lui annonce sa mort prochaine que Charles Faulque prend conscience de l'importance de vivre.

Bientôt apparaît Carole, l'ex-épouse de Charles, et leur fils Stanislas. Mais aussi la silhouette beaucoup plus inquiétante du cancer de Louisa qui annonce à cette dernière qu'au mieux, elle perdra un sein, et qu'au pire, elle mourra...

Dernier film à ce jour du cinéaste Bertrand Blier, fils du célèbre acteur Bernard Blier, avant le prochain prévu pour cette année, Le Bruit des Glaçons est celui que l'on n'espérait peut-être plus. Après deux ou trois films mineurs dans la carrière d'un cinéaste qui nous a tout de même offert des œuvres monumentales (Buffet Froid pour ne citer que l'une d'entre elles), revenait donc en 2010 avec un film aux dialogues ciselés et écrits sur mesure pour les acteurs Jean Dujardin et Albert Dupontel. Un homme et son cancer. Un duo pour un dialogue d'un peu moins d'une heure trente. Mais pas seulement. Autour d'eux, Anne Alvaro, Audrey Dana pour la touche féminine, qu'autour de l'une l'une d'entre elles gravite l'inquiétante Myriam Boyer en cancer.

Ce qui prévaut avant tout, c'est l'excellence de l'interprétation. Sans elle, l’œuvre n'est rien. Un scénario et un dialogue écrits de mains de maître par le cinéaste lui-même, coutumier du fait depuis des lustres. Le Bruit des Glaçons aurait pu se contenter de n'être qu'un exercice de style barbant mais se révèle bien plus que cela.
Derrière le cynisme bien connu de Bertrand Blier se cache un hommage émouvant au Patriarche Bernard, le grand, l'immense acteur mort lui-même d'un cancer de la prostate que ses proches préférèrent lui cacher. Et pour ceux qui en douteraient encore, il suffit simplement de se remémorer la dernière scène précédent le générique de fin.
Le Bruit des Glaçons est aussi une manière d'aborder un sujet délicat sans passer par les sempiternels gimmicks larmoyants. Blier fait de son œuvre un spectacle drôle et sombre à la fois. Une vision peu commune d'une maladie considérée comme une compagne qui suit sa proie jusque dans sa tombe. Le Bruit des Glaçons est parfois désespéré, mais jamais désespérant. Toutefois, il faudra adhérer au style si particulier de l'auteur de Préparez vos Mouchoirs, Tenue de Soirée ou Merci la Vie qui propose ici une œuvre tout à la fois complexe et épurée. Une pièce de théâtre à ciel ouvert dans un décor unique et splendide, admirablement interprétée par les solides Jean Dujardin et Albert Dupontel, et par la touchante Anne Alvaro.

Loin du réalisme un peu trop systématique du cinéma d'aujourd'hui dans lequel le social se veut de plus en plus présent, Bertrand Blier pond un ovni surréaliste mêlant drame et fantastique. Poésie, désenchantement et sursaut d’orgueil. Un hymne à la Vie, à l'Amour, et un majeur pointé en direction de la Mort...



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