Bienvenue sur Cinémart. Ici, vous trouverez des articles consacrés au cinéma et rien qu'au cinéma. Il y en a pour tous les goûts. N'hésitez pas à faire des remarques positives ou non car je cherche sans cesse à améliorer le blog pour votre confort visuel. A bientôt...

Labels


Affichage des articles dont le libellé est Bertrand Blier. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Bertrand Blier. Afficher tous les articles

mercredi 19 mars 2025

Mon homme de Bertrand Blier (1996) - ★★★★★★☆☆☆☆

 


 

J'ai beau être en admiration devant l’œuvre du cinéaste français Bertrand Blier et avoir été aussi bouleversé par sa disparition en janvier dernier que par celle du réalisateur américain David Lynch survenue quelques jours avant lui, il est des films qui passent moins bien le cap de l'émerveillement. Ce n'est d'ailleurs qu'en me remémorant la ''répétition générale'' du Bruit des glaçons que je n'avais pas supporté autrement que par petits bouts avant d'adhérer finalement au concept que je me suis promis d'essayer à nouveau de me plonger dans l'univers des personnages de Mon homme. Une œuvre presque entièrement à la gloire des femmes et de SA femme Anouk Grinberg. Celle qui donna à Bertrand Blier un fils à l'époque où ils vécurent ensemble. De leur union naquit Léonard mais aussi trois longs-métrages. Trois œuvres qui laissèrent sur le carreau certains critiques et firent l'admiration des autres. Du moins pour l'excellent Merci la vie qui, s'il n'est pas le meilleur film de son auteur demeure sans doute l'un des plus tentaculaires dans sa mise en scène et son écriture. Là, Anouk Grinberg y incarnait la jeune Joëlle, causant chez les spectateurs des sensations inédites et presque honteuses vu l'âge que semblait vouloir donner à l'une des héroïnes le cinéaste. Sa voix de petite fille, l'actrice la perpétuera deux ans plus tard, en 1993 avec Un, deux, trois, soleil. Œuvre sans doute mineure chez Bertrand Blier mais qu'on lui pardonnera puisque après cela, il reviendra donc avec Mon homme. Recouvrant ainsi la mémoire des plus anciens souvenirs des cinéphiles qui le découvrirent au moment où sortaient successivement en 1974 et 1976 Les valseuses et Calmos (qui se souvient réellement avoir découvert en 1967 le pourtant génial Si j'étais un espion?), Mon homme est comme souvent chez le réalisateur, scénariste et écrivain français l'occasion de plonger ses protagonistes dans un univers teinté de surréalisme. Un concept pas toujours évident à accueillir dans un foyer lorsque l'on n'est pas habitué au style ''Blier''. Regards face caméra qui interrogent le spectateur, le font complice et même voyeur d'une aventure dont le schéma d'hommage à la Femme n'est pas toujours évident. Un film dans la lignée des plus anciens films de leur auteur qui, il est vrai, sent parfois la naphtaline à force de redondance, de gimmicks, de tics répétés à profusion et ne semble s'adresser qu'à un cercle très restreint de fans ! Anouk Grinberg incarne Marie, jeune prostituée autonome qui vit dans au dernier étage d'un appartement qui accueille chez elle Jeannot. Un clochard qu'elle trouve endormi dans l'entrée de son immeuble et auquel elle propose un repas avant de l'inviter à dormir chez elle, bien au chaud devant un radiateur brûlant. Marie aime l'argent et le sexe. Maris aime aussi les gens dans leur globalité. Succédant à une valse de passes qui voient des acteurs aussi divers que Jacques François, Michel Galabru, Jacques Gamblin ou encore Mathieu Kassovitz monter les six étages menant à l'appartement de la jeune femme pour trouver leur plaisir entre ses bras, Gérard Lanvin débarque vêtu d'oripeaux que l'on devine malodorants mais dont les effluves, cependant, ne semble pas incommoder Marie.


Mon homme fait écho au cultissime Tenue de soirée qu'avait déjà réalisé Bertrand Blier une décennie plus tôt, en 1986. Axant ici le récit autour de deux principaux personnages avant qu'un troisième en la personne de Sanguine (excellente Valeria Bruni Tedeschi) ne vienne s'y rattacher, le film explore les différentes possibilités d'un couple tout en penchant comme à son habitude vers la luxure et l'ascendance de l'homme sur la femme. Drôle d'hommage à la gente féminine diront alors certains. Surtout lors de l’hilarante séance de baffes durant laquelle Jeannot explique à Marie qu'il faut savoir esquiver les gifles. Une séquence très amusante qui préfigure la suite du récit où la cloche une fois rasée, parfumée et apprêtée va prendre de l'assurance et devenir le maquereau de Marie sur demande express de celle-ci !!! Amour, passion, violence et avarice se mêlent dans une histoire passionnée et parfois passionnante entre des individus qui tous n'ont pas forcément le même but. Si Anouk Grinberg se met littéralement à nue, sans la moindre pudeur en faisant ainsi preuve d'un véritable courage et d'une détermination certaine pour son compagnon Bertrand Blier, Valeria Bruni Tedeschi est touchante, fragile, amoureuse, sacrifiant jusqu'à sa pudeur et ses principes pour les beaux yeux d'un Gérard Lanvin toujours plus avide d'argent. Résurgence d'un passé de proxénète dont la fin de carrière tragique le condamna à vivre dans la rue ou nouvel et véritable appétit pour l'argent ? En intercalant le récit de séquences d'interrogatoire trop rares puisque jubilatoires, Bertrand Blier semble nous parler au présent mais aussi au passé. Et pas simplement par le truchement de personnages secondaires dont on regrette la courte présence à l'écran (Sabine Azéma, blaffarde en Bérangère rappelle curieusement Jeanne Moreau en Jeanne Pirolle dans les Valseuses tout en inversant leur point de vue respectif) mais parce que certains actes se présentant comme étant actuels semblent être le reflet d'un passé peu glorieux. Sans être un grand Blier, Mon homme reste une œuvre qui parfois marque d'une empreinte indélébile le spectateur. Le cinéaste offrant ainsi quelques séquences dont la beauté est irréfutable. Filmant les corps, leurs entrelacements et la sensualité de l'acte sexuel avec une force émotionnelle rare. Il faut voir en effet Gérard Lanvin chevaucher Anouk Grinberg sur fond de Beatus Vir op. 38 de Henryk Mikolaj Górecki et ainsi nous bouleverser pour enfin se convaincre que Bertrand Blier n'était pas qu'un sale garnement, provocateur et irrévérencieux. Des décennies après le misogyne Calmos, le réalisateur rendait effectivement un bel hommage à toutes celles qui nous accompagnent dans la vie. Certes, à sa manière faussement maladroite, mais qui aujourd'hui, et depuis sa disparition, oserait encore lui en vouloir... ?

 

mardi 21 janvier 2025

Bertrand Blier (1939-2025)

 


 

Quand on aime l'américain David Lynch et le français Bertrand Blier et quand l'un meurt le 15 janvier 2024 et le second seulement six jours plus tard, on pourrait presque croire à une morbide machination visant à briser le moral d'un cinéphile ! Changeant rapidement de braquet après le pourtant très réussi Si j'étais un espion réalisé en 1967, le fils de l'un de nos plus illustres anciens interprètes du nom de Bernard Blier s'est fait le chantre hexagonal de la provocation. Scénariste chez les autres (Laisse aller... c'est une valse de Georges Lautner en 1971, Debout les crabes, la mer monte! de Jean-Jacques Grand-Jouan en 1983 ou encore Grosse fatigue de Michel Blanc en 1994), Bertrand Blier a toujours su se réserver la crème de ses écrits. Comme Les valseuses, adapté à l'écran deux ans après sa parution dans les librairies. Ou bien Beau-père en 1981 et Les côtelettes en 1997. Sans compter ceux qui n'eurent pas les honneurs d'une adaptation sur grand écran, comme Fragile des bronches, paru voilà deux ans. Si la carrière du réalisateur et ''fils de'' rencontra quelques malheureuses difficultés au cinéma (son dernier long-métrage Convoi exceptionnel datant de 2019 était objectivement très mauvais), Bertrand Blier aura asséné quelques uppercuts que le grand public à cependant l'habitude de réduire au seul Les Valseuses. Film pas tout à fait unique en son genre comme les prouveront certaines de ses œuvres à venir, ce fut surtout l'occasion de découvrir pour la première véritable fois un trio d'acteurs extraordinaires : Miou-Miou, Gérard Depardieu et Patrick Dewaere. Un souffre d'air frais, libertaire, dans un contexte social moribond fait en outre de délation. Liberté sexuelle et petite délinquance copulèrent et donnèrent ainsi naissance à l'un des grand mythes du cinéma français. Homme de théâtre, d'écriture et donc de cinéma, Bertrand Blier n'a jamais cessé de vouloir bousculer les convenances. Envisageait-il d'ailleurs ainsi consciemment cet aspect de son travail ? Toujours est-il que les féministes ruèrent dans les brancards à la sortie du jouissif Calmos en 1976. Modèle de misogynie et d'anti-féminisme assumé par le réalisateur et par ses interprètes.


À commencer par Jean-pierre Marielle et Jean Rochefort, bien entendu. Deux autres Grands Messieurs du cinéma français.Avec un Gérard Jugnot se fondant dans une peau en simili-collaborationnisme quand les femmes y décident de prendre les armes pour contre-attaquer. Mais qui donc à la place de Bertrand Blier aurait-il osé prendre soin de ses personnages en les abritant dans un vagin aux dimensions d'une grotte ? Bertrand Blier a ensuite déroulé toute une série de longs-métrages aussi indispensables que ces deux précédentes pépites. L'on songe bien entendu à Préparez vos mouchoirs dans lequel, cette fois-ci, Gérard Depardieu et Patrick Deweare rencontraient la délicieuse canadienne Carole Laure. Misogyne, Blier ? Rien n'est moins sûr. Surtout si l'on s'arrête un instant sur le regard qu'il posa sur ses héroïnes. De la frigide Marie des Valseuses à la triste incarnation de Carole Laure dans ce film sorti cette fois-ci en 1978. Sans oublier, plus tard, Isabelle Huppert/Viviane dans La femme de mon pote, Nathalie Baye qui interprèta un triple rôle dans Notre amour en 1984 ou plus loin encore lorsqu'en 1991 il offrait les deux principaux rôles à des femmes dans le sublime Merci la vie en les personnes de Charlotte Gainsbourg et... Anouk Grinberg qui à l'époque ne fut rien moins que sa compagne. Une partenaire dans la vie à laquelle il offrit encore juste après deux des principaux rôles dans Un, deux, trois soleil et Mon homme (qu'elle incarna aux côtés de Gérard Lanvin). Défiant le public en lui proposant une étonnante mise en abîme à la toute fin du siècle dernier avec Les acteurs, dans lequel une myriade d'interprètes se croisaient dans leur propre rôle. Depuis quelques temps, alors, les projets s'espacèrent. Avec plus ou moins de bonheur (Les côtelettes vaut davantage pour sa version théâtrale que son adaptation sur grand écran en 2003). Sept ans plus tard, plus cynique que jamais, il signa Le bruit des glaçons dans lequel Charles Faulque (Jean Dujardin) recevait la visite... de son cancer (Albert Dupontel).


Entre 2003 et 2010 sortait Combien tu m'aimes ?, sans doute le plus mal aimé de sa filmographie mais pourtant sans doute aussi, l'un de ses plus émouvants avec Trop belle pour toi en 1989 et dans lequel Bertrand Blier traitait avec une infinie subtilité la question de la beauté. En 1986 sortait Tenue de soirée, sans doute le film-somme d'une carrière passée et à l'époque, à venir. Tout Blier y est condensé dans une comédie noire d'une profondeur inouïe et dont l'écriture fut magistrale. Presque autant que celle de Buffet Froid qui reste sans doute le meilleur film du cinéaste français. Un immense chef-d’œuvre dont la chaleur est proportionnellement inverse à celle de ses plus beaux poèmes cinématographiques. Un film fait de béton, dans des grands ensembles et des lotissements qui enserrent leurs personnages. Un véritable monument, à l'écriture aussi incisive que puisse l'être l'interprétation générale et habité par son trio de tête, Gérard Depardieu, Bernard Blier et Jean Carmet. Chaque actrice et acteur y trouvant le terreau pour y donner le meilleur d'entre eux. C'est donc une nouvelle fois un génie du cinéma qui nous quitte en ce mois de janvier 2025. Un homme dont la reconnaissance aura dépassé les frontières de l'hexagone, jusqu'à inspirer en 2018 à John Turturro le long-métrage The Jesus Rolls, remake des Valseuses... Adieu Monsieur Blier. Je crois bien qu'en allant rejoindre votre père là-haut, vous pourrez désormais vous fendre ensemble la gueule en vous penchant sur ceux qui vous succéderont sur notre bonne vieille Terre...

 

jeudi 15 décembre 2022

Patrick Dewaere (Première partie)

 


 

Patrick Dewaere : 1947-1982

Les valseuses de Bertrand Blier (1974)

Né Patrick Bourdeaux, l'acteur français enchaîne les petits rôles à la télévision puis sur grand écran tout en faisant partie de la troupe du Café de la gare créée en outre par Romain Bouteuille, Coluche, Miou-Miou et Henry Guibet. Mais c'est en 1974 à travers le rôle de Pierrot dans le film culte de Bertrand Blier Les Valseuses qu'il devient célèbre auprès du grand public. Aux côtés de Gérard Depardieu qui lui-même y tient le rôle de Jean-Claude, Patrick Dewaere incarne un petit voyou de banlieue qui avec son camarade va faire les quatre-cent coups. Vols de voitures, kidnapping, abus sexuels, les deux hommes croisent la route de Marie-Ange, une shampouineuse incapable de ressentir le moindre plaisir lors de l'acte sexuel et qu'ils vont rencontrer au moment de rendre sa voiture au patron de la jeune femme après lui avoir ''empruntée'' ! Commence alors pour ces trois là une aventure rocambolesque qui les mènera jusque dans la campagne française. L'occasion de faire de nombreuses rencontres. Pierrot et Jean-Claude croiseront la route d'une jeune mère interprétée par Brigitte Fossey rejoignant son compagnon, soldat appelé, à bord d'un autorail, celle d'un médecin chirurgien incarné par Michel Peyrelon, un taulard fraîchement sorti de prison (Jacques Chailleux dans le rôle de Jacques Pirolle) ainsi que la mère de ce dernier, Jeanne (l'actrice Jeanne Moreau), qui après avoir fait l'amour avec les deux voyous se suicidera. L'occasion pour Bertrand Blier de virer à trois-cent soixante degrés après nous avoir gratifié d'une quantité phénoménale de situations plus provocantes les unes que les autres.
Car
Les valseuses est avant tout, un monument du cinéma français, instinctif, brutal et éminemment créatif dans son écriture. Des textes sortis tout droit de l'imaginaire de Bertrand Blier qui durant toute sa carrière n'aura eu de cesse que de provoquer des réactions parmi son public. Le film fera évidemment scandale auprès de la bourgeoisie tandis que la jeunesse post-soixante-huitarde y trouvera un véritable exutoire. Le réalisateur et scénariste y creuse un peu plus loin que les autres le fossé qui sépare les jeunes générations des plus anciennes lors de séquences particulièrement significatives. Jean-Claude évoque notamment cette certitude d'être bien en France lorsque le patron de Marie-Ange (qu'interprète Miou-Miou) se voit accordé l'aide de ses voisins de cité lors de l'affrontement avec les deux jeunes hommes. Ce qui distingue Jean-Claude de son comparse est son ascendant sur celui qui l'accompagne dans toutes ses conneries. Les valseuses est l'expression d'une époque sans doute révolue à jamais qui malgré quelques sinistres évocations (une France extrême droitisée, la marginalisation des deux héros, le suicide de Jeanne, le meurtre du gardien de prison) souffle un véritable vent d'air frais dans un contexte qui sur grand écran n'est aujourd'hui même plus envisageable. Bien qu'elle débuta sa carrière au cinéma, au théâtre et à la télévision au début des années soixante-dix, la toute jeune Isabelle Huppert est surtout connue pour être apparue ici sous les traits de l'adolescente Jacqueline, jeune vierge éprise d'émancipation qui quittera ses parents en compagnie de Jean-Claude, Pierrot et Marie-Ange. Plus culte que Les valseuses, tu meurs ! Des répliques cinglantes à foison rendant honneur aux admirables dialogues d'un certain Michel Audiard et surtout, un duo d'acteur masculin appelé à devenir aussi culte que le premier film qui les a réunis. Une œuvre accompagnée en outre par l'inoubliable partition du jazzman, pianiste et violoniste franco-italien Stéphane Grappelli...


Lily aime-moi de Maurice Dugowson (1975)

Un an après le film culte de Bertrand Blier, Patrick Dewaere accepte de participer à un projet cinématographique étrangement typique des années soixante-dix. Sans doute pas aussi barré que le Themroc de Claude Faraldo qu'il interpréta notamment aux côtés de ses anciens comparses du Café de la gare deux ans auparavant mais tout de même un Objet Filmique PRESQUE Non Identifié. Une comédie, pas vraiment drôle et ne suivant comme fil d’Ariane qu'un scénario qui semble avoir été victime du syndrome de la page blanche. Des dialogues jusqu'à l'interprétation en passant par la mise en scène, il semblerait que Maurice Dugowson (dont le fait d'arme le plus connu reste sans doute F... comme Fairbanks qu'il réalisa l'année suivante) ait laissé le hasard jouer sa carte maîtresse, d'où une forte impression d'improvisation. Une liberté de choix artistique qui de nos jours semblerait novatrice tout en procurant une certaine gène chez ceux que l'on a habitué à des œuvres ''pensées'' jusque dans les moindres recoins... Ils sont trois. À commencer par Rufus, auquel Maurice Dugowson offre un premier rôle mérité. Généralement cantonné à des personnages secondaires, l'acteur campe le personnage de Claude.
Un un individu passablement lunaire, ouvrier dans une usine, très ennuyeux, dépressif et que sa compagne Lily vient de quitter. C'est alors qu'il rencontre François, le journaliste auquel est confiée la mission d'interviewer Claude. Incarné par le peintre et sculpteur belge Jean-Michel Folon (qui sera en outre l'auteur de l'affiche du long-métrage), celui-ci, sous ses faux airs de Bernard Giraudeau à lunettes, va faire un petit bout de chemin avec lui, histoire de lui remonter le moral, de lui changer les idées. Lui, mais aussi Gaston, dit
Johnny Cask, boxeur professionnel aux nombreuses défaites et ouvrier lui aussi. Le joyeux luron de l'aventure dont la réplique préférée est : ''Vous êtes bien jolie mademoiselle''... Une phrase qu'il répète d'une invariable manière mais qui ne l'empêche pas de se prendre régulièrement des vents de la part de la gente féminine. On se souviendra à ce titre de la courte mais mémorable apparition de Miou-Miou dans un café, en pseudo-Marie-Ange (celle des Valseuses, vous l'aurez compris) émancipée depuis, et recadrant les hommes qui chercheraient à lui mettre le grappin dessus. Entre la banlieue parisienne et la campagne française, Lily aime-moi traîne ses trois héros à la recherche d'une solution pour Claude. Lui veut retrouver celle qu'il aime tandis que les deux autres font tout ce qu'ils peuvent pour le soutenir. Rufus en clown triste, Jean-Michel Félon en penseur contemplatif et au verbe modéré, Patrick Dewaere en amuseur de place publique. Un trio (d)étonnant pour une œuvre (faussement ?) maladroite mais humaniste. À leurs côtés, Miou-Miou, donc, mais également Zouzou dans le rôle de Lily, et beaucoup plus tard, Anne Jousset qui, trois ans avant de jouer aux côtés de Gérard Jugnot et Daniel Auteuil dans Les héros n'ont pas froid aux oreilles de Charles Némès incarne ici déjà une auto-stoppeuse...


F… comme Fairbanks de Maurice Dugowson (1976)

On continue sur la lancée avec ce qui s’avéra être la seconde collaboration entre le réalisateur Maurice Dugowson et Patrick Dewaere un an après Lily aime-moi. Cette fois-ci, l'acteur est véritablement l'élément central du récit et plutôt que d'accorder une place à ses anciens complices du café de la gare, le réalisateur embauche ceux d'une autre fameuse troupe, certainement plus populaire encore. Du moins une partie d'entre eux puisque de la troupe du Splendid, les connaisseurs remarqueront les présences à l'écran de Thierry Lhermitte (dans le rôle d'un chercheur d'emploi) et de Christian Clavier (dans celui d'un serveur de bar-restaurant)... Entre les deux longs-métrages de Maurice Dugowson, Patrick Dewaere n'a pas eu le temps de chômer. En deux années, il tourne avec Georges Lautner pour Pas de problème!, Michel Boisrond pour Catherine et Cie, Pierre Granier-Deferre pour Adieu Poulet, Claude Miller pour La meilleure façon de marcher et Marco Bellocchio pour La marche triomphale. Puis vient donc F… comme Fairbanks avec son personnage qui quatre ans avant celui du formidable Un mauvais fils de Claude Sautet retrouve lui-même son entourage après avoir fait un séjour en prison (celle de l'armée). Patrick Dewaere retrouve Miou-Miou pour la troisième fois, charmante, craquante (surtout lors de la promenade en barque sur un lac), en comédienne de théâtre. En ingénieur mutin an chômage, l'acteur tombe sous le charme de la prétendante au rôle d'Alice plus ou moins acoquinée avec un photographe et cabotine pour la séduire. On retrouve ce même type de personnage qu'il incarnait déjà l'année précédente dans Lily aime-moi.
La manière dont Maurice Dugowson aborde ici le sujet n'est d'ailleurs pas si éloignée de son précédent long-métrage même si cette fois-ci la maîtrise de son sujet semble indiscutable.
F… comme Fairbanks s'inscrit dans un contexte social compliqué pour André Fragman/Patrick Dewaere. Incapable de trouver un emploi dans sa branche malgré les hypothétiques promesses d'un Étienne Lambert/Michel Piccoli plutôt ambigu (lequel ne semble pas vraiment décidé à aider le jeune homme à se faire une place dans l'ingénierie) et pourtant ''diverti'' par sa passion naissante et partagée pour Marie (Miou-Miou), le grain de sable du chômage vient gripper l'existence du héros de manière quasi obsessionnelle. Employé d'une station-essence, ouvrier de chantier, bagagiste, André, désormais inscrit à l'ANPE est incapable de garder un emploi. Sa relation avec Marie s'en ressent très rapidement... Impeccable dans ce rôle, Patrick Dewaere montre déjà des prédispositions pour ce type de personnages habités par de sombres pensées. Face à lui, Miou-Miou est touchante. Le titre du film fait référence à l'acteur américain Douglas Fairbanks. Maurice Dugowson rend d'ailleurs un vibrant hommage au cinéma, surtout à celui en noir et blanc, du début du vingtième siècle. Avec ce père projectionniste (l'acteur et réalisateur américain John Berry). Capable d'être volubile tout en affichant une certaine noirceur liée à la condition du personnage qu'il interprète, Patrick Dewaere est absolument formidable. Le Franck Poupart du futur chef-d’œuvre d'Alain Corneau Série noire n'est donc pas très loin. Lumineux avant de sombrer dans la noirceur, F… comme Fairbanks est au regard de la filmographie de l'acteur parmi ses œuvres les moins connues. Un long-métrage beau, tragique et qui mérite amplement d'être redécouvert...

 

samedi 30 octobre 2021

Si j'étais un espion de Bertrand Blier (1967) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Bien avant Les Valseuses, Calmos, Préparez vos mouchoirs, Buffet Froid ou Tenue de soirée, le réalisateur, scénariste et écrivain français Bertrand Blier tournait en 1967 son tout premier long-métrage de fiction. Quatre ans après avoir mis en scène le documentaire Hitler, connais pas, ce jeune homme alors âgé de vingt-huit ans seulement (il en a quatre-vingt deux aujourd'hui) réalisait un long-métrage qui ne se situait pas encore dans la veine satirique de ses futures œuvres même si l'on sentait déjà pointer la verve corrosive de ce dialoguiste de génie, digne fils spirituel de Michel Audiard. Tourné en noir et blanc et déjà interprété par son père Bernard Blier avec lequel il tournera à deux autres occasions en 1976 dans Calmos, chef-d’œuvre absolu de l'antiféminisme ainsi que trois ans plus tard en 1979 dans Buffet Froid qui reste sans doute, le meilleur film de Bertrand Blier. Mais revenons en 1967. Bernard Blier incarne dans Si j'étais un espion, le docteur Lefèvre. Un médecin généraliste comme il en existe des milliers dans notre pays. Parmi ses patients se trouve un certain Guérin. Et c'est justement à lui que Lefèvre doit rendre visite ce jour là. Mais alors que le médecin se trouve devant sa porte, il a beau sonner mais personne ne vient lui ouvrir. Après avoir croisé le chemin de Geneviève Laurent (l'actrice Suzanne Flon) qui elle aussi aimerait savoir où se trouve Guérin, le docteur Lefèvre tourne les talon et repart à son cabinet pour recevoir bientôt la visite de Kruger (l'acteur Pierre Le Rumeur), le chef d'une bande qui tente de lui soutirer des informations concernant Guérin. Mais le médecin n'étant pas du genre à délivrer des renseignements au premier venu, et surtout pas lorsqu'il s'agit de l'un de ses patients, celui-ci refuse. Kruger met alors entre les pattes de Lefèvre l'un de ses hommes de main, Matras (Bruno Cremer) et le menace de s'en prendre à sa fille Sylvie (Patricia Scott) s'il ne fait pas exactement tout ce qu'il lui dit...


L'avantage avec Bernard Blier, c'est que quel que soit le film dans lequel il apparaît l'on est sûr de passer un agréable moment. Le genre d'acteur qui vous transforme un bousin sinon en lingot d'or, du moins en un produit beaucoup moins malodorant. Ce qui n'est heureusement pas le cas ici puisque pour un premier long-métrage, Si j'étais un espion révèle déjà un talent certain pour la mise en scène chez Bertrand Blier que l'on compare alors plus ou moins justement au célèbre Alfred Hitchcock. Mais à dire vrai, une grosse dizaine d'années plus tard, les critiques auraient surtout pu comparer ce premier long-métrage avec non pas l’œuvre du cinéaste britannique naturalisé américain, mais avec un film. Signé de Jacques Deray et sorti dans les salles françaises le 3 mai 1978. Car en effet, rien ne semble vouloir diriger son personnage principal dans une même impasse que celui de Roland Fériaux qu'interprétera alors Lino Ventura dans Un papillon sur l'épaule. Le docteur Lefèvre qu'incarne admirablement le père du réalisateur se retrouve dans une situation pas tout à fait ubuesque, mais presque. Disons, kafkaïenne. Surtout que Bertrand Blier cultive le mystère autour de ces individus passablement noctambules. Le docteur Lefèvre n'échappe d'ailleurs pas lui non plus à cette approche trouble de son personnage. Majoritairement tourné de nuit, l'aspect ''obscurantiste'' du scénario et cette volonté étroite de n'en point révéler davantage que nécessaire sème un certain désordre et pourra faire naître dans l'esprit du spectateur un sentiment d'angoisse.


Comme le voyage d'un individu en terrain méconnu, site privilégié pour une certaine forme d'appréhension. Car oui, Si j'étais un espion est traversé par une vague de suspicion qui mène directement à la paranoïa. Aidé non seulement par la présence à l'image de son père mais également par celles de Bruno Cremer qui incarne un ''gardien'' inquiétant bien qu'étant parfois... ''réconfortant'' (surtout si on le compare à celui qui donne les ordres), de Claude Piéplu dans le rôle de Monteil, ami du docteur Lefèvre ou de Suzanne Flon qui n'apparaît malheureusement que sporadiquement à l'écran, Bertrand Blier réalise avec Si j'étais un espion, un très bon premier film, déjà riche de promesses quant à la future carrière du réalisateur. Notons que le scénario reposa sur l'écriture à six mains de Jean-Pierre Simonot, Jacques Cousseau et Philippe Adrien. Que l'histoire originale est l’œuvre de Bertrand Blier lui-même ainsi que du dramaturge Antoine Tudal. Que la musique est signée de l'immense Serge Gainsbourg (certains passages évoquent même très vaguement son Requiem pour un con) et qu'elle fut orchestrée par l'arrangeur et compositeur français Michel Colombier. Ah, j'allais oublier. Notons également que Bertrand Blier fut tout de même aidé par l'assistant-réalisateur Gérard Guérin qui œuvre notamment sur les tournages du Corniaud ou de La grande Vadrouille de Gérard Oury. Deux solides références tout de même... Si j'étais un espion mérite donc d'être (re)découvert d'urgence, et notamment par les fans de celui qui demeure l'un des plus grands cinéastes hexagonaux même si depuis quelques années Bertrand Blier semble avoir malheureusement quelque peu perdu de sa verve (Convoi exceptionnel)...

 

mercredi 30 octobre 2019

Tenue de Soirée de Bertrand Blier (1986) - ★★★★★★★★☆☆



Planté comme un furoncle au beau milieu du paysage français en cette année 1986, entre le Mocky de La Machine à Découdre, le Veber des Fugitifs (également interprété par Gérard Depardieu en compagnie de l'irrésistible Pierre Richard), le Jean-Marie Poiré de Twist Again à Moscou ou le Bernard Nauer de l'assez vulgaire (et beaucoup moins bon que la pièce de théâtre qui en est à l'origine) Nuit d'Ivresse, le dixième long-métrage du réalisateur, scénariste, écrivain et fils de l'immense Bernard Blier, Bertrand de son prénom, devait précéder une certaine rupture dans la continuité, sans doute entamée deux ans auparavant avec Notre Histoire. Dans une veine similaire aux quelques films cultes qui ont firent sa renommée (et que je ne ferai l'affront à personne de citer), Tenue de Soirée est l'un des longs-métrages les plus acerbes, frondeurs, libres et radicaux de leur auteur. Drôle, tendre, parfois très osé dans sa forme et dans le fond, il ne s'agit assurément pas du dernier grand film de Bertrand Blier, mais sans doute celui qui dans la course effrénée à laquelle le réalisateur semble vouloir se raccrocher, est de ceux qui demeurent indissociables de ses première et brillantes tentatives dans le domaine de la comédie.

Si évidemment les plus coutumiers du cinéaste reconnaîtront ici l'immense valeur de son écriture, Bertrand Blier a aussi une nouvelle fois su s'entourer des plus grands. Qu'ils agissent à l'écran en tant que principaux interprètes, ou qu'ils ne nous honorent de leur présence que pour un trop court instant (Jean-Pierre Marielle, Bruno Cremer, Mylène Demongeot ou bien Jean-François Stévenin), chaque apparition à l'écran est un moment de pure magie voluptueuse et incisive que l'on ne retrouve que très rarement chez d'autres cinéastes français. Du moins, rares sont ceux bénéficiant d'une écriture aussi mordante et maîtrisée.

''Pauvre type, espèce de con, t'es vraiment rien qu'une merde...''
Monique (Miou-Miou) à Antoine (Michel Blanc)

... Bertrand Blier a l'art et la manière de faire entrer ses personnages en scène. Ici, une salle de bal où dansent quelques couples sur un air d'accordéon et en arrière-plan, un autre, isolé, et au bord de la rupture. Entre une Monique qui ne supporte plus ses conditions d'existence et Antoine, son homme, qui dans l'esprit, rêve sans doute encore pour longtemps de vivre d'amour et d'eau fraîche. Puis débarque Bob. Premier contact, une gifle. Celle que se prend Monique. Les choses sont d'ors et déjà mises en place. D'un côté l'amoureux transit, de l'autre, la brute épaisse, ancien taulard, cambrioleur à ses heures. Et puis Monique, la troisième roue. Celle que veut à tout prix conserver auprès de lui Antoine mais dont Bob aimerait bien se défaire...

Car au delà des rapports complexes qui vont être bientôt mis en place dans ce trio on ne peut plus discordant, Bertrand Blier réinvente les codes du romantisme à sa sauce pour un résultat inédit et haut en couleurs. Si de prime abord, les dialogues échouent entre les lèvres des interprètes comme un assemblage (sophistiqué) de termes propre aux charretiers, il n'en demeure pas moins qu'il se dégage de Tenue de Soirée, une très grande poésie. Des dialogues sur lesquels pose surtout son incroyable timbre, un Gérard Depardieu au sommet de son art. Ses deux complices et lui participent à un étrange numéro qui, même s'il a un peu de mal à être aussi rondement mené que LE chef-d’œuvre de Bertrand Blier, Buffet Froid, demeure une expérience de cinéma rare, portée par un jeu d'acteur sublime et des dialogues au diapason. Plus encore qu'une succession de scènes à la cohérence qui pour un néophyte pourrait paraître douteuse, le découpage et le scénario de Tenue de Soirée recèlent une richesse évocatrice incroyable. Car le réalisateur ne se contente pas d'une simple accumulation de séquences portées uniquement sur les bons mots de son propre cru. Non, Bertrand Blier ose avec intelligence aborder des sujets de fond tels que la prostitution, la solitude, le désespoir, mais aussi l'amour et l'amitié. Tout ceci, bien entendu, sous un angle qui n'appartient qu'à lui. Un grand ''Putain de film'' qui aura révélé au public, un Michel Blanc formidable et surtout très largement éloigné des rôles qu'il tenait jusqu'à maintenant...

mardi 23 juillet 2019

Convoi Exceptionnel de Bertrand Blier (2019) - ★★★★☆☆☆☆☆☆







La collaboration entre les acteurs français Gérard Depardieu et Christian Clavier n'est pas de première jeunesse. S'il est largement connu qu'ils ont partagé ensemble les rôles vedettes de deux volets de la franchise Astérix (Astérix et Obélix contre César de Claude Zidi en 1999 et Astérix et Obélix : mission Cléopâtre d'Alain Chabat en 2002) et de la comédie Les Anges gardiens de Jean-Marie Poiré en 1995, il est sans doute moins familier que de savoir que deux décennies auparavant, ils se sont frottés l'un à l'autre dans le très beau et véritablement tragique Dîtes lui que je l'aime de Claude Miller en 1977. Ça n'est donc qu'une demi-surprise que de les retrouver une fois encore réunis sur grand écran. Une demi-surprise car c'est par contre la première fois qu'ils sont ensemble sur le tournage d'un long-métrage réalisé par le cinéaste, écrivain et dialoguiste Bertrand Blier. Convoi Exceptionnel l'est, d'exceptionnel, à plus d'un titre. Tout d'abord parce que le dernier film du cinéaste remontait à 2009 (l'excellent Le Bruit des Glaçons), soit presque dix ans, et que l'on ne peut rester indifférent à tout ce que touche l'auteur des cultissimes Les Valseuses, Calmos, Préparez vos Mouchoirs, Buffet Froid, ou encore Tenue de Soirée et Merci la Vie.

Bien que les années 2000 aient été parfois désastreuses en terme de critiques (Combien tu m'aimes ? méritait sans aucun doute un meilleur sort quand l'adaptation cinématographique de sa propre pièce de théâtre Les Côtelettes se révélait, elle, ponctuellement, mais trop rarement, exaltante), en ce début d'année 2019, on espérait le retour en grâce du fils spirituel de Michel Audiard. Alors, qu'en est-il ? Et bien, mieux vaut ne pas s'attendre à ressentir les mêmes émotions qui nous étreignirent à l'époque des burlesques et surréalistes chefs-d’œuvre du cinéaste français sous peine d'éprouver un curieux ressentiment envers ce qui semble être une œuvre testamentaire aussi grave qu'ennuyeuse. Les fans du génie des mots et des maux retrouveront certainement quelques références à son Buffet Froid lors de la rencontre entre nos deux héros, le clochard Taupin, le bourgeois Foster et ce flic incarné par Philippe Magnan ou plus loin encore à son anti-féministe révolutionnaire Calmos lors du repas qui clôt l'aventure. Parmi les invités de cette farce moribonde, les actrices Sylvie Testud, Alexandra lamy, Audrey Dana, Isabelle de Hertogh et pour la quatrième fois sous la houlette de son mari de réalisateur, Farida Rahouadj. Côté gente masculine, on a droit aux participations d'Alex Lutz (auteur et principal interprète du remarquable Guy), Bouli Lanners, Louis-Do de Lencquesaing, Jean Dell ou encore Guy Marchand qui semble ici, et dans la peau d'un producteur, figurer Bertrand Blier lui-même.

Il est parfois des impressions difficiles à retranscrire. Pourquoi, d'un côté, sommes nous en mesure de crier au génie d'un Quentin Dupieux rythmant ses œuvres à la vitesse d'un escargot atteint de polyarthrite et écrites sur un minuscule bout de papier tandis qu'il peut devenir très vite insupportable de suivre jusqu'au bout les aventures rarement réjouissantes des héros de ce Convoi Exceptionnel ? Peut-être parce qu'à sa façon, Bertrand Blier aura-t-il façonner une filmographie si exceptionnelle (pour le coup), si pertinente et si personnelle qu'il devient alors impossible de lui pardonner la moindre faiblesse ? Son dernier long ne comble absolument pas les attentes. Presque dix ans de patience pour un résultat en demi-teinte. En quart de teinte, même, oserai-je dire. Et pourtant, malgré tout, et c'est sans doute ce qui fait de ce Convoi Exceptionnel une immense déception, le film possède quelques rares moments d'intense émotion et de poésie qui émaillent un récit anémique. Le dernier film de Bertrand Blier aurait sans doute trôné en bonne place aux côtés de ses meilleures œuvres si chacune des scènes avaient ressemblé à celle qui oppose durant quelques instants Christian Clavier à Alexandra Lamy qui pour le coup, efface la présence de n'importe quel autre personnage. Aussi vite vu, aussi vite oublié...

vendredi 22 février 2019

Les Côtelettes de Bertrand Blier (2002) - ★★★★★★☆☆☆☆



Alors que le réalisateur, scénariste et écrivain français Bertrand Blier revient bientôt sur nos écrans avec son dernier bébé Convoi Exceptionnel, interprété par Gérard Depardieu et Christian Clavier (alors que l'on s'attendait à voir débarquer depuis trois ans Existe en Blanc avec Maïwenn et Benoît Poelvoorde), petit retour sur son antépénultième long-métrage sorti jusqu'ici au cinéma. Les Côtelettes, cela ne fait pas exception, est une fois de plus écrit par le maître lui-même, fils spirituel du Grand Michel Audiard, qui avec un peu moins d'une vingtaine de long-métrages s'est construit une solide réputation de dialoguiste : ceux de Calmos, Buffet Froid, Tenue de Soirée ou encore Le Bruit des Glaçons sont tous de Bertrand Blier, le cynique, le misogyne, l'acerbe... mais aussi, parfois, le poète... et d'une manière générale, le magicien des mots... des maux ?
Avec Les Côtelettes, son quinzième long-métrage, le fils de l'immense acteur Bernard Blier met en scène une rencontre aussi absurde que celle que fera Jean Dujardin sept ans plus tard dans Le Bruit des Glaçons : son cancer, divinement incarné par Albert Dupontel. Mais pour le moment, ce sont Philippe Noiret et Michel Bouquet qui ensemble, et malgré leur inimitié vont rencontrer la Mort, incarnée cette fois-ci par la comédienne Catherine Hiegel, plus connue pour être montée de très nombreuses fois sur les planches mais dont les apparitions sur grand écran ne laissent jamais indifférent.

La Mort, mais pas seulement, car ce film étrange, que certains estimeront sans doute avant-gardiste, sera aussi et surtout l'occasion pour l'actrice et compagne du cinéaste, Farida Rahouadj, d’interpréter son premier vrai grand rôle. Malgré le poids qui pèse sur les épaules de cette « débutante » confrontée à deux monuments du cinéma français, Farida s'en sort à merveille, aidée en cela par sa beauté toute orientale et cette magie qui opère toujours chez son mari de réalisateur qui parvient à chaque fois, et quoi qu'il arrive, à rendre belle la tristesse chez ses personnages.

Fidèle à lui-même, Bertrand Blier propose un postulat de départ intriguant, fou, comme du Dali sur pellicule : Un vieil homme (Michel Bouquet) sonne à la porte de Léonce (Philippe Noiret), soixante-quatre ans. Le premier se dit de gauche, le second, de droite. Ce qui fait toute la différence lorsqu'ils quittent les toilettes après y avoir rendu le contenu de leur intestin. Le premier y laisse les traces de son passages tandis que le second nettoie scrupuleusement la cuvette. Si le vieil homme est venu sonner à la porte de Léonce, c'est pour une raison bien précise : pour le faire chier. Mais surtout parce qu'ils ont en commun, la même femme de ménage. Qui le matin se rend chez le vieil homme, et l'après-midi chez Léonce. Tombés sous le charme de la jeune femme, les deux hommes vont partager leur ressenti sur les femmes, et Nacifa ( Farida Rahouadj) en particulier, ainsi que sur la vie, et la mort...

Si Bertrand Blier n'a pas perdu son sens du verbe et de l'accroche, son talent de dialoguiste s'est quel que peu émoussé depuis quelques années. Son œuvre apparaît de plus en plus hermétique, faisant passer en priorité les dialogues et délaissant peu à peu la mise en scène. Théâtral, Les Côtelettes ne se soucie d'aucune logique en terme de situation. Une phrase récitée par l'un des personnages peut tout à fait débuter dans l'appartement de l'un ou l'autre pour se conclure au beau milieu d'un chemin bordé de champs de blé. Si les choses s'améliorent au fil du récit, la gratuité du dialogue qui confronte Michel Bouquet et Philippe Noiret concernant le sort accordé par leur personnage respectif à leurs propres excréments a tendance à s'éterniser. Farida Rahouadj apporte par contre quant à elle, une jolie touche d'exotisme dans ce duo de vieilles légendes qui n'ont pas dit leur dernier mot. Une œuvre mineure dans la carrière de Bertrand Blier, mais non dénuée d'intérêt...

dimanche 22 janvier 2017

Beau-Père de Bertrand Blier (1981) - ★★★★★★★★☆☆



Rémi vit avec son épouse Martine, et sa belle-fille Marion. Lorsque Martine meurt dans un accident de voiture, Rémi doit annoncer à Marion que sa mère est morte. Puis l'adolescente âgée de 14 doit choisir alors d'aller vivre avec son père Charly, ou de rester avec Rémi, son beau-père. Vivant avec ce dernier depuis les huit dernières années, Marion désire continuer à vivre ainsi. Mais Charly ne lui laissant pas le choix, la jeune fille est forcée de quitter l'appartement de Rémi et d'aller s'installer chez son père. Mais un jour, elle fugue et revient chez son beau-père les bras chargés de bagages. Marion et Rémi n'ont rien dans la vie en dehors de l'attachement qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. Elle est collégienne, lui, un petit pianiste minable qui travaille dans un piano-bar. Bientôt Rémi perd son boulot. Marion, elle, est beaucoup moins studieuse depuis que ses pensées se dirigent toutes vers son beau-père. Car oui, l'adolescente est amoureuse de ce dernier. Rémi a beau repousser les avances de sa belle-fille, il ne peut nier sa propre attirance pour elle...

Deux ans après avoir tourné le monumental Buffet Froid, le cinéaste français Bertrand Blier tourne Beau-Père en 1981. Il retrouve pour la troisième fois l'un de ses acteurs fétiches, Patrick Dewaere, mais cette-fois ci, sans son acolyte Gérard Depardieu. Pour ce nouveau film, l'auteur des Valseuses et de Calmos semble avoir envie de revenir sur un sujet qu'il avait partiellement traité avec Préparez vos Mouchoirs. Si pour ce dernier, le sujet de l'amour entre un adulte et un enfant ne servait qu'à l'aboutissement de son personnage féminin dans son désir d'être mère, cette fois-ci, nous y sommes en plein dedans. Comme trois ans en arrière, c'est une absence, un manque qui paraît être l'objet de ce désir interdit que le cinéaste va, une fois encore, traiter avec la plus grande des sensibilités.

Face à Patrick Dewaere, la toute jeune Ariel Besse qui a l'époque n'a que quinze ans, soit un de plus seulement que celui de Marion, son personnage. Entre cette année 1981 et l'année suivante, la jeune actrice ne tournera que trois films (celui-ci, ainsi que On s'en Fout... Nous on s'Aime et Mora) puis... plus rien. Pourtant, Ariel Besse donne une interprétation tout à fait remarquable de son personnage d'adolescente confrontée à la mort de sa mère et s'attachant plus que de raison à son beau-père. Aux côtés de ce formidable duo, on retrouve l'acteur Maurice Ronet, dans le rôle du père biologique, Maurice Risch et Geneviève Mnich dans ceux du couple d'amis de Rémi, ainsi que Nathalie Baye, Nicole Garcia, et Macha Méril pour des rôles moins importants et pourtant, d'une importance fondamentale.

Fondamentale puisque c'est à travers leur regard que l'on saisit l'essence même de cette histoire d'amour qui ne pourra choquer que les biens pensants de tous poils. Les personnages de Simone, Nicolas, et de Charlotte (pourtant eux-même parents de très jeunes enfants), tout en comprenant, mais sans jamais juger, ce qui se trame entre Rémi et Marion, « autorisent », du moins dans cette fiction, une relation « contre-nature » entre une gamine à peine formée et son beau-père. Patrick Dewaere est bouleversant dans sa manière d'aborder ce rôle difficile. Jamais vulgaire, jamais voyeuriste, la caméra se déplace avec lenteur, épousant chaque mot prononcé par le duo Dewaere-Besse. Alors même qu'un tel sujet demeurerait insensé de nos jours au cinéma, Bertrand Blier nous conte une histoire belle et tragique à la fois. Deux âmes perdues qui s'aiment en secret, dans le péché et le mensonge. Bien moins cynique qu'à son habitude (Buffet Froid en est un modèle), le cinéaste signe une fois encore un grand film. Moins immédiat que certaines de ses œuvres, mais à la force d'évocation puissante et sublimée par, ne l'oublions pas, la superbe partition musicale de Philippe Sarde (Le Locataire)...

mardi 6 décembre 2016

Combien tu m'aimes ? de Bertrand Blier (2005)



Combien tu m'aimes ? Combien je l'aime, ce cinéma, cet auteur, et ses interprètes. Encore et toujours, Bertrand Blier défend ce cinéma, le sien, cynique, émouvant, battant le chaud, puis le froid. S'il s'était peut-être un peu dispersé, cherchant à retrouver sa verve sans jamais véritablement y parvenir avec ses deux précédents longs-métrages (Les Acteurs, Les Côtelettes), en 2005, il revient avec une œuvre admirablement drôle, émouvante, emprunte d'une poésie qu'il sublime chaque fois par des choix musicaux délicats. Et même si l'on n'est pas friands d'opéra, le calque sonore qu'il juxtapose aux images rend ces airs formidablement beaux.
Gérard Depardieu, encore, mais se lançant dans de l'inédit avec Bernard Campan, Monica Bellucci, Edouard Baer, et même, sa compagne Farida Rahouadj, Bertrand Blier n'a rien perdu de son talent de conteur. Mieux, il semble être revenu d'un monde où les années passent et l'inspiration se meure. Un univers dont il a réussi à s'extraire pour nous offrir un spectacle presque aussi jouissif que ses plus grands films.

Combien tu m'aimes ? est typiquement le genre de film qui vous fait passer par différents états. Entre l'amertume de la solitude dont on ressent le poids durant les premières minutes, à la joie collective et communicative d'une fête dont le fond sonore étonne dans la carrière du cinéaste. Sans crier gare, voilà que l'on sourit de ses belles et grandes dents. A s'en décrocher la mâchoire. A solliciter les zygomatiques jusqu'à la douleur. Sans doute avons-nous l'air bête d'exprimer un air aussi béat, mais voilà que lâchement nous invoquons la faute à un homme, un seul : Bertrand Blier, lui-même. Ce génie du septième art, lequel a donné ses lettres de noblesse aux dialogues, comme en son temps un certain Michel Audiard.

Combien tu m'aimes ? ouvre grandes ses portes. Celles de son cœur, surtout. Celui, malade de François (Bernard Campan), qui grâce à Daniela (Monica Bellucci), et son amour pour lui, va le guérir. Découvrir de nouveaux interprètes chez Blier fait un peu le même effet à chaque fois. On se demande dans quelle mesure ils parviendront à saisir l'essence des textes de leur auteur pour nous les restituer à leur juste valeur. Et chaque fois, c'est le même constat : Bertrand Blier n'est pas qu'un dialoguiste exceptionnel. Il dirige également ses acteurs de main de maître. Son cinéma a apparemment évolué vers moins de loufoquerie et plus d'émotion, mais ne nous y trompons pas car ce coquin de Blier en a encore sous le pied. Et qui mieux que sa compagne, l'excellente Farida Rahouadj pour nous en convaincre ?

En une seule scène, nous redécouvrons ce qui nous avait manqué les quelques années précédent la sortie de Combien tu m'aimes ? en 2005. Farida Rahouadj face au couple Campan-Bellucci dissertant sur l'orgasme féminin entre deux portes. Un peu moins de trois minutes durant lesquelles Bertrand Blier nous rassure définitivement sur sa capacité à revenir au cinéma que l'on aime chez lui. Quelques scènes ainsi ponctuées d'autres beaucoup plus « symptomatiques » du « nouveau » Blier. Derrière la bouffonnerie, l'auteur des Valseuses est aussi un formidable conteur lorsqu'il s'agit de parler d'amour. Toujours et encore dans des situations inédites comme celles rencontrées dans Préparez vos Mouchoirs, Beau-Père ou Trop Belle Pour Toi. Cette fois-ci, il partage l'histoire d'un homme désespérément seul, riche à millions, qui propose à une pute de vivre avec lui moyennant finances. Toute la subtilité du jeu d'acteur étant de laisser planer un doute sur la réelle ou fausse sincérité de Daniela. Gérard Depardieu, lui, campe un individu sinistre qui, lui aussi sera guéri de ses mauvais démons. Bertrand Blier aurait pu simplement nommer son œuvre AMOUR tant on sent bien que c'est autour de ce sentiment d'affection unique que le sujet de Combien tu m'aimes ? a été développé. Encore un immense film de la part de Bertrand Blier...

Trop Belle pour Toi de Bertrand Blier (1989)



Grand Prix du Jury en 1989 pour Trop Belle pour Toi de Bertrand Blier. Encore une histoire d'amour singulière pour ce cinéaste qui écrit lui-même le scénario de ses œuvres. Toujours avec une petite touche de cynisme (lorsqu'il n'en jette pas par sauts entiers), le fils de l'illustre Bernard Blier nous conte une histoire encore bouleversante. Peut-être moins évidente pourtant qu'à son habitude par son approche toute particulière. Au cœur de l'intrigue, un triangle amoureux formé par Carole Bouquet, Josiane Balasko, et entre les deux actrices, Gérard Depardieu qui tourne ici pour la cinquième fois aux côtés de Bertrand Blier. Comme pour Beau-Père huit ans plus tôt, les personnages semblent directement s'adresser aux spectateurs, les prenant à témoins du drame qui se noue autour de ce garagiste, époux d'une très belle femme, père de deux enfants, et qui va tomber sous le charme de sa nouvelle secrétaire. Un peu ronde, plutôt fade, c'est pourtant elle que son cœur a choisi. Trop Belle pour Toi démontre avec force que lorsque c'est ce dernier qui parle, rien ne peut s'y opposer. Même la beauté d'une épouse qui finit par désirer être aussi « moche » que l'amante de son mari pour se le réapproprier.

Le traitement du film est résolument moderne. Les flash-back faisant partie intégrante des scènes situées dans le présent des personnages, Blier construit une œuvre au fil d’Ariane qui ne se rompt jamais. L'une des scènes les plus réussies en la matière se situe lors du repas donné par Bernard Barthélémy (Gérard Depardieu) et son épouse Florence (Carole Bouquet) et auquel ils ont convié une dizaine d'amis. Pour ne pas briser l'homogénéité du récit, et lorsqu'il s'agit de remonter au temps de la cérémonie de mariage des deux personnages, il réorganise logiquement le tour de table, les effets personnels (comme la robe de mariée remplaçant la tenue sombre que porte aujourd'hui Florence), mais en conservant une ligne narratrice impeccable. Même le personnage de Colette Chevassu tenu par Josiane Balsako se fond comme par miracle durant les festivités alors même qu'elle et les mariés ne se connaissent pas encore et que sa relation avec Bernard n'aura lieu que quelques années plus tard.

Carole Bouquet, sa grâce, sa beauté, mais aussi sa froideur. Elle que l'on a connu dans un registre bien différent, là voilà blessée, déboussolée, implorant son époux de revenir vers elle. Bertrand Blier offre à Josiane Balasko un rôle bien différent de ceux auxquels elle était habituée jusque là. A l'aube des années quatre-vingt dix, elle passe de la comédie pure au drame. A l'histoire d'amour dont elle est cette fois-ci, la principale interprète. Bien qu'elle est censée y jouer le rôle d'une secrétaire physiquement quelconque, Bertrand Blier a pourtant réussi à mettre tous les atouts de l'actrice en valeur. A dire vrai, elle n'a jamais été plus belle, plus à son avantage que dans Trop Belle pour Toi.

On le sait, Bertrand Blier aime profondément la musique classique. Véritable mélomane, il aurait, dit-on, aménagé une pièce de sa demeure spécialement consacrée à cet objet de culte. Des enceintes et un fauteuil fixés au sol dans des conditions optimales. Qu'il s'agisse de fiction ou de la réalité, ses personnages, en tout cas pour certains, aiment eux, profondément le classique. Comme Patrick Dewaere dans Préparez-vos Mouchoirs, son personnage ne jurant que pour Mozart et personne d'autre. Dans Trop Belle pour Toi, c'est Franz Schubert qui est à l'honneur. Et de quelle manière. Des œuvres bouleversantes qui jouent un rôle primordiale dans le registre de l'émotion. Des messes, des sonates, une valse, tout cela (et d'autres encore) accompagné par la musique additionnelle du composteur Francis Lai.
Un Grand Prix du Jury amplement mérité...
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...