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samedi 11 avril 2026

Near Death Experience de Gustave Kervern et Benoît Delépine (2014) - ★★★★★★★★☆☆



Victime d'un burn-out, Paul, marié et père de deux enfants décide de partir. De quitter son boulot, sa famille et même ce monde qui lui impose trop de contraintes. Un vendredi 13, il enfourche son vélo, prend la route et roule jusqu'au pied de la montagne Sainte-Victoire. Là, il y abandonne son engin, mais pas l'idée qui s'est immiscée dans son esprit de se suicider. Arrivée au sommet d'un point de vue sur la vallée, il passe une jambe au dessus de la rambarde de sécurité, puis le second. Mais un randonneur le dérange dans sa tentative et Paul s'éloigne. Plus, loin, tout en haut du Barrage de Bimont, il s'apprête à faire une seconde tentative. Mais là encore, il est dérangé par une famille à bicyclette...

Near Death Experience est l'avant-dernier long-métrage de Gustave Kervern et Benoît Delépine. Peut-être pas le meilleur, mais du moins le plus émouvant. Le plus sensible également. Un voyage intérieur mené par un personnage interprété par l'écrivain, réalisateur et acteur Michel Houellebecq. Un choix qui aurait été étonnant si le film n'était pas signé de deux des auteurs de l'émission Groland. Un interprète atypique pour une œuvre qui l'est tout autant. Si Near Death Experience est beaucoup moins barré que les deux premiers longs-métrages en noir et blanc du duo, il faut reconnaître qu'il demeure tout de même aride en terme d'action. Une certaine suspension y règne. Gustave Kervern et Benoît Delépine ne signent non pas une comédie noire, mais un drame où la pensée morbide se mêle à une réflexion clairvoyante sur l'état de notre société.

Écrit par les deux cinéastes eux-mêmes, le scénario dresse le portrait dur et réaliste du quotidien d'un homme au bout du rouleau et incapable de se fondre dans le moule qu'imposent les règles établies par la société. Fuyant les responsabilités et les contraintes de sa profession, et de sa vie personnelle. L’œuvre toute entière tourne autour du personnage interprété par l'écrivain qui en dehors du vagabond (Marius Bertram) est le seul à être filmé de la tête au pieds (habitude chère à Gustave Kervern et Benoît Delépine). Dès les premiers instants situés dans un bar, on comprend le choix des deux auteurs dans celui de faire interpréter Paul par Michel Houellebecq.

Paul, justement. Alcoolique dépressif, cycliste amateur et suicidaire. C'est presque dur à dire mais l'écrivain, auteur l'année passée du controversé Soumission, a la gueule de l'emploi. Silhouette de coureur, lèvre inférieure adaptée à l'absorption de boissons alcoolisées et voix traînante (certains monologues demeurant parfois malheureusement difficiles à cerner). Impossible d'imaginer le pourtant excellent Benoît Poelvoorde (Le Vélo de Ghislain Lambert) à sa place. Bien qu'à un certain moment l'inquiétude gagne, Michel Houellebecq nous rassure assez vite sur sa capacité à endosser le rôle de Paul. Pour reprendre une expression à la mode, disons que l'écrivain est JUSTE extraordinaire.
Quant à Gustave Kervern et Benoît Delépine, dieu sait qu'ils en ont fait du chemin depuis leurs débuts de cinéastes en matière de mise en scène. Le film gagne de plus en force émotionnelle supplémentaire grâce au choix judicieux de la bande originale. La Jeune Fille et la Mort de Schubert plane à plusieurs reprises sur le film et y imprime un réelle émotion. Quand au Black Sabbath sur lequel gesticule Houellebecq, il marque la fin de la résignation du personnage de Paul. Le film n'aurait-il d'ailleurs pas mérité de se clore ainsi ?

Pour terminer, sachez que le sens du titre donné au film, Near Death Experience, n'est en réalité pas si éloigné des NDE, en français Expérience de Mort Imminente (visions ou sensations découlant d'un état comateux ou d'une mort clinique), puisque si le personnage de Paul est bien vivant (bien qu'à un moment donné il affirme être mort), on le voit remonter le temps de sa propre existence, comme une vision complète remontant de sa prime jeunesse (le monologue durant lequel seule la silhouette de l'acteur est sublime) jusqu'à ses cinquante-six ans. A bien y réfléchir d'ailleurs, on peut se demander dans quelle mesure Gustave Kervern et Benoît Delépine n'auraient pas en réalité pensé l'intégralité du film (s'entend par là, l'histoire telle qu'on la perçoit), comme cet enchaînement de visions (représentées ici de manière exclusivement verbale par le personnage de Paul) qui découle d'une NDE telle que l'on peut se la représenter. Paul ne serait-il en fin de compte pas déjà mort ? En tout cas, le moins que l'on puisse dire, c'est que bien après l'avoir vu, le film continue à poser des questions. Une merveilleuse découverte...

samedi 4 avril 2026

Mammuth de Benoît Delépine et Gustave Kervern (2010) - ★★★★★★★★☆☆



Mammuth, c'est l'histoire de Serge Pilardosse, ancien employé modèle dans un abattoir, qui vient tout juste de prendre sa retraite (ses collègues de travail lui ayant généreusement offert un puzzle de deux-milles pièces pour son départ), et auquel il manque malheureusement un certain nombre de documents pouvant lui permettre de toucher sa retraite. Poussé par son épouse Catherine à chevaucher de nouveau sa Munch Mammuth, une superbe moto qu'il a rangé au garage depuis un grave accident qui a coûté la vie à son ancienne compagne, le voilà repartit sur les routes.

Durant sa quête de documents administratifs, Serge retrouve d'anciens employeurs et constate avec stupeur qu'une partie des entreprises qui l'ont employé n'existent plus ou ont oublié de le déclarer. Ancien fossoyeur, videur dans une boite de nuit, forain, ou encore vendangeur, Serge constate que le monde autour de lui a bien changé. En chemin, il retrouve celle qu'il a aimé jadis et qui depuis est morte, ainsi que sa nièce Solange, une fille un peu perdue, artiste, et qui attend le retour de son père parti depuis plusieurs semaines...

Mammuth est le quatrième long-métrage, et pas forcément le plus évident de la filmographie des réalisateurs et scénaristes Benoît Delépine et Gustave Kervern qui en compte sept à ce jour. Autour de l'immense Gérard Depardieu qui campe ici le rôle de Serge Pilardosse, on retrouve avec beaucoup de plaisir l'actrice Yolande Moreau que le duo de cinéastes employa déjà dans l'excellent Louise-Michèle sorti deux ans auparavant en 2008. Autour de leurs deux personnages gravitent ceux interprétés par l'actrice, plasticienne et poétesse Miss Ming (en nièce totalement borderline), Bouli Lanners (en patron-recruteur auquel une secrétaire-fantôme prodigue une fellation), Albert Delpy (Père de l'actrice Julie Delpy), qui en compagnie de Depardieu se masturbent mutuellement, Benoît Poelvoorde, sillonnant les plages armé d'un détecteur de métaux Siné, en ancien patron viticulteur, Le génial Philippe Nahon en directeur d'hospice apparemment aussi sénile que ses patients. On a même droit à l'étonnante présence d'Isabelle Adjani dans le rôle de l'amour perdu.

Dire que Mammuth est atypique serait encore très loin de la vérité. En fait, l’œuvre du duo est un OVNI. Ou plutôt, comme on à communément l'habitude de nommer ce genre de films, un OFNI. On retrouve une fois encore la poésie qui émaille l’œuvre de Benoît Delépine et Gustave Kervern. Une fois encore, il s'agit d'un road-movie au centre duquel les héros sont des petites gens, issus de milieux sociaux inférieurs. De la poésie, oui, mais quelques moments savoureusement trashs auxquels nous ont habitués les deux réalisateurs depuis l'émission télévisée Groland. Gérard Depardieu y est égal à lui-même : se fichant des apparences, il ne se refuse pas une petite promenade au guidon d'une pétrolette, vêtu comme un hippie, le cheveu long et surtout, gras et emmêlé.

Mammuth est une comédie douce, amère, et même tendre au milieu. Un homme à la recherche non seulement de documents administratifs, mais aussi et surtout de son passé. On y découvre les ravages du temps sur lequel le monde n'a aucune emprise. La totalité des curieuses et, il faut le dire, angoissantes créations entourant la demeure du personnage du père de Solange sont l’œuvre de l'actrice Miss Ming elle-même. Celle-là même qui interprète la nièce de Serge. L'image granuleuse baigne l'oeuvre d'une nostalgie renvoyant directement aux années soixante-dix, l'époque justement où le personnage central passait d'un métier à l'autre en l'espace de quelques mois seulement. Une esthétique particulière qui tranche singulièrement avec le noir et blanc de leurs deux premiers longs-métrages. La musique est signée Gaëtan Roussel. Le budget alloué à Mammuth fut de deux-millions d'euros et demi et en rapporta un peu plus de trois millions trois-cent mille...

dimanche 8 mars 2026

La pire mère au monde de Pierre Mazingarbe (2025) - ★★★★★☆☆☆☆☆

 


 

Avec son titre qui renvoie à une tripotée de comédies tournant autour d'éternels conflits familiaux, La pire mère au monde est trompeur. Pour son premier long-métrage après six courts réalisés entre 2010 et 2019, Pierre Mazingarbe se penche sur les rapports conflictuels qui opposent la substitut du procureur Louise de Pileggi et sa greffière de mère, Judith. N'étant pas déplaisante à contempler, l'ancienne ''Miss Météo'' du Grand Journal animé sur Canal+ par Michel Denisot, Louise Bourgoin, débute sa carrière au cinéma après que Fabrice Luchini lui ait conseillé de se présenter au casting de La fille de Monaco d'Anne Fontaine en 2008. Elle y décrochera au final l'un des deux rôles principaux... Un début de carrière au cinéma plutôt prometteur puisqu'elle enchaînera par la suite les interprétations sur grand écran et à la télévision, dans différentes séries télévisées... À ses côtés, l'ancienne humoriste........ Mince ! Comment s'appelle-t-elle déjà ? Aidez-moi, siouplez ! Bah, si. Souvenez-vous : Celle qui a pour habitude d'abandonner ses amis au moment où ils ont probablement besoin d'un maximum de soutien. Celle qui déballe sa vie quand personne ne veut d'elle comme interprète principale ou secondaire d'un nouveau projet cinématographique histoire de rester dans la lumière. Ou bien celle qui prétendait être la première ''AU MONDE'' à avoir annoncé son homosexualité alors qu'une recherche de quelques secondes sur le net suffit à la discréditer... Ben non, rien à faire, j'me souviens plus de son nom. Mais c'est pas grave, puisque le film tourne surtout autour de sa partenaire. Un peu comme si Pierre Mazingarbe lui avait offert le second rôle par pitié. Ou parce qu'elle le supplia peut-être à genoux de lui offrir le rôle de cette acariâtre mère qui au fond, lui va comme un gant ! Mais sans doute me trompe-je... Manipulateur, le titre ? Oui, effectivement. Ou alors, le réalisateur et scénariste s'est-il planté au moment de faire le choix de tourner une comédie. Ce que La pire mère au monde n'est pas vraiment. Ou alors, noire, mais là encore, le cinéaste échoue à dérider les spectateurs tant l'on reste fermé devant la confrontation entre mère et fille dans ce qui se rattache en réalité davantage au thriller. Développant, il est vrai, mais avec un niveau de psychologie relativement bas, la relation tendue entre une Louise et une Judith qui se détestent promptement...


Si bien que l'on a du mal à croire à cette farandole d'injures et de grimaces prenant place au sein d'un récit policier traitant d'un réseau de drogue touchant directement un chenil et son propriétaire, le toujours excellent Gustave Kervern incarnant ici le rôle de Dante Lounas. Et puisque l'humour, noir, connaît quelques faiblesses d'ordre scénaristique, Pierre Mazingarbe fait appel à la compositrice française Julie Roué afin d'appuyer son approche de la comédie qu'il désire être donc plutôt sombre avec une bande musicale parfois sinistre. Ce qui réussit d'ailleurs plutôt bien lorsque le cinéaste choisit de mettre de côté l'humour pour plancher davantage sur cette histoire écrite aux côtés de Thomas Pujol et Sara Wikler et dans laquelle, le réalisateur développe l'idée de chiens-mules facilitant le transport de cocaïne ! Pierre Mazingarbe tente en outre la critique facile et acerbe quand au manque de moyens ou de motivation de la justice lorsqu'il s'agit de traiter du Viol à travers une réplique qui tombe totalement à plat ! Compliqué, également, pour le réalisateur et scénariste de justifier l'animosité qui existe entre la fille et la mère. Ou de traiter des ambitions contrariées de Louise face à son insupportable rival Enguerrand de Rostein de Zboube interprété par Johann Cuny. Oscillant entre comédie faussement noire et thriller moite parfois en mode ''Seven du pauvre'', le film de Pierre Mazingarbe ne parvient jamais à rendre touchantes ou attachantes l'une et l'autre des principales interprètes. Pas même lorsque leurs rapports tendent à davantage de proximité comme lorsque est annoncé la rechute du cancer dont est atteinte Judith. Un personnage suffisamment froid et impersonnel pour que l'on se fiche royalement de son sort. Une protagonistes qui donc est incarnée par.......... Ben, non ! Rien à faire ! Impossible de me souvenir de son nom...

 

lundi 12 janvier 2026

Adieu Jean-Pat de Cécilia Rouaud (2025) - ★★★★★★☆☆☆☆

 


 

L'effondrement de la comédie française a pris une telle ampleur que l'on arrive à douter presque systématiquement de tout ce qui sort en salle. Les médias et le public n'étant généralement pas tendres avec tout ce qui touche au genre, et l'on comprend pour quelle raison, Adieu Jean-Pat de Cécilia Rouaud (auteur de Photo de famille, Les complices, Le livreur de noël et réalisatrice de seconde ou troisième équipe sur Monsieur Batignole, Le raid ou encore Une pure affaire) n'échappe pas à cette règle même si une partie de ses spectateurs lui ont trouvé de réelles qualités. À contrario, l'exigence d'un magazine culturel tel que Télérama l'empêche comme on s'en doute et comme à son habitude de lui octroyer de bonnes notes ! En ce début d'année 2026 l'on ne va pas tirer sur l'ambulance et encore moins sur le corbillard puisque Adieu Jean-Pat a été écrit par Fabcaro, Xavier Lacaille et... surtout Laurent Tirard. De ce dernier, l'on connaît les deux premiers volets de la franchise Le petit Nicolas portés à l'écran en 2009 et 2014 ainsi que le piteux Astérix et Obélix : Au service de sa Majesté. Mais aussi et surtout les très réussis Un homme à la hauteur, Le retour du héros et Le discours avant qu'il ne termine sa carrière avec l'infâme Juste ciel ! Malheureusement disparu le 5 septembre 2024 d'une détérioration des organes suite à une greffe de moelle osseuse consécutive à un cancer, il fut notamment scénariste sur le très sympathique Prête-moi ta main d'Eric Lartigau en 2006... Nous n'allons donc pas nous acharner sur Adieu Jean-Pat, d'autant plus qu'après des débuts laborieux qui s'étalent sur une bonne vingtaine de minutes, le long-métrage de Cécilia Rouaud n'est finalement pas aussi mauvais que nous pouvions le craindre... Âgé de trente-cinq ans et vivant avec sa compagne Alice (l'actrice Fanny Sidney), Étienne (Hakim Jemili) s'apprête à lire un texte en hommage à son ''ami'' Jean-Patrick qui est décédé dans un tragique accident d'auto.


Le récit opère alors un retour en arrière de quelques jours. Consultant un hypnothérapeute afin de résoudre le problème qui lui pourrit l'existence depuis son plus jeune âge, lors d'une séance, Étienne replonge en enfance. L'on découvre alors que celui que tout le monde croit être l'un des meilleurs amis du disparu en réalité le déteste ! Harcelé et humilié chaque fois que ses parents, sa sœur et lui partaient en vacances au même endroit que Jean-Patrick et ses parents (Valérie Karsenti et Thibault de Montalembert), l'homme en a conservé une très grande rancœur. Par un concours de circonstances et parce qu'il ne sait pas dire non, Étienne va donc devoir accepter malgré lui de participer à la veillée funèbre organisée par les parents du défunt, Régine et Henri Galibert et d'écrire un texte à la mémoire de son pire ennemi... Tout l'intérêt de Adieu Jean-Pat se situe autour de l'attitude débonnaire du héros, l'excentricité de sa meilleure amie Léonore (Constance Labbé), le comportement quasiment ''alzheimerien'' de Gustave Kervern qui incarne le rôle d'Antoine, le père d’Étienne, ou celui de sa sœur Clémence (Nora Hamzawi), laquelle est craintive à l'idée de mettre au monde l'enfant qu'elle attend. Tout ce petit monde auquel l'on ajoutera les parents du mort vouant un véritable culte à leur fils disparu fait de cette petite comédie financée à hauteur d'un peu plus de six millions et demi d'euros un très agréable divertissement. Une petite touche d'humour noir (la pièce montée au sommet de laquelle trône une figurine à l'effigie d'une voiture accidentée) très discrète accompagne des dialogues parfois délicieusement absurdes. En loser maladroit, dépassé par les événements mais au fond très attachant, Hakim Jemili incarne avec son phrasé habituel contraignant souvent à pencher l'oreille en avant, un personnage effectivement très attendrissant. Si Adieu Jean-Pat n'a rien d'exceptionnel, on se surprend malgré tout à rire à l'occasion de plans ou de séquences parfaitement ubuesques. Bref, ne boudons pas notre plaisir devant ce qui restera malgré tout une comédie mineure...

 

mardi 26 août 2025

Avant-première : L'homme qui a vu l'ours qui a vu l'homme de Pierre Richard (2025) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

L'acteur, réalisateur et scénariste français Pierre Richard ne s'était pas installé derrière une caméra depuis presque trente ans (en dehors du court-métrage SOS Siné Mensuel: Pierre Richard en 2022). Vingt-huit, pour être plus précis. Depuis qu'il s'était notamment mis en scène aux côtés de Véronique Genest, Carol Sihol, Daniel Russo, Isabelle Candelier ou encore Daniel Prévost dans Droit dans le mur. En cette soirée du 25 août 2025, il fallait donc avoir prévu d'acheter par avance sa place de cinéma tant le public qui afflua dans les quatre salles réservées à la projection de son nouveau long-métrage projeté en avant-première au cinéma CGR de Narbonne furent combles. Pour une raison très simple : la présence avant et après la séance de Pierre Richard en chair et en os. Un événement précédé par son passage dans le hall principal du multiplex, tout d'abord accueilli par un orchestre de tambours, puis par un public immédiatement acquis à la cause de l'un de nos plus grands acteurs. Que dis-je, un cinéaste, complet, qui multiplia durant sa carrière les rôles sur grand écran. Une carrière essentiellement vouée à la comédie, débutée comme bien d'autres avant et après lui par de petits rôles, très secondaires comme celui d'un agent de police dans Un idiot à Paris de Serge Korber en 1967 avant d'interpréter le rôle très remarquable de Colibert dans le classique d'Yves Robert l'année suivante, Alexandre le bienheureux... Dès le tout début des années soixante-dix, Pierre Richard passe alors derrière la caméra avec Le distrait. Comédie qu'il réalise, écrit et incarne. Très vite il se démarque par une approche fantaisiste, parfois proche du mime où son talent de ''gaffeur'' s'y exprime volontiers. Après cette savoureuse critique du monde de la publicité dans laquelle il s'amuse des codes propres au métier pour les détourner, Pierre Richard signe Les malheurs d'Alfred deux ans plus tard. Mais c'est surtout avec Je sais rien, mais je dirai tout que le cinéaste peaufine certains très de son caractère. Si tout comme dans Le distrait le personnage qu'il interprète s'appelle Pierre, ça n'est alors sans doute pas le fruit du hasard. Dans ce troisième long-métrage, Pierre Richard se montre féroce, acerbe et donc très critique envers la société. Et notamment vis à vis de la bourgeoisie dont il est lui-même issu à l'origine. Qui ne souvient pas du fameux dîner réunissant les membres d'une famille constituée de représentants de l'armée, de l'église ou d'une grande entreprise dont Pierre Richard se pose comme antithèse n'observera sans doute pas le rapport qu’entretient son troisième long-métrage avec L'homme qui a vu l'ours qui a vu l'homme.


Sans présager de la suite de sa carrière d'auteur puisque comme il le témoigna lui-même lors de cette avant-première, rien ne permet d'affirmer qu'il reviendra derrière la caméra, le huitième long-métrage de Pierre Richard pourrait bien être le dernier. Cela n'était pas arrivé depuis des décennies mais quatre salles furent donc réservées à la seule diffusion de sa dernière comédie devant l'incroyable affluence du public de tous âges qui est venu non seulement découvrir le film mais voir aussi et surtout en chair et en os l'un des plus attachants acteurs français. De sept à soixante-dix sept ans, comme le veut l'expression, le public est venu honorer Pierre Richard à grand renforts d'applaudissement. Soutenu avec grâce par une canne qui semble le suivre désormais partout, il a donc passé les portes du cinéma devant une foule particulièrement attentive à sa présence jusqu'à ce qu'il rejoigne l'un des symboles du film : une ''poupée' grandeur nature de l'ours du titre... La ferveur fut telle que pas un seul siège n'est resté libre. Pierre Richard ainsi que le jeune et talentueux Timi-Joy Marbot nous firent alors l'honneur de leur présence devant l'écran avant que les lumières ne s'éteignent et que ne soit lancée la projection. Après l'émotion d'avoir pu découvrir pour la toute première fois l'immense acteur à quelques mètres devant nous, L'homme qui a vu l'ours qui a vu l'homme a déroulé ses quatre-vingt huit minutes. Et au sortir de cette aventure pleine de surprises, de cocasseries, teintée d'émotion et de réparties dont Pierre Richard, l'auteur, eut toujours le secret, il n'est pas difficile de considérer L'homme qui a vu l'ours qui a vu l'homme comme faisant partie de ses tout meilleurs films en tant que réalisateur et scénariste. Un script auquel a d'ailleurs collaboré Anne-Sophie Rivière qui débute ici dans l'écriture...


Côté casting, outre la vedette et son jeune partenaire, Pierre Richard a essentiellement et volontairement opté pour des interprètes du cru. Parmi les rôles secondaires, en dehors de Louis-Do de Lencquesaing (qui incarne Christos, le fils de Grégoire), Gustave Kervern (dans le rôle de nanosh, le père du jeune Michel) ou d'Anny Duperey, l'on retrouve donc des acteurs du sud et du sud-ouest. Et ce, pour une raison simple : Pierre Richard voulait absolument avoir dans son film des acteurs et donc des personnages ''authentiques'' et pas simplement des parisiens qui n'auraient fait que mimer l'accent de la région où se situe l'action. Parmi ces derniers, l'on retrouve ainsi Patrick Ligardes, Jean-Claude Baudracco et même, un petit nouveau dans le milieu du cinéma. Un certain... Henri Forgues ! L'homme qui a vu l'ours qui a vu l'homme nous conte la relation entre un vieil homme qui a tout plaqué pour venir vivre dans le sud de la France et d'un jeune garçon atteint du Syndrome d'Asperger. Mais plutôt que de nous offrir une œuvre larmoyante, le duo ainsi que les seconds rôles nous offrent une comédie pleine de fantaisie. De ce point de vue là, on peut dire que Pierre Richard a chargé la mule. N'étant finalement pas essentiellement tourné autour de la rencontre entre un homme et un ours comme le titre pourrait le laisser entendre mais autour d'un florilège de personnages pittoresques (dont un fan de Johnny Hallyday qui tente de reconquérir son territoire amoureux auprès d'une épouse lassée de sa passion pour le chanteur), l'on retrouve le Pierre Richard de ses premières œuvres. Car derrière l'immense tendresse et le regard intense que porte l'acteur, scénariste et réalisateur sur ses acteurs et ses personnages, derrière la poésie et la folie douce des dialogues et des situations l'on retrouve un Pierre Richard taquin. Surtout lorsqu'il s'en prend encore une fois à la bourgeoisie ou plus encore à la Gendarmerie... Particulièrement inspiré, bourré de situations et de dialogues savoureux et souvent burlesques, L'homme qui a vu l'ours qui a vu l'homme a, d'après les nombreux rires qui se sont fait entendre durant la projection, remporté tous les suffrages. Une fois le générique de fin arrivé à terme, Pierre Richard et Timi-Joy Marbot sont réapparus devant l'écran pour une séance questions/réponses pleine d'humour. Puis tous les deux ont ensuite quitté la place. La salle, enfin, s'est vidée pour ne plus laisser qu'un grand vide mais nos têtes pleine d'images...

 

jeudi 29 août 2024

Rosalie de Stéphanie Di Giusto (2024) - ★★★★★★★☆☆☆



Je ne crois pas avoir déjà eu l'occasion de découvrir l'actrice franco-finlandaise Nadia Tereszkiewicz sur un écran de cinéma ou de télévision autrement qu'à travers le démentiel Seules les bêtes de Dominik Moll en 2019 mais après l'avoir également découverte tout récemment dans le formidable Rosalie de Stéphanie Di Giusto, il devient évidemment qu'il va falloir consacrer à la jeune femme plus que les quelques rôles éparses que certains lui ont confié ces dernières années face à un Benoît Magimel toujours aussi magistral, l'actrice de vingt-huit ans incarne le rôle relativement compliqué de celle qui donne son nom au film.. Rosalie, jeune femme charmante, qui se préoccupe très singulièrement de son apparence (et l'on comprendra très rapidement pourquoi) est une fille de la campagne française du milieu du dix-neuvième siècle. Vivant avec son père Paul (Gustave Kervern) qui la destine à épouser le rustre Abel Leduc (Benoît Magimel), propriétaire d'un café dont la fermeture et le rachat semblent être déjà programmés par le notable Barcelin (Benjamin Biolay), Rosalie cache un lourd secret. Promettant amour et vérité à son futur mari lors de leur union à l'église, celui-ci ne va pas tarder à découvrir que sa jeune épouse lui a caché qu'elle est atteinte d’hypertrichose. En clair, Rosalie est dotée d'une pilosité particulièrement abondante pour une personne de sexe féminin. Un duvet recouvre une grande partie de son corps tandis qu'elle est contrainte de se raser le visage et de camoufler sous une épaisse couche de maquillage les signes avant coureurs de cet étonnant symptôme... Les deux principaux interprètes effacent littéralement toute concurrence. Celle qui relie leur personnage respectif à celles et ceux qui croisent leur chemin durant ce récit proche des deux heures. En jeune femme pleine de vie et en homme bourru, Nadia Tereszkiewicz et Benoît Magimel campent un étonnant duo. Un couple hors norme dont chaque personnalité est tout d'abord nourrie de blessures et d'angoisses.


Dans un milieu rural qui ne pardonne à aucun moment la différence, l'intégration de la jeune femme apparaît tout d'abord comme une anomalie, finalement bien acceptée par la communauté (quoique l'excellent Guillaume Gouix dans le rôle de Pierre persiste à se montrer aussi inquiétant qu'ambigu) et ne laissant certains hommes pas tout à fait indifférents. Les caractères les plus inflexibles cédant parfois sous le charme très particulier de cette jeune femme qui pour aider son époux à conserver son bien va se laisser pousser la barbe afin d'attirer la clientèle. Alors que Stéphanie Di Giusto s'amuse consciemment ou non à nous rappeler les origines artistiques de Benjamin Biolay (son doigt posé sur l'une des touches du piano installé dans le bar d'Abel) ou sa filiation avec Anna Biolay qui dans Rosalie incarne l'une de ses employées prénommée Jeanne, laquelle rappelle à notre héroïne que son employeur la traite comme s'il était son père ! Tourné dans les remarquables environnements des Forges des Salles en Centre-Bretagne dans les communes de Perret et Sainte-Brigitte, le long-métrage bénéficie tout d'abord d'une photographie somptueuse signée de Christos Voudouris. Laquelle renvoie à certaines grandes œuvres picturales rendant hommage à la ruralité d'il y a près de deux-cent ans. On pense alors à Léon Lhermitte, à Julien Dupré ou encore à Jean-Alexis Achard... Vient ensuite la partition musicale de la compositrice, chanteuse et pianiste polonaise Hania Rani qui d'emblée donne le ton à ce récit remarquable où s'entremêlent la beauté et la bestialité des sentiments, la cruauté et le rejet, la curiosité aussi, sans que celle-ci ne soit pour autant jamais compromise par un quelconque désir de voyeurisme. Mais ce que l'on observe bien avant toute autre chose est ce formidable duo incarné par deux interprètes de talent. Entre force et fragilité, l'un et l'autre des principales incarnations devenant ainsi interchangeables. Écrit et réalisé par une femme sur la base d'une authentique histoire, il ne pouvait d'ailleurs en être autrement. On sort de l'aventure totalement séduit par ce récit qui entre des mains maîtrisant mal ce genre de sujet aurait pu tourner au ridicule. Plus de quatre-vingt dix ans après Tod Browning et son mythique Freaks, la monstrueuse parade, Stéphanie Di Giusto rend à son tour et de la plus digne des manières, un hommage à la différence...

mardi 14 décembre 2021

Cette musique ne joue pour personne de Samuel Benchetrit (2021) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Poussin ouvre ses chakras à travers des ouvrages de méditation. Bouli Lanners qui l'interprète s'y connaît en mantra, lequel témoignait il y a quelques années en arrière que ''Vivre, ça n'est pas simplement respirer''. Jeff de Claerke n'est pas simplement que le chef d'une équipe de dockers. L'homme travaille sa prose sous la forme de poèmes. Et comme ils ne lui suffisent plus pour attirer l'attention de celle qu'il aime (la jolie caissière Roxane qu'interprète Constance Rousseau), son professeur lui conseille d'essayer l'alexandrin. Au risque lui-même de finir dans un trou si jamais l'idée ne donne aucun résultat : ''Je-vais-e-ssa-yer-d'é-crire-un-a-le-xan-drin..... Pour-me-faire-com-pren-dre-de-cette-cai-ssière-jo-lie..... Et-si-ça-ne-mar-che-pas-cette-fois-en-co-re..... Je-tue-rai-mon-pro-fe-sseur de po-é-sie.... ça fait onze. Ça marche pas''. Et le dit professeur de répliquer ''Je-DE-SCEN-DRAI-mon-pro-fe-sseur de po-é-sie....''. Ça n'a l'air de rien mais ces quelques alexandrins figurent à eux seul l'esprit tout entier de Cette musique ne joue pour personne, le dernier long-métrage de Samuel Benchetrit. Où l'amour, la poésie et la violence communiquent dans une camaraderie incisive. Tourné dans le Nord de la France, le film exploite l'image pas toujours très joyeuse et reluisante d'une jeunesse désargentée, avec son accent Ch'timi à couper au couteau et ses prolétaires qui passent leur temps devant la télé à regarder des émissions insipides. Provenant sans doute moins d'une planète très éloignée de celle où vivent ceux du centre ou du sud de l'hexagone que les héros de Bruno Dumont (Coin Coin et les Z'inhumains), nos personnages, si tant est que le réalisateur les ait caricaturé à l'excès, sont d'abord touchants et non pas effrayants comme peut l'être un fait dont on ne comprend ni l'origine ni les intentions...


En cela, l'univers de Samuel Benchetrit se rapproche sensiblement de celui du duo formé par Benoît Delépine et Gustave Kervern qui eux-mêmes investissent souvent de mystérieuses contrées où naviguent l'étrange et l'absurde. Le second rejoint d'ailleurs l'équipe formée autour de François Damiens, le poète transi d'amour pour sa caissière en blouse rose. L’œuvre nous impose un casting en or. Complété par Ramzy Bédia dans le rôle de Neptune et JoeyStarr dans celui de Jésus. Une équipe brinquebalante qui oscille entre pureté et ''congestion'' et à laquelle sont également greffés Vanessa Paradis, Valeria Bruni Tedeschi, Bruno Podalydès ou Vincent Macaigne pour les plus connus d'entre eux. Malgré son attitude posée, le scénario semble n'avoir rien à nous raconter. Tout y transpire la banalité. Mais dans ce quotidien auquel nous n'aimerions sans doute surtout pas nous référer, le réalisateur français et son scénariste Gabor Rassov ont la générosité de ceux qui partent d'une histoire simple pour nous conter le récit d'individus à l'existence apparemment sage et sans aspérités mais à laquelle viennent pourtant se greffer des ''détails'' comportementaux savoureusement transgressifs.


Le récit intéressant peut-être un peu moins Samuel Benchetrit que ses personnages, on se penchera plus sur leurs différents traits de caractère que sur leurs actes. Quoique, quoique... Le réalisateur n'oublie pas ces petits détails qui font la différence. Des personnages parfois, et même très souvent, maladroits, appliquant des méthodes inédites pour convaincre par exemple un garçon de participer à la fête organisée par la fille de l'un d'entre eux ou pour contraindre l'une de ses camarades, au contraire, à ne pas y assister. Si vous voulez découvrir une Valeria Bruni Tedeschi triste à mourir, vautrée dans son canapé devant des émissions débiles et vêtue de son éternel pantalon de survêtement, ou Vanessa en actrice de théâtre bègue, Gustave Kervern endossant le costume de Jean-Paul Sartre, Bouli Lanners menaçant des adolescent(e)s à l'aide de sacs-plastique ou de sa ceinture ou encore François Damiens et Ramzy Bédia dans une belle complicité, ruez-vous sur Cette musique ne joue pour personne. Simple, poétique, caustique, séduisant. Une jolie surprise...

 

dimanche 20 septembre 2020

Effacer l'Historique de Gustave Kervern et Benoît Delépine (2020) - ★★★★★★★★☆☆





Samedi 19 Septembre 2020, Cinéma des Corbières à Sigean. Cinq spectateurs, pas un de plus pour découvrir le dernier long-métrage de Gustave Kervern et Benoît Delépine. Est-ce le mauvais temps qui a découragé les gens à venir en masse ? Ou bien le port du masque obligatoire même si dans un si petit cinéma, les gérants y sont plutôt cool ? Peut-être est-ce plus simplement le manque de communication sur la toile car peu d'informations, voire aucunes, n'a filtré sur sa diffusion dans cette charmante petite ville qu'est Sigean. Il fallait pour le savoir, être passé devant le cinéma ou avoir été mis au courant par une personne au courant de l'événement. Effacer l'Historique est le neuvième long-métrage du duo formé par Gustave Kervern et Benoît Delépine qui se sont d'abord fait connaître sur la chaîne Canal+ avant de débuter leur carrière cinématographique en 2004 avec leur premier long-métrage Aaltra (Benoît Delépine ayant en réalité fait ses premières armes aux côtés de Christophe Smith huit ans auparavant avec le court-métrage À l'Arrachée). Seize ans plus tard, rien n'a vraiment changé. Ou plutôt, si. Car si le fond est toujours le même, la forme a pris une ampleur incroyable dans la maîtrise de ces deux maîtres es cynisme. Avec une rigueur ''militaire'' (une expression qui devrait forcément leur déplaire), Gustave Kervern et Benoît Delépine démontent les maux de notre société avec aujourd'hui en toile de fond, la technologie dans son ensemble, et plus précisément certains outils comme les téléphones portables et les réseaux sociaux. En matière de social, justement, les deux hommes en profitent notamment pour s'attaquer également de front à l'administration...





Toujours aussi mordants et cyniques, Gustave Kervern et Benoît Delépine plongent le spectateur dans un univers comparable à ceux proposés par les cinq saisons de la série britannique Black Mirror. Mais plutôt que de projeter leurs personnages dans un futur proche, les deux réalisateurs et scénaristes envisagent leur film sous un paysage actuel dans lequel la technologie a pris une place si importante qu'elle emprisonne ceux qui la consomment. C'est dans ce contexte (sur)réaliste qu'interviennent les trois anciens gilets jaunes Marie, Christine et Bertrand, trois amis respectivement interprétés par Blanche Gardin, Corrine Masiero et Denis Podalydès. Trois individus qui vont régler leurs comptes avec cette put.... de technologie dont ils sont malgré eux devenus esclaves. En effet, après une soirée trop arrosée dans un bar lors de laquelle elle a couché avec un ''Saxetapeur'' (excellent Vincent Lacoste) qui a filmé leur rapport, elle est menacé par le jeune homme de mettre en ligne la vidéo si elle refuse de lui donner dix-milles euros. Bertrand, père d'une adolescente harcelée et filmée par certains de ses camarades à l'école fait tout ce qu'il peut pour faire retirer la vidéo de facebook. Mais après des dizaines de relances par courrier, il n'a toujours obtenu aucune réponse. Quant à Christine, chauffeur VTC, elle se désespère de ne recevoir de ses clients que des mauvaises appréciations. En guerre contre ceux qui minent leur existence, les trois amis se lancent à leur assaut...


Gustave Kervern et Benoît Delépine signent sans doute leur film le plus abouti. Bien que la plupart des sujets abordés soient à l'origine d'une comédie particulièrement amère, on s'étonne de rire aux éclats à certains moments clés du long-métrage. L'interprétation du trio de tête y est évidemment pour beaucoup mais le script lui-même également. Totalement absurde mais reflétant l'inquiétante dictature des réseaux sociaux et leur monopole sur les données personnelles, en un peu plus de cent-cinq minutes seulement Effacer l'Historique propose un catalogue effarant de situations aussi glaçantes que réalistes même si elles sont en général enrobées sous des dehors de comédie bouffonne. Effacer l'Historique est non seulement l'occasion de découvrir un trio d'interprètes étonnants mais également des seconds rôles savoureux. Vincent Lacoste donc, mais aussi Benoît Poelvoorde en livreur ''Alimazone'', Bouli Lanners dans le rôle de ''Dieu'', un hacker vivant au sommet d'une éolienne, Philippe Rebbot dans le rôle de l'individu ayant toutes les clés pour profiter du système ou encore l'écrivain Michel Houellebecq pour un passage en forme de clin d’œil dans lequel il incarne un homme suicidaire. Humour noir, cynisme, bourré d'idées géniales et de répliques déjà cultes, l’œuvre de Gustave Kervern et Benoît Delépine n'oublie cependant pas de faire passer un message d'espoir et s'autorise, après la dérision, le désespoir et la noirceur, une jolie touche de poésie. LE chef-d’œuvre du duo ? Et pourquoi pas, tiens...

samedi 6 avril 2019

Groland, le Gros Métrage de Benoît Delépine et Jules-Édouard Moustic (2015) - ★★☆☆☆☆☆☆☆☆




On a échappé au pire en cette année 2015 : se réfugier dans une salle obscure pour y aller contempler un véritable naufrage artistique. Parce que Groland le Gros Métrage n'est qu'un téléfilm, ce n'est donc pas sur grand écran qu'il a été diffusé pour la première fois le 19 décembre 2015, mais sur Canal+. L'acteur, réalisateur et humoriste Benoît Delépine y faisait des infidélités à son éternel compagnon de route Gustave Kervern et se fourvoyait donc il y a quatre ans dans les bras de Jules-Édouard Moustic que tous les amateurs d'humour décalé connaissent surtout pour avoir incarné jusqu'à très récemment le rôle d'un présentateur de journal télévisé pour les émission tournant autour de Groland, pays imaginaire « pensé » par Jules-Édouard Moustic lui-même et toute son équipe...
Au générique, voir se déployer les noms de Jules-Édouard Moustic, Benoît Delépine, Gustave Kervern ou encore Francis Kuntz éveille forcément l'émoi des amateurs d'humour trash même si les deux principaux interprètes ne sont pas ceux que nous attendions forcément (Gérald Touillon a réalisé et interprété Paulo Anarkao en 2007, et quant à François Neycken, à part sa ressemblance avec un certain François-Xavier Demaison, il n'a joué que dans quelques séries télévisées et n'est apparu que dans de rares longs-métrages dont Ma Mère est Folle de Diane Kurys en 2018).

Bon, on va pas se mentir : même si l'on est fan de Groland, un collectionneur compulsif de tout ce qui peut y être rattaché, humble devant le travail plus ou moins soigné de ses différents auteurs, et même si l'on manque parfois d'objectivité devant certains de leurs travaux un peu moins réussis mais que l'on tient pour cultes, force est de reconnaître que Groland le Gros Métrage est vraiment mauvais. Et même si à l'origine le scénario donne envie de découvrir le téléfilm de Benoît Delépine et Jules-Édouard Moustic (Noel et Guy, deux chômeurs de Frincheux ont inventé un procédé de naturalisation pour les animaux et montent dans la capitale pour y trouver des financements pour leur projet), le résultat est catastrophique. Leur œuvre a beau tenter de reproduire ce qui fait le sel de l'univers Groland, ça ne fonctionne pas. A part durant les premières minutes (le coup du hérisson naturalisé est plutôt amusant) et un peu plus loin (celui du putois), Groland le Gros Métrage est d'un ennui abyssal. Rares auront été les occasions de se faire autant chier devant une œuvre de fiction. Le téléfilm de Benoît Delépine et Jules-Édouard Moustic, outre le sujet de fond, est une collection de situations dont ont le secret les auteurs de Groland mais qui, étrangement, ne fonctionnent jamais. Pas drôle et pourtant interprété par deux acteurs dans la veine des personnages auxquels nous ont habitué les auteurs, toutes les tentatives tombent à plat.

Groland le Gros Métrage a beau ne durer qu'un peu plus de quatre-vingt minutes, on trépigne d'impatience que ce pitoyable spectacle se termine. Il faut s'armer d'un courage immense ou avoir un respect démesuré pour ses auteurs ou pour le cinéma en général (j'englobe ici la télévision) pour tenir jusqu'au bout. Mieux qu'un benzodiazépine, pire qu'une heure trente de contrainte, à fixer la petite aiguille d'une horloge, presque aussi douloureux qu'une émission de télé-réalité (non, là, j'exagère), et aussi chiant qu'un séminaire sur l'agriculture maraîchère en région Nord Pas de Calais, Groland le Gros Métrage décevra les amateurs et confortera les anti-Groland (s'ils existent vraiment) dans leurs opinions... Un gros, très gros raté !

samedi 2 février 2019

I Feel Good de Gustave Kervern et Benoît Delépine (2018) - ★★★★★★★☆☆☆




Enfin de retour avec leur huitième long-métrage, Gustave Kervern et Benoît Delépine dirigent ici pour la première fois l'acteur Jean Dujardin. Un projet de collaboration qui leur tient à cœur depuis 2012 puisque c'est lors du Festival de Cannes et la diffusion de leur sixième film Le Grand Soir que le duo lui propose d'incarner le rôle principal dans un prochain film. Et ce film, ça n'est autre que I Feel Good, dernière comédie sociale et délirante de deux hommes qui n'ont pas perdu leur sens de l'humour si particulier qu'ils cultivent notamment depuis les diverses émissions auxquelles ils ont participé et ayant pour cadre principal, la principauté fictive de Groland. Leur dernier méfait se déroule principalement dans un immense centre Emmaüs, là où dirige la communauté, la sympathique Monique Pora qu'incarne la fidèle Yolande Moreau, laquelle a déjà participé à trois longs-métrages du duo si l'on ne tient pas compte de sa participation en tant que voix off dans Saint Amour.
Le récit tourne donc autour d'une sexagénaire physiquement robuste mais intellectuellement fragile. Sympathique, mais sachant très exactement comment diriger la communauté. Lorsque réapparaît son frère Jacques qu'elle n'a pas revu depuis des années, Monique est heureuse. Pourtant, ce sont deux univers bien distincts qui vont se télescoper. D'un côté, il y a Monique qui travaille comme elle le souligne elle-même pour une œuvre à but non lucratif. Ce qui fait sourire Jacques qui de son côté, rechigne à la tâche et rêve de trouver l'idée qui le rendra riche. Une idée qu'il a d'ailleurs en tête depuis quelques temps puisque c'est en rencontrant un vieil ami qu'il n'avait pas revu depuis longtemps que lui vient l'idée de proposer aux petites gens de devenir beaux.

Mais chez Gustave Kervern et Benoît Delépine, la beauté d'âme n'a ici rien à voir avec le projet de leur héros. Non, ici il s'agit d'évoquer la pratique de la chirurgie dite Low Coast. Une absurdité ? Pas vraiment puisque ce business consistant à pratiquer certaines médecines au rabais existe réellement. Pour aborder ce sujet qui fait tant polémique dans les médias, le duo n'y va pas avec le dos de la cuillère en invoquant un personnage trouble, psychologiquement instable et persuadé de pouvoir gagner de l'argent en proposant aux membres de la communauté Emmaüs d'accepter de se faire opérer à moindre frais en Roumanie. Une clinique qui pour environs mille cinq-cent euros donne accès à tous types de chirurgies plastiques.


Si le sujet traité s'inspire en partie du principe de chirurgie low cost, Gustave Kervern et Benoît Delépine s'y prennent de manière fantaisiste avec un Jean Dujardin dont le personnage n'est pas si éloigné de celui qu'il incarnait dans Le Retour du Héros de Laurent Tirard. Mais cette fois-ci, l'acteur a troqué son costume de mythomane poltron contre celui d'un individu persuadé de tenir les clés de la réussite. Face au caractère profondément humain du projet (redonner la joie de vivre et les outils susceptibles de donner une seconde chance aux membres de la communauté), le spectateur est confronté à toute la vacuité de celui-ci, le personnage de Jacques fonçant tête baissée alors même que l'on sait très rapidement que le projet a peu de chance d'aboutir à un résultat concret. En ce sens, I Feel Good qui, il faut le reconnaître, est assez mollasson durant la première moitié, révèle peu à peu un caractère touchant inattendu. Tour à tour, le personnage de Jacques apparaît comme méprisant (je-m’en-foutiste et mythomane), utopiste (il se voit déjà faire ériger une immense tour de verre à son nom), puis humaniste puisqu'il ira jusqu'au bout pour mener à bien son projet.

Dès que s'enclenchent les différentes étapes menant jusqu'au voyage en Roumanie, révélées sous une forme naïve et touchante, le film prend une tournure beaucoup plus enlevée et humoristique. On retrouve la patte provocatrice de Gustave Kervern et Benoît Delépine à laquelle sont ajoutées les performances de Yolande Moreau, Jean Dujardin, mais également des seconds rôles. Nombre de séquences prêtent à sourire, et même, parfois, à rire.

I Feel Good est ponctué d'interludes musicaux (la nuit, certains membres de la communauté s'isolent dans les immenses hangars Emmaüs pour y jouer qui de l'accordéon, qui du piano, et même qui de la machine à laver!) et de séquences totalement absurdes. Si dans un premier temps I Feel Good laisse entrevoir une œuvre maussade, la seconde moitié vient nous rappeler que ses auteurs n'ont rien perdu de leur mordant. Sans doute pas le meilleur film du duo, mais tout de même une très jolie surprise...

lundi 14 janvier 2019

Avida de Benoît Delépine et Gustave Kervern (2005)



Avida, c'est l'histoire de... ben en fait, j'en sais rien. Sans trop savoir ce qui est passé par la tête de ces suicidaires de Benoît Delépine et Gustave Kervern qui en réalisant cette chose on pris le risque insensé de se voir fermer ensuite toutes les portes des maisons de production (chose qui, heureusement, n'a pas eu lieu puisqu'ils n'ont pas cessé de tourner jusqu'à leur dernier, et très réussi Saint Amour), les quatre vingt-deux minutes de leur second métrage m'ont laissé presque totalement indifférent. Il n'est pas impossible qu'à une époque lointaine j’eusse été séduit par cette œuvre ô combien barrée, surréaliste et indépendante, mais après avoir pénétré l'univers d'artistes tels que Jodorowski ou Lynch ou qui sais-je encore, je me dis que cette tentative honorant certainement le cinéma du père Alessandro demeure un peu pathétique.

On y retrouve un peu de l'esprit du cinéaste chilien : quelques trisomiques (et donc d'une manière générale, des êtres atteints de handicaps lourds), une bonne femme pantagruélique, une montagne, ça ne vous rappelle rien ? A part cela, sans l'aide de sites consacrés au cinéma, j'aurais bien été incapable de dire de quoi il s'agit ici. Le surréalisme est ici si mal exploité, que même l'excellente trouvaille des pseudos n'est pas très clair. Imaginez : vous vous apprêtez à pénétrer un univers dans lequel vont se croiser (attention, la liste est longue) : un sourd-muet, un homme à la tête de scotch, un picador suicidaire, un riche paranoïaque, un chef de village d'armoires, un garde du corps maladroit, une femme à bonbonne d'eau, un captif chantant, un taxidermiste incompris, un zoophile débonnaire, et j'en passe...

Rien qu'en énumérant la longue liste de ces personnages aux noms hauts en couleur, on se dit que forcément, ça va envoyer du lourd. Sauf qu'en fait, ça n'envoie rien d'autre qu'une succession de scènes qui n'ont pas grand chose d'autre à offrir en terme d’homogénéité que leur similitude en matière d'absurde (terme qui n'est, ici, pas à prendre au sens péjoratif). Il n'y a aucune cohérence entre elles. Tout juste peut-on y voir une accumulation de sketchs, rarement drôles, et même si l'on comprend que l'humour n'y est pas toujours le but recherché, on s'ennuie de toute façon.

Quand aux acteurs. Réunir Jean-Claude Carrière (Le Retour de Martin Guerre), Bouli Lanners (encore et toujours), Albert Dupontel, le chanteur Sanseverino, le dessinateur Philippe Vuillemin, et même Fernando Arrabal (encore une référence)... le casting lui-même est barré... ! Avida aurait peut-être mérité d'être un peu moins hermétique et mieux scénarisé. Son principal défaut est de ne jamais vraiment être ludique. Il demeure sans doute l'oeuvre la moins aboutie du duo formé par Benoît Delépine et Gustave de Kervern qui heureusement, nous prouvera plus tard qu'ils ont autant de talent dans la mise en scène que dans l'écriture. Peut-être avaient-ils simplement besoin d'abandonner l'interprétation pour la confier à d'autres et s'attarder sur ce qu'ils savent faire le mieux : écrire...

mercredi 14 novembre 2018

Aaltra de Benoît Delépine et Gustave Kervern (2003)



Aaltra, c'est l'histoire de deux hommes auxquels rien ne réussi vraiment. L'un bosse à Paris, l'autre, à la campagne. Au volant de son tracteur, le second emmerde le premier en lui barrant la route. Le quotidien de ces deux hommes qui se haïssent va être bouleversé le jour où ils vont en venir aux mains devant la machine agricole du second. Alors qu'ils se sont empoignés, c'est l'accident : l'énorme benne de l'engin est malencontreusement activée durant la bagarre et broie les jambes des deux hommes. Ils n'en retrouveront plus l'usage et après avoir passé quelques temps dans la même chambre d’hôpital, ils sont priés de la libérer.

Les voici donc désormais contraints de se déplacer en fauteuil roulant. L'épouse du citadin, qui le trompait déjà bien avant l'accident a pris la poudre d'escampette. Alors que les deux hommes n'attendent plus grand chose de leur existence, se toisant du regard chaque fois qu'il se croisent, le paysan détecte un vice de fabrication sur la machine incriminée dans l'accident qui leur a coûté leurs jambes : en effet, le bouton de sécurité censé stopper la machine en cas d'alerte ne fonctionne pas. Après avoir calculé eux-même le montant des indemnités qu'ils croient mériter toucher, il décident ensemble de partir en Finlande, pays où sont construites ces fameuses machines de marque Aaltra afin de toucher l'argent...

Tout premier long-métrage du duo Benoît Delépine et Gustave Kervern, Aaltra ne risque pas de convaincre ceux qui n'auraient éventuellement pas été conquis par leurs deux ou trois derniers longs-métrages. Déjà, à l'époque, les deux cinéastes faisaient preuve d'un humour noir féroce et de partis-pris risqués. Image dégueulasse, noir et blanc acnéique, mise en scène et montage anarchiques, scénario rachitique, dialogues fantômes, tout y est pour rebuter les amateurs de films esthétisants. Ici, on se fiche de filmer au milieu d'une foule qui n'a apparemment pas été alertée du tournage et qui regarde, amusée, la caméra de Benoît Delépine et Gustave Kervern, eux-mêmes principaux acteurs de leur propre film. De deux types à la base plutôt médiocres, les cinéastes en font des handicapés, mais pas de ceux sur lesquels on a l'habitude de se retourner avec un air de commisération hypocrite. S'ils ne sont pas forcément sales, affreux et méchants, ils le sont certainement.

N'hésitant pas à piller dans le sachet de chips d'un gamin ou de vivre de la générosité d'un couple de hollandais et de leur enfants, nos deux hommes n'ont rien pour plaire. Aaltra est un road-movie se déroulant au rythme des véhicules de ses deux interprètes. C'est lent, parfois même ennuyeux. On s'attend tellement à retrouver la trash attitude de Groland que les timides et rares scènes allant dans ce sens apparaissent bien faible au regard d'un récit qui ne nous conte pas grand chose de passionnant. Du moins, c'est l’a priori que l'on a lors de la toute première moitié du film. La seconde, elle, nous offre quelques moments de pure jubilation mais sont-ils assez nombreux et s'inscrivent-ils dans l'attente qui est la notre pour satisfaire une attention de plus d'une heure trente ? Pas sûr. Ce qui l'est par contre, c'est cette certitude que le film du duo ne laisse pas indifférent, quel que soit le degré d'empathie que l'on ressente ou non pour ses héros ou simplement pour leur histoire.

Contrairement à ces œuvres auxquelles on a peut-être la maladresse d'accorder immédiatement le statut de film culte, Aaltra se digère bien après qu'il ait été visionné. Un film qui aurait sans doute mérité un format plus court. Mais ne rechignons pas notre plaisir car tout de même, on y ressent quelques plaisirs, comme la présence de Benoît Poelvoorde en fan de moto-cross ou Bouli Lanners en chanteur finlandais...
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