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samedi 8 août 2026

Les Seins de Glace de Georges Lautner (1974) - ★★★★★★★☆☆☆



On peut comprendre de la part de certains que la critique ne soit pas au diapason de la mise en scène d'un Georges Lautner qui quittait ici, quelque peu son domaine de prédilection. Parmi eux, sans doute, ceux qui auraient aimé voir dans cet intriguant Les Seins de Glace, davantage d'action, des règlements de compte, quelques explosions et tirs par armes à feu, ou encore une enquête minutieuses et des dialogues aiguisés. Mais non... la voie qu'entreprend l'auteur de La Grande Sauterelle, des Tontons Flingueurs ou du Guignolo est celle du thriller psychologique. Du drame. Et donc, bien évidemment, Les Seins de Glace est dénué de tout ce à quoi nous avait habitué Georges Lautner. Alors oui, certains se sentirent-ils sans doute bafoués... mais en dehors de ces considérations castratrices, le vingt-deuxième long-métrage de l'un des cinéastes les plus importants du cinéma français (si l'on ne tient pas compte de sa participation au film à sketchs Les Bons Vivants en 1968) est une remarquable plongée au cœur d'un récit formé autour d'un étrange triangle « amoureux ».
A commencer par François Rollin, incarné par un Claude Brasseur cabotin dont la présence heureuse désamorce un climat délétère et dont le jeu réjouira tout ceux qui auraient pu se désespérer de ne voir en ces Seins de Glace, qu'une œuvre nihiliste, une ode à la noirceur.. La présence de ce personnage apporte un souffle d'air pur à un long-métrage faisant parfois l’apanage au mystère pesant qu'entretiennent les deux autres principaux interprètes, Mireille Darc et Alain Delon.


La première interprète Peggy Lister, que François, l'écrivain, croise un jour sur une plage de la Côte d'Azur. C'est le coup de foudre. Il la suit, la colle, malgré elle. Alain Delon, lui, incarne Marc Rilson, ami et avocat de Peggy. Mais alors que François tente de séduire Peggy, qui finira par accepter la présence de l'écrivain à ses côtés, des meurtres sont commis, les victimes étant toutes des proches de la jeune femme. C'est lors d'une conversation avec l'avocat de Peggy que François apprend que la jeune femme a séjourné dans un hôpital psychiatrique après avoir tué son mari alors que l'écrivain pensait jusque là qu'elle était divorcée. Pourtant, ces aveux n’entachent rien à la relation qu'ils entretiennent. Mieux : François propose à Peggy de venir s'installer chez lui...


Distillant autant de mystère que Jacques Deray avec son excellent Un Papillon sur l’Épaule réalisé en 1978 et principalement interprété par Lino Ventura sans que personne n'ait eu cette fois-ci l'idée de critiquer l'approche du cinéaste français, Les Seins de Glace diffuse un étrange parfum, parfois à la limite de l'épouvante, mais sans jamais atteindre le degré de folie du génial Mort un Dimanche de Pluie que Joël Santoni réalisa en 1986. Proche également du genre « giallo » cher au cinéma transalpin, l’œuvre de Georges Lautner n'est pas le film au charme vieillissant des années soixante-dix que tout le monde semble clamer, même s'il conserve bien évidemment l'esthétique de ce cinéma passéiste. Mireille Darc y est aussi séduisante que bouleversante dans ce rôle inhabituel. Tout comme Alain Delon d'ailleurs, froid et distant, dont la personnalité est difficile à définir au point que le spectateur vienne à doute des origines de celui qui tue autour de François et de Peggy.
Bien sûr, Les Seins de Glace n'est pas tout à fait exempt de défauts. Quelques invraisemblances viennent émailler le récit et le montage se montre parfois très aléatoire.
Mais la force du long-métrage de Georges Lautner se contient dans le principe même de sortir du carcan un peu trop étriqué du mélange comédie/policier auquel il nous a habitué avec une régularité de métronome. Et puis, Les Seins de Glace, c'est aussi l'occasion d'être convié à l'une des fins les plus tragiques et belles que le cinéma des années soixante-dix nous ai offert...

mardi 21 juillet 2026

D'après une histoire vraie de Roman Polanski (2017) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Je me souviens encore très bien des quelques remarques qui me furent faites au sujet de La vénus à la fourrure de Roman Polanski. L'on jugeait moins des indéniables qualités de la mise en scène que du très mauvais jeu supposé de sa principale interprète Emmanuelle Seigner. Jugement hâtif ? Sans aucun doute, mais de ma part, aussi, probablement, un manque cruel d'objectivité puisque j'aime beaucoup celle qui me fit notamment vibrer en 1992 lorsqu'elle interpréta le rôle de Mimi dans Lunes de fiel, toujours signé de son époux, le cinéaste franco-polonais Roman Polanski... Tout risque d'être déjà nettement plus complexe que jamais s'agissant de D'après une Histoire Vraie que le couple tourna ensemble quatre ans plus tard après La vénus à la fourrure. Adaptation sur grand écran du roman éponyme de Delphine de Vigan à côté duquel j'eus visiblement la chance de passer si l'on en croit celles et ceux qui le comparent à sa transposition au cinéma, c'est donc l’œil non averti, l'esprit vierge et détaché de toute comparaison que je me suis lancé dans cette drôle d'histoire tournant autour de deux personnages féminins. À commencer par Delphine qu'interprète Emmanuelle Seigner et dont le prénom fait directement référence à la romancière à l'origine de l'ouvrage sorti en 2015. Car le roman D'après une Histoire Vraie de Delphine de Vigan s'inspire en effet en partie de sa propre existence. Du succès rencontré par un livre très intime dans lequel elle évoquait sa mère. Une œuvre qui provoqua diverses réactions de la part du public et de la critique qui occasionnèrent chez elle un véritable blocage créatif. De cette expérience personnelle, Delphine de Vigan tira donc un roman dans lequel elle détourna quelque peu le sujet pour le transformer en un thriller psychologique intense qui malgré certains avis me semble être parfaitement retranscrit à l'écran. Face à Emmanuelle Seigner, Roman Polanski lui impose la présence de l'actrice Eva Green. Une interprète dont on pourrait plus ou moins juger sa carrière comme étant exemplaire puisqu'elle ne se cantonne pas au cinéma hexagonal mais s'est vue notamment offrir l'opportunité de jouer pour Michael Haneke, Bernardo Bertolucci, Ridley Scott, Tim Burton ou encore Gregg Araki. Dans D'après une Histoire Vraie, Eva Green incarne le personnage de L. Jeune femme énigmatique et fascinée par Delphine, celle-ci s'immisce rapidement dans l'existence de la romancière qui depuis le succès de son premier roman est devenue incapable d'écrire la moindre ligne...


Au départ, tout va bien. L tente d'aider Delphine à se relancer dans l'écriture, l'aide à faire le ménage dans sa vie sociale, répond aux mails qu'elle reçoit à sa place et vient même s'installer dans son appartement après qu'elle ait apprit que son propriétaire allait la jeter dehors... Pourtant, peu à peu, la jeune femme se montre un peu trop entreprenante, prenant ainsi des décisions à la place de Delphine et sans même lui en parler. L resserre ainsi son étau autour de la romancière jusqu'à la manipuler et usurper son identité... Roman Polanski renoue ici avec l'une des facettes les plus fascinantes de son cinéma. Et si D'après une Histoire Vraie n'entretient aucun lien narratif avec la trilogie des appartements constituée de Répulsion, de Rosemary's Baby et du Locataire, il est clair que d'un point de vue psychologique, le personnage de Delphine rejoint ceux de Carol Ledoux, de Rosemary Woodhouse et de Trelkovsky dont l'esprit va dériver au cœur d'un récit mêlant délire et réalité. La différence entre D'après une Histoire Vraie et la trilogie étant qu'ici, l'entourage proche de l'héroïne n'est pas directement lié aux événements mais n'est que la conséquence des rapports qu'elle entretient avec cette nouvelle venue objectivement envahissante qu'Eva Green interprète avec tant ''d'intensité'' que l'on voit arriver le personnage mille lieues à la ronde ! Là où Roman Polanski cultive le mystère quant à l'existence réelle ou non du personnage de L se situe dans le dispositif qu'il met en place en évitant systématiquement de mettre la jeune femme en présence d'autres personnage que celui de Delphine. Ici, L agit comme un véritable poison dans l'existence de la romancière. Au sens propre comme au figuré d'ailleurs. Roman Polanski fait monter la pression et ce qui dans un premier temps ressemblait davantage à un petit (télé)film sans prétentions artistiques particulières se transforme en une redoutable machinerie de sape psychologique ! Moins clairement établi dans ce qui peut relever des domaines du réel et du fantasme que par le passé, la situation de Delphine se rapproche donc de l'univers des trois volets de la trilogie des appartements. À tel point que l'on peut se demander dans quelles mesures le cinéaste franco-polonais n'aurait pas choisi ici de la conclure par un quatrième et tardif opus. Brillant !

 

mardi 2 décembre 2025

Les tourmentés de Lucas Belvaux (2025) - ★★★★★★★☆☆☆



Si l'on devait comparer et noter The Running Man d'Edgar Wright et Les tourmentés de Lucas Belvaux uniquement sur le principe de la chasse à l'homme, le premier remporterait sans doute aisément la compétition avec un score d'au moins trois-zéro. Pourquoi ? Parce que la promesse concernant la traque d'un homme par une richissime femme ne sera pas tenue dans l’œuvre du cinéaste belge. Pour autant, son dernier long-métrage mérite-t-il d'être ignoré ? Méprisé ? Sa vision doit-elle être repoussée aux calendes grecques ? Lorsque l'on s'attend à une nouvelle adaptation de la nouvelle The Most Dangerous Game de Richard Connell et que l'on se retrouve face à un drame psychologique réunissant quatre interprètes l'on a de quoi hurler au mensonge, à la trahison... Et pourtant, Lucas Belvaux, qui adapte ici son propre roman éponyme, signe un long-métrage qui mérite des louanges auxquels The Running Man n'aura pas eu droit. Sans doute la transposition sur grand écran du récit de ces deux anciens camarades de la Légion se retrouvant après dix ans de séparation aurait-il mérité de prendre quelques vitamines pour ne pas tant se traîner sur près de deux heures mais le contexte et l'approche psychologique semblent avoir imposé au réalisateur et scénariste belge d'aborder ses différentes thématiques sous un angle qui l'éloigne de toute comparaison avec le blockbuster d'Edgar Wright. Les tourmentés impose une règle à laquelle son auteur ne dérogera jamais : produire un exercice de style très différent de ce à quoi l'on aurait pu ou dû s'attendre en exposant ses personnages face à leurs traumas. Sans effet de style particulier. Sans surenchère. Ignorez donc l'idée de découvrir sur grand écran une énième itération des Chasses du Comte Zaroff. Tout au plus Lucas Belvaux entretient l'intérêt en ce sens lors de flash-forwards décrivant diverses situations qui n'auront pourtant pas réellement lieu. Principalement incarné par Niels Schneider et Ramzy Bédia, les deux acteurs interprètent respectivement Skender et Max. Tous deux se sont notamment connus sur un champ de bataille qui a laissé chez eux de profondes blessures psychologiques. Leurs retrouvailles seront synonymes d'une étrange proposition de la part du second : Max proposera en effet à Skender de rencontrer ''Madame'' qu'incarne l'actrice franco-vietnamienne Linh-Dan-Pham....


Une femme d'âge plus ou moins mûr qui proposera contre une très forte somme d'argent au jeune homme de lui servir de gibier humain lors d'une chasse qui devra avoir lieu six mois plus tard. Trois millions d'euros qui les mettront lui, son ex compagne et leurs deux fils à l'abri du besoin. Skender n'hésite pas et accepte le contrat. L'occasion pour lui de se rapprocher de Manon (l'actrice belge Déborah François) avec laquelle il est séparé. L'on comprendra plus tard pourquoi, d'ailleurs. Tout comme l'on saura quels sont les véritables enjeux pour Madame, cette femme dont on pourrait croire qu'elle n'est qu'une vieille et richissime femme excentrique qui pour tuer l'ennui s'adonne à ce genre d'exercice. Un personnage en réalité bien plus profond qu'il n'y paraît, victime du syndrome d'abandon depuis que cette ancienne petite fille originaire du Vietnam fut vendue par sa mère à un homme qui l'épousa quelques années plus tard (Jérôme Robart dans le rôle du mari). Déborah François interprète une Manon qui depuis que Skender s'est retrouvé en prison a élevé seule ses deux fils. Infirmière, elle travaille dur pour subvenir à leurs besoins. Quant à Ramzy Bédia, lequel se retrouve dans la même position que Bernard Campan par rapport à Didier Bourdon, contrairement à Eric Judor celui-ci a su élargir son interprétation pour se retrouver dans ce genre de projet, beaucoup plus sombre et ''premier degré'' que les comédies qu'il interpréta avec son ancien complice de cinéma et de scène. L'acteur et humoriste trouve ici l'un de ses meilleurs rôles, visage buriné et air grave. Un personnage relativement énigmatique qui lâche d'ailleurs beaucoup moins d'informations sur sa personne que les autres protagonistes... Lucas Belvaux a sans doute bien fait d'écarter le sujet de la chasse à l'homme en la décentralisant du récit pour mieux approfondir la psychologie de chacun dans cette œuvre relativement austère que d'aucun pourrait juger d'onanisme intellectuel mais qui relève en réalité d'une pensée profonde. Bref, entre l'aveuglant et assourdissant show visuel et sonore proposé par Edgar Wright et la sobriété de Lucas Belvaux, il y en aura pour tout le monde. À chacun, désormais, de faire son choix...

 

samedi 9 juillet 2022

Inexorable de Fabrice du Welz (2021) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

Fabrice du Welz est belge. Pourtant, lorsque l'on découvre pour la première fois l'un de ses longs-métrages, ses origines n'évoquent pas d'emblée ces blagues de plus ou moins bon goût qu'en France on aime réciter lors de soirée œnologiquement endiablées. Non, dans son approche de la chose cinématographique, on pourrait le considérer comme l'enfant terrible de la comédie dramatique dans son versant le plus sombre. Qu'il se soit brillamment inspiré des classiques du survival des années soixante-dix à travers '' Calvaire '' ou d'un authentique fait-divers pour mettre en scène ce qui d'un point de vue personnel demeure son meilleur film ('' Alléluia ''). Constant dans la qualité de sa mise en scène et dans le choix des scripts, Fabrice du Welz explore sans cesse les tréfonds de l'âme humaine. Offrant, parfois mais rarement, quelques alternatives plus divertissantes ('' Colt 45 '', '' Message from the King '') que les habituelles pérégrinations de ses personnages dans des contrées tantôt majestueuses et exotiques ('' Vinyan '') et tantôt austère et plus terre à terre ('' Adoration ''). Bon, c'est bien beau tout ça, mais que vaut le dernier bébé de ce passionnant réalisateur que l'on aimerait considérer tout aussi français que son compatriote Benoît Poelvoorde ? Petite anecdote personnelle : il n'y a pas si longtemps de cela, j'étais à la recherche d'un film que je n'avais pas revu depuis de très nombreuses années. '' La petite sirène '' de Roger Andrieux. L'histoire d'une gamine amoureuse d'un garagiste quadragénaire (Philippe Léotard) ! Si '' Inexorable '' ne traite pas véritablement le même sujet, il est difficile de ne pas faire le rapprochement entre l'un et l'autre tant le sentiment de malaise et de bourdon persistent bien au delà des deux projections. Pour la seconde fois, les deux belges se retrouvent sur un même projet. Mais cette fois ci, le réalisateur offre à l'acteur le rôle principal. Ou plutôt, l'un des rôles principaux. Car à sa suite est projetée comme le reflet du passé mystérieux du personnage qu'il incarne, la jeune et troublante Alba Gaïa Bellugi. Actrice à la carrière peu foisonnante mais qui le temps d'un film (en l'occurrence '' Inexorable '') va hanter les spectateurs avec ses faux airs de Charlotte Gainsbourg. 
 
Comme la fille d'un ancien chanteur qui aurait troqué sa timidité de jeune adolescente d'alors contre le costume d'une toute jeune femme psychologiquement défaillante et '' amoureuse '' d'un écrivain qui est donc interprété par l'immense Benoît Poelvoorde. Époux de la fille d'un célèbre éditeur récemment décédé, Marcel est sur le point d'entamer l'écriture de son prochain roman. Installée, dans un luxueux domaine dont la propriétaire n'est autre que son épouse Jeanne (Mélanie Doutey) avec leur fille Lucie (Janaïna Halloy Fokan) et leur chien Ulysse (sans oublier la domestique Paola qu'interprète Anael Snoek), la petite famille va recevoir bientôt la visite d'une jeune inconnue prénommée Gloria. Le genre d'individu qui d'emblée ne nous apparaît pas vraiment net et qui est du genre à faire le vide autour d'elle pour mieux se rapprocher de l'auteur de romans à succès. Une bonne partie de l'intrigue repose donc sur les personnalités complexes qu'incarnent Benoît Poelvoorde et Alba Gaïa Bellugi ainsi que sur leur passé respectif qui, grâce au miracle du scénario et de la mise en scène vont se rejoindre lors d'un climax/twist particulièrement intense. L'acteur belge possède cette faculté relativement rare de pouvoir si bien se fondre dans ses personnages qu'on oublie assez rapidement qu'il n'est qu'un simple interprète. Benoît et Marcel ne font alors plus qu'un. Une composition proche de celles qui l'ont toujours poussé à aborder ses incarnations sur un mode borderline. Accompagné par le sublime '' Nisi Dominus '' de Vivaldi, '' Inexorable '' est le digne descendant du polar '' Mort un dimanche de pluie '' que réalisa Joël Santoni en 1986, en moins froid sans doute, mais tout aussi percutant dans sa manière d'aborder le drame et ainsi le transformer en un authentique film d'épouvante...

 

jeudi 7 avril 2022

You're not my Mother de Kate Dolan (2022) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

Je l'écrivais dans un précédent article : il semble désormais évident que les films ayant pour but de nous faire frissonner doivent passer par une phase psychologique beaucoup plus importante vis à vis du simple fait d'étaler sur un écran des hectolitres de sang. L'hémoglobine étant devenue un élément de divertissement qui fera généralement sourire les nouvelles générations abreuvées à la violence des réseaux sociaux, réalisateurs et scénaristes auront tôt fait de trouver une issue s'ils veulent que leur public accède enfin au saint Graal consistant à craindre de jeter un œil à tel ou tel film d'horreur. You're not my Mother est sans doute l'une des dernières grandes sensations qui sera mise à disposition des spectateurs le 10 août prochain. Certains privilégiés auront pu découvrir la bête lors du Toronto International Film Festival (TIFF) de l'année passée ou entre le 26 et 30 janvier dernier à celui de Gérarmer. Un long-métrage d'origine irlandaise, mis en scène par une femme (la réalisatrice Kate Dolan) et s'inscrivant justement dans un cadre psychologique terriblement tendu. Du social, de ceux qu'aiment les festivals comme celui de Sundance. Également connu sous le titre Samhain, cette étrange terminologie est directement liée à la mythologie irlandaise. Il s'agit de la première des quatre fêtes religieuses se déroulant durant l'année gaélique. Elle est surtout à l'origine de la célèbre fête d'Halloween qui elle est honorée chaque année à travers le monde occidental. C'est d'ailleurs cette dernière qui est évoquée durant le film de Kate Dolan mais rassurez-vous : ici, point de serial killer muni d'un masque blanc et d'un couteau de boucher à la lame effilée. Non ! ''Juste'' une adolescente vivant avec une mère malade, sa grand-mère et son oncle, lequel est récemment réapparu afin de prendre soin de ses proches. You're not my Mother contient des éléments classiques que l'on retrouve dans ce type de long-métrage qu'est le drame social. Char (la formidable actrice Hazel Doupe) est victime de la tyrannie de certaines de ses camarades...


De ces gamines encore à peine formées qui déjà développent une capacité à faire le mal autour d'elles. Incarnée par une Katie White perverse, entourée de benêts auxquels la réalisatrice irlandaise n'accorde jamais la parole, la jeune Kelly est à l'aune du climat délétère qui gangrène l’œuvre de bout en bout. Char étant d''un physique peu attrayant et s'éloignant des références esthétiques de rigueur outre-atlantique, Kate Dolan plonge ses spectateurs dans un cauchemar sans fin, où l'ambiance morose colle à la peau comme une mauvaise suée... Car si la vie de Char n'est jamais rose, si la jeune femme est victime de quolibets de la part de ses camarades, si ses anciennes amies ont disparu, tout ceci n'est rien en comparaison de ce qui l'attend lorsqu'elle rentre chez elle... Tant qu'aucun élément fantastique ne vient gripper la parfaite machine à fabriquer de la peur ou de l'angoisse, tout va pour le mieux. Se pose alors la question de l'état psychologique de la mère qu'interprète l'actrice Carolyn Bracken. Et de celui de la grand-mère qu'incarne Ingrid Craigie. Une ambiance perpétuellement sinistre que libère de temps en temps (mais pour de courts instants) la réalisatrice en convoquant la personnalité inattendue de la jeune Suzanne (l'actrice Jordanne Jones), soupape de sécurité à laquelle se raccrochera notre jeune héroïne. Des moments qui permettront à Char mais également aux spectateurs de reprendre heureusement parfois leur souffle ! Sobriété et pudeur semblent être les mots d'ordre pour la réalisatrice qui signe avec You're not my Mother un film réellement éprouvant dont on sort avec l'espoir secret que sa réalisatrice n'attendra pas des années pour nous offrir un second long-métrage. Une cinéaste, mais aussi des interprètes en majorité féminines pleines de promesses. À découvrir absolument...

 

lundi 22 novembre 2021

Knackningar de Frida Kempff (2021) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

Émouvant, oppressant et même, cauchemardesque... Knackningar de la réalisatrice suédoise Frida Kempff n'est rien moins que l'une des plus grosses sensations de cette année 2021. Une expérience à la lisière de la folie, entre Le locataire de Roman Polanski et Schizophrenia de Gerald Kargl. L'autopsie d'un traumatisme insurmontable. Un premier long-métrage choc signé d'une spécialiste du documentaire qui fait preuve dans le cas présent d'une sensibilité accrue, aidée en cela par Cecilia Milocco, l'extraordinaire interprète de ce Knackningar qui vous empêchera peut-être de fermer l’œil les prochaines nuits. Une expérience aussi difficile que nécessaire pour bien comprendre les rouages d'un trouble psychotique dévorant littéralement le cerveau d'une femme ayant vécu la perte de celle qu'elle aimait. Mais aussi un thriller diablement mené qui laisse supposer la présence à l'étage supérieur de l'immeuble dans lequel l'héroïne Molly vient de s'installer, d'une femme retenue en captivité. Se pose alors la question de savoir si la nouvelle locataire est le témoin ''privilégié'' d'un fait divers dont les autorités ne voudront pas entendre parler bien longtemps ou si les bruits qu'entend Molly ne sont que le fruit de son imagination. Sur un rythme tout d'abord assez lent, voire pesant, Frida Kempff développe une intrigue reposant sur un scénario écrit par Emma Broström et adapté de la nouvelle de Johan Theorin. Un concept simple, déjà très certainement exploité à de nombreuses occasions mais qui dans le cas présent bénéficie d'un travail de mise en scène absolument bluffant. Peut-être devrions-nous y voir la sensibilité d'une femme pour avoir si bien mis en lumière Cecilia Milocco et son personnage de Molly bien que l'atmosphère qui se dégage en grande partie de Knackningar ne devrait au départ logiquement séduire que les amateurs de frissons. Mais si le long-métrage de Frida Kempff peut se concevoir comme un authentique film d'épouvante, il s'agit ici davantage de maltraiter le système nerveux du spectateur plutôt que de provoquer chez lui un quelconque dérèglement au niveau de l'estomac ou du rythme cardiaque. Quoique pour ce dernier, il est encore possible d'en douter...


Ici, pas de sensations qui mènent véritablement à la nausée. Pas la moindre scène d'horreur. Ou alors, psychologique. Tout juste une blessure, quelques gouttes de sang et une tâche au plafond qui rappelle furieusement le trou dans le mur de l'appartement du Locataire. Au pire l'on ressentira une légère impression de vertige devant la descente aux enfers d'une Molly qui ne peut s'empêcher de sombrer. Le désespoir et le pessimisme s'emparent du récit et font froid dans le dos comme pu le faire à son époque la glaçante série Noires sont les galaxies. Même climat d'austérité. Mais main glaçante se posant sur notre nuque. La solitude de l'héroïne nous étreint. Comment ne pas avoir envie de la prendre dans nos bras, si fragile semble-t-elle être ? L'interprétation de Cecilia Milocco est au plus juste et plutôt que d'apparaître uniquement comme l'inquiétante victime d'un trouble psychotique, son personnage s'avère avant tout autre chose, terriblement émouvant. Attachant, même. La réalisatrice suédoise cultive une certaine ambiguïté par rapports aux personnages secondaires que constituent les locataires de l'immeuble. Un profond sentiment d'abandon et d'isolement se dégage également du récit, les autorités policières étant ici montrées du doigt pour leur insensibilité et leur inactivité. Si le récit démarre tranquillement avec le sentiment d'être devant une œuvre ''bergmannienne'', le ton change peu à peu et Knackningar développe un réel sentiment de paranoïa accentué par la glaçante partition musicale du compositeur danois Martin Dirkov. Filmé principalement de nuit, dans et aux alentours d'une tour HLM, Knackningar glace les sangs et nous envahi de tout un panel d'émotions. Une grande et belle expérience de cinéma, tantôt suggestive, tantôt démonstrative...

 

dimanche 26 septembre 2021

Antarctic Journal de Pil-Sung Yim (2005) - ★★★★☆☆☆☆☆☆

 


 

En Antarctique, une expédition constituée de six hommes tous d'origine sud-coréenne s'est lancée dans une traversée du continent le plus méridional de notre planète afin d'y atteindre le pôle d'inaccessibilité. Un lieu où aucun autre qu'eux ne semble avoir encore mis les pieds. Choi Do-hyung, Seo Jae-kyung, Yang Geun-chan, Lee Young-min, Kim Min-jae et Kim Sung-hoon traînent chacun dans leur sillage un paquetage individuel. Le voyage est excessivement pénible. Les six hommes doivent composer avec des très basses températures et le passage régulier de tempêtes de neige. Sur leur route, il découvrent un jour un piquet de bois affublé d'un drapeau en très mauvais état planté dans la glace. En l'ôtant, ils découvrent sous l'objet un vieux carnet d'expédition ayant appartenu à un homme qui en 1922 partit conquérir en compagnie de cinq autre hommes le même territoire que Choi Do-hyung et ses compagnons. Dès lors, d'étranges événements commencent à se produire au sein de cette nouvelle expédition. L'un des six hommes disparaît. Puis un second meurt en chutant dans une fosse sans fond. Pourtant bien décidé à aller jusqu'au bout, Choi Do-hyung fait contre fortune bon cœur malgré une réticence de la part des autres qui commence très nettement à se faire ressentir...


De la neige, toujours de la neige, rien que de la neige. Question décors, on est avec Antarctic Journal, face à des neiges éternelles incessantes. La nuit n'y tombant jamais, le spectateur est tout comme les six personnages condamné à n'avoir comme point de vue que le Soleil. Vendu comme un thriller psychologique mâtiné de fantastique, le premier long-métrage du réalisateur sud-coréen Pil-Sung Yim est effectivement tout d'abord centré sur ses six expéditeurs. Des caractères plus ou moins forts dont le plus charismatique reste bien sûr Choi Do-hyung qu'interprète la star sud-coréenne Song Kang-ho. L'acteur y incarne ce type d'aventurier jusqu’au-boutiste près à mettre sa vie et celle de ses compagnons en danger pour aboutir à son projet. Scénarisé par le réalisateur de Memories of Murder, The Host, Mother ou encore Parasite Bong Joon-ho, Antarctic Journal n'en est pas moins une très grosse déception. Non pas que l'on pouvait rêver y ressentir les mêmes sensations qu'un The Thing, chef-d’œuvre du réalisateur américain John Carpenter puisque le sujet y est bien différent, mais les divagations de nos six personnages et notamment celles de Choi Do-hyung nous laissent totalement indifférents. Même la présence à l'écran de l'acteur Yu Ji-tae que l'on a pu notamment voir dans le chef-d’œuvre de Par-Chan Wook Old Boy en 2003 n'y change absolument rien...


Pourtant, le cadre choisi aurait pu et dû apporter au spectateur son comptant de sensations fortes. Mais celles-ci se délimitent malheureusement à quelques courtes séquences, toutefois impressionnantes. Comme les quelques tempêtes de neige qui paralysent nos six hommes en les bloquant sous leur tente commune ou la chute vertigineuse de l'un d'eux au fond d'une crevasse en forme de puits. Trop long, trop bavard, parfois brouillon, Pil-Sung Yim exécute le scénario qu'il a donc écrit en collaboration avec Bong Joon-ho sur un mode léthargique véritablement épuisant. Si l'atmosphère et la photographie nous en mettent parfois plein la vue à travers de magnifiques plans larges et son décors enneigé à perte de vue, le message que tente de véhiculer le scénario est au mieux incompréhensible et au pire, parfaitement inintéressant. Mélange d'aventure et de fantastique dans lequel le voyage de six hommes semble reproduire celui inscrit dans le journal d'une expédition menée quatre-vingt années auparavant, Antarctic Journal a de plus l'outrecuidance de nous promettre d'entrée de jeu la présence d'une étrange créature dont on n'entendra malheureusement plus jamais parler. Reste ce plan final de toute beauté, sombre, symbolique, désespéré et peut-être même nihiliste qui ne rattrape pourtant pas l'énorme gâchis que représente le film. Si Pil-Sung Yim semble avoir misé sur les dialogues, il paraît avoir cependant oublié de donner du rythme à son œuvre. On s'y ennuie donc très ferme...

 

samedi 25 septembre 2021

La servante de Kim Ki-young (1960) - ★★★★★★★★★☆

 


 

La servante du réalisateur sud-coréen Kim Ki-young est de ces miracles que la restauration permet aujourd'hui de redécouvrir. Il est impensable d'imaginer que le Roman Polanski de Répulsion ou le Nikos Nikolaïdis Singapore Sling aient pu concevoir leur œuvre sans avoir été un tant soit peu inspirés par ce long-métrage envoûtant et nauséeux qui ne fait pas que s'inspirer d'un fait divers authentique mais ressemble bien à ce que certains foyers subissent encore actuellement. Dans un contexte où s'est installé un régime militaire après la prise de pouvoir par le dictateur Park Chung-Hee, la liberté d'expression se résume à une peau de chagrin. Une toute petite fenêtre par laquelle va s'engouffrer alors Kim Ki-young qui, plus par volonté de s'extraire du carcan classique du romantisme que d'une volonté farouche de provoquer la ire des dirigeants du pays, choisi de mettre en scène un couple, ses enfants et leur servante. Le jeu de séduction de celle-ci pervertit l'homme, le professeur de piano Kim Dong-sik, qui pour soulager son épouse enceinte des responsabilités d'une femme d'intérieur, en engage une seconde sur les conseils de l'une de ses élèves. L'actrice Lee Eun-shim personnifie à merveille cet esprit de malveillance qui transpire d'abord à travers son regard puis son attitude d'abord ambiguë avant d'être ouvertement pernicieuse...


La servante accouche d'une créature absolument monstrueuse dont les intentions auront bien du mal à trouver auprès des spectateurs les éléments permettant de lui pardonner la plupart de ses actes. Est-il possible de l'absoudre du cauchemar dans lequel elle va plonger cette famille qui avait tout pour être heureuse ? Le long-métrage de Kim Ki-young bénéficie d'une partition cacophonique aussi terrifiante qu'assourdissante signée du compositeur Han Sang-ki. Une musique qui n'accompagne plus les personnages en arrière-plan mais qui au contraire agit de manière très concrète et stridente sur les événements. Han Sang-ki accentue l'horreur de la situation à grands renforts de cuivres martelant chaque intervention de la vénéneuse Myeong-sook. Le réalisateur sud-coréen joue au yoyo avec les sentiments et les sensations du spectateur en essayant de faire passer tantôt sa servante pour la victime du drame qui se joue au sein de cette famille honorable, tantôt pour le monstre de perversité qu'elle incarne lors de phases maniaco-dépressives. Nous sommes donc face aux intentions perfides d'un scénario écrit par le réalisateur lui-même. Un drame horrifico-psychologique dont il demeure difficile de ressortir indemne. Dans un noir et blanc restauré dont la qualité laisse malheureusement parfois à désirer, La servante tétanise, marque profondément par la noirceur, la folie et le pessimisme qui s'en dégagent. Un authentique monument du septième art qui en 2010 fut l'objet d'un remake sous le titre The Housemaid, lequel sera réalisé par le sud-coréen Im Sang-soo...

lundi 13 septembre 2021

Descente aux enfers de Francis Girod (1986) - ★★★★★★☆☆☆☆

 


 

Poursuite du cycle consacré aux thrillers français avec Descente aux enfers de Francis Girod, un long-métrage qui semble faire de l’œil ou bien vouloir faire un pied de nez au diptyque de Claude Pinoteau La boum 1 &2 puisque l'on retrouve dans les rôles principaux, ceux qui furent un père et sa fille en les personnes de Claude Brasseur et Sophie Marceau. Mais ici, les deux interprètes échappent au réconfortant univers de la comédie un brin romantique pour celui, beaucoup plus sombre, du drame et du thriller psychologique. Faire un bond direct de celles-ci pour atterrir dans cette étrange histoire située dans une Havane resplendissante, pétant de couleurs et écrasée par le soleil et un ciel sans nuages, c'est prendre le risque d'être choqué comme le fut sans doute une partie du public qui à l'époque rejeta le film de Francis Girod en n'y reconnaissant pas la Vic de La Boum et de sa séquelle. Encore dans le souvenir de l'avoir découverte dans le rôle de la fille de François Beretton, c'est ici, dans Descente aux enfers, comme si l'un avec l'autre, les deux se retrouvaient pour s'adonner à la pratique de l'inceste. Le récit s'articule autour d'Alan Kolber et de son épouse Lola. Lui est un écrivain alcoolique qui écume les bars et éprouve des difficultés à trouver l'inspiration pour son nouveau roman. Elle, est belle, mais froide. Leur relation est complexe. Ils s'aiment, cela se voit, mais leurs rapports sexuels sont distants. Comme l'évoque Alan, Lola est une très belle femme mais elle est celle qui parmi toutes celles qu'il a connues, fait le moins bien l'amour...


Un soir, alors qu'il est pour une énième fois dans un état d'ébriété déplorable, Alan marche seul dans une rue déserte lorsqu'il est agressé par un autochtone qui lui réclame de l'argent. Les deux hommes se battent lorsque l'écrivain se saisit d'un tesson de bouteille et égorge son agresseur. L'individu meurt de sa blessure tandis qu'Alan retourne se réfugier dans sa chambre d'hôtel où Lola prend les mesures pour faire disparaître ses vêtements tâchés du sang de sa victime. Malheureusement pour lui, un homme du nom de Theophile Bijou (l'acteur Sidiki Bakaba) originaire du quartier où a eu lieu le dram a assisté à toute la scène et décide en compagnie de sa petite amie Lucette Beulemans (l'actrice Marie Dubois) de le faire chanter... Sophie Marceau, qui est déjà passée par la case Andrzej Zulawski avec son démentiel L'amour Braque interprète ici un rôle éminemment plus posé. Presque effacé même puisque Francis Girod semble surtout l'employer pour sa superbe plastique plus que pour son jeu d'actrice. Le scénario que le réalisateur écrivit en compagnie de Jean-Loup Labadie sur la base du roman The Wounded and the Slain de l'écrivain David Goodis explore surtout le personnage d'Alan qu'interprète fort bien Claude Brasseur. Chancelant, le visage moite, le regard perdu, on ne saura malheureusement pas les raisons de son alcoolisme. À moins qu'un certain acheminement ne se fasse dans l'esprit du spectateur puisque l'on peut dresser plusieurs hypothèses à ce sujet sans pour autant en avoir la confirmation...


Parcouru de flash-back lors desquels Lola/Sophie Marceau est poursuivie par un individu dans les couloirs vides de monde du métro parisien, on ne mettra pas longtemps avant de deviner la conclusion de cette séquence qui entrecoupe le récit principal. La havane est magnifique, avec ses murs peints de mille couleurs, sa faune, et sa musique jamais vraiment typique signée du célèbre compositeur français Georges Delerue. Une œuvre qui bat le froid et le chaud, entre des décors paradisiaques et un thème parfois déchirant dont le titre Descente aux enfers est peut-être un chouilla exagéré si on compare le long-métrage de Francis Girod à certaines œuvres véritablement cauchemardesques. Le film possède quelques courts plans d'une richesse visuelle sobre mais significative qui promettent des lendemains optimistes mais qui ne se confirment malheureusement pas sur la durée. On pense notamment à ce très furtif instant lors duquel Lola se caresse dans son lit, yeux ouverts, le visage triste et barré d'un halo de lumière avant que ne surviennent les premières images de ce souvenir qui la hante. La passion et l'amour résistent ici aux tentations destructrices et Lola et Alan en sont les plus magnifiques représentations. Une œuvre très noire, désespérée jusque dans cet acte d'amour ultime et bouleversant. À noter la présence de Gérard Rinaldi, loin de ses amis Charlots, dans le rôle d'Elvis, directeur d'hôtel superficiel et méprisant envers ses employés...

 

samedi 27 mars 2021

Rent-a-Pal de Jon Stevenson (2020) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Pour son premier film en tant que réalisateur, scénariste et producteur, Jon Stevenson accouche d'une œuvre pour le moins déstabilisante. Et pas seulement en ce qui concerne le récit mais pour cette idée permanente qui fait son petit bonhomme de chemin dans l'esprit du spectateur. Lequel est bien obligé de constater que Rent-a-Pal passe tout juste à côté du statut d’œuvre culte qu'il aurait pu devenir. Proche de ces portraits de déviances engendrées par la société contemporaine, le long-métrage de Jon Stevenson souffre sans doute de certaines petites faiblesses qui le condamneraient presque à n'être qu'un énième petit film d'horreur psychologique s'il n'avait pour lui certaines qualités. En effet, c'est avec une naïveté relativement touchante que le réalisateur tente d'humaniser son protagoniste. Un individu remarquable d'attentions pour sa mère presque impotente et à moitié sénile. D'où l'impossibilité pour David d'avoir une vie à lui, condamné qu'il est à vivre auprès de sa génitrice et d'accepter tous ses caprices. Incarné par Brian Landis Folkins dont l'essentiel de la carrière s'est jusqu'à maintenant faite autour d'un certain nombre de courts-métrages, David, s'il n'est pas l'anti-héros par excellence n'est sans doute pas non plus l'image que l'on se fera du beau jeune homme que l'on jettera entre les bras de sa propre fille. D'apparence libidineuse, il s'est inscrit à un service de rencontres sur support VHS (le film situe en effet son action dans les années quatre-vingt). Mais alors qu'un jour la société lui propose de réenregistrer son annonce, il découvre une vidéo intitulée Rent-a-Pal qui l'intrigue et qu'il s'empresse d'acquérir...


Cette vidéo va changer sa vie, pour le meilleur mais surtout pour le pire. Il y découvre en effet un certain Andy avec lequel, étrangement, il va sympathiser. Naît alors une étrange relation entre David et cette bande magnétique qu'il ne cesse de se repasser en boucle. C'est aussi à ce moment que pour David l'enregistrement d'une nouvelle annonce a porté ses fruits. Grâce à cette dernière, il fait en effet la connaissance de Lisa qui comme lui est inscrite au service Rent-a-Pal. L'arrivée de la jeune femme dans l'existence de David ne va pas arranger la nouvelle ''relation'' qu'entretiennent le quadragénaire et Andy. Car aussi insensé que cela puisse paraître, ce dernier va se montrer rapidement jaloux de la nouvelle amitié entre David et Lisa. Si le sujet peut paraître totalement incongru, Jon Stevenson déploie un savoir-faire suffisamment convaincant pour que la pilule passe sans que l'on se surprenne à penser que le concept est grotesque ou bancal. En jouant en permanence sur l’ambiguïté de son personnage et sur la manipulation des images, le spectateur finit par croire en la présence bien vivante d'Andy malgré son improbabilité. Car faut-il le répéter : il ne doit son existence qu'à cet enregistrement sur bande magnétique. L'ambiance de Rent-a-Pal est pesante. Et sans être tout à fait morbide, le film dégage un pessimiste à peine secoué de quelques séquences pas vraiment joyeuses...


Le film est bien sûr porté par la performance de Brian Landis Folkins mais fait également d'Andy, l'un des éléments cruciaux du récit. Derrière ce personnage mu à travers l'usage d'un magnétoscope et d'un écran de télévision et dont les interventions sont l’œuvre d'un scénariste prenant un malin plaisir à manipuler l'image, se cache l'acteur Wil Wheaton. Bien que méconnaissable derrière sa barbe et ses faux airs de ''pancarte publicitaire'', il n'en est pas moins bien connu des cinéphiles ou des téléphages amateurs de science-fiction puisqu'il interpréta notamment le rôle de Gordie Lachance dans le formidable drame Stand by Me de Rob Reiner en 1986 ou celui de Wesley Crusher dans la série télévisée Star Trek : la Nouvelle Génération entre 1987 et 1994. Se noue alors entre les deux personnages une relation inédite, foyer d'une démence qui couve sans doute depuis fort longtemps. Ou du moins d'un besoin refréné depuis bien trop d'années. Jon Stevenson manipule l'image dans l'optique de faire accepter au spectateur l'idée que le personnage d'une bande vidéo enregistrée puisse prendre vie sans pour autant qu'aucun élément ''fantastique'' ne vienne s'interposer entre David et cette authentique tragédie qu'il s'apprête à vivre. Mais si Brian Landis Folkin et Wil Wheaton campent ce drôle de couple sur lequel repose l'essentiel du récit, il ne faudra pas oublier la performance de l'actrice Kathleen Brady qui en dehors d'un épisode de série télévisée huit ans en arrière n'a rien interprété d'autre que le rôle de Lucille, la mère de David. Sans être un chef-d’œuvre, Rent-a-Pal représente cependant une alternative très réussie au cinéma d'épouvante, lequel a tendance à ne donner vie qu'à de sempiternelles redites...

 

lundi 3 février 2020

La Residencia de Narciso Ibáñez Serrador (1969) - ★★★★★★★★★☆



À l'évocation du nom du cinéaste espagnol Narciso Ibáñez Serrador, c'est toute la fibre cinéphile des amateurs de cinéma ibérique en général et d’œuvres post-apocalyptico-dystopiques en particulier qui s'éveille. Auteur en 1976 du film culte ¿Quién puede Matar a un Niño? (traduit chez nous sous le titre Les Révoltés de l'An 2000) Narciso Ibáñez Serrador, mort l'année dernière à l'âge de quatre-vingt trois ans aura surtout œuvré pour le petit écran (il aura notamment créé et participé à la série de téléfilms horrifiques Historias para no Dormir aux côtés de Álex de la Iglesia, Jaume Balagueró ou encore Paco Plaza) tout en apparaissant très rarement dans l'agenda cinématographique espagnol. Une toute petite poignée de longs-métrages cinéma seulement et ce, en un peu plus d'un demi-siècle de carrière en tant que réalisateur. Son premier méfait sur grand écran sera La Residencia en 1969. Une œuvre dont les répercussions psychologiques semblent pour son époque, presque anachroniques. On aura sans doute jamais ressenti un tel malaise depuis l'extraordinaire Suddenly, Last Summer de Joseph L. Mankiewicz dix ans en arrière ou depuis le tout aussi fabuleux Shock Corridor de Samuel Fuller en 1963 (on pourrait également citer le terrible Répulsion de Roman Polanski de 1965). De ces poisons qui s'insinuent dans nos veines pour monter jusqu'au cerveau et ne plus nous lâcher jusqu'au générique de fin...

Alors bien entendu, cinquante et un ans après sa sortie sur les écrans, La Residencia pourra paraître bien mièvre pour ces nouvelles générations de cinéPHAGES ne se nourrissant que d’œuvres crapoteuses très largement surestimées (en réalité, combien de The Girl Next Door signé Gregory Wilson peuvent se targuer d'être authentiquement dérangeants?). Pourtant, à bien y regarder, l’œuvre de Narciso Ibáñez Serrador a bel et bien conservé toute sa puissance évocatrice. Du charme désuet d'une institution pour jeunes filles conservant l'éclat, le maintien et la rigueur de l'époque victorienne, le cinéaste espagnol impose un climat délétère dans ce qui constitue un melting pot des genres entre œuvre d'atmosphère tirant vers l'épouvante, Giallo ibérique et drame. Porté par des décors magnifiques mais étouffants, un éclairage très largement atténué, une bande-son et des musiques déviantes signées du compositeur argentin Waldo de los Ríos, mais surtout par une irréprochable interprétation, La Residencia est un chef-d’œuvre qui porte en lui toute la tension sexuelle d'une ribambelle d'adolescentes frustrées de n'avoir jamais l'occasion de fréquenter le moindre garçon de leur âge.

Derrière l'apparente pureté de chacune s'exprime le désir. Une appétence pour le sexe révélée lorsque notamment, l'une d'entre elles s'échappe d'un cours donné par la tyrannique Madame Fourneau pour retrouver son amant dans la serre de la propriété, ses camarades ressentant alors par procuration le plaisir qui lui est donné. L'extraordinaire actrice allemande Lilli Palmer incarne la directrice de l'établissement. Glaciale et rigide, son interprétation fait froid dans le dos et son attitude ouvre des perspectives qui n'aboutiront cependant pas forcément dans le sens que leur donnera le spectateur. À ses côtés, l'actrice Mary Maude dans ce qui constitue l'un des portraits d'adolescentes perverties par le mal parmi les plus marquants. Face à elle, la fragile Cristina Gaibo n'y fera pas long feu. À travers son premier long-métrage, Narciso Ibáñez Serrador fait une description de la gente masculine peu ou pas du tout élogieuse, même lorsqu'elle paraît incarner la pureté la plus inaltérable qui soit. L'espagnol joue également sur l’ambiguïté révélée par des scènes évoquant désir saphique et inceste. La Residencia trouvera un écho aussi retentissant qu'admirable deux ans plus tard outre-atlantique avec The Beguiled de Don Siegel, autre chef-d’œuvre distillant un très important malaise...

samedi 28 décembre 2019

Mientras Duermes de Jaume Balagueró (2011) - ★★★★★★★☆☆☆



L'auteur de La Secte sans Nom, de Fragile, de [Rec] et futur réalisateur de Way Down Jaume Balagueró signait en 2011 son sixième long-métrage cinéma. S'éloignant sensiblement de l'épouvante et encore plus franchement du fantastique qui le fit connaître auprès des fans de cinéma horrifique, l'espagnol revenait donc avec Mientras Duermes (Malveillance), un thriller domestique particulièrement efficace et principalement interprété par l'acteur Luis Tosar qui débuta sa carrière en Espagne au beau milieu des années quatre-vingt dix et qui depuis enchaîne les rôles au cinéma dans son propre pays (El Desconocido de Dani de la Torre en 2015, Musarañas de Juanfer Andrés et Esteban Roel en 2014, ou encore Intemperie de Benito Zambrano en 2019). il y incarne l'archétype du sociopathe dont le désir profond est de nuire à son prochain. Son terrain de jeu ? Un immeuble cossu dans lequel il est employé comme concierge. Et en tant que tel, l'homme connaît les us et coutumes de ceux qui y vivent. Affable et en général plutôt apprécié, César compte cependant dans les rangs de l'immeuble quelques ''réfractaires'' à sa présence. Comme le voisin du quatrième étage porte B, ''sournoisement'' interprété par l'acteur Carlos Lasarte, fidèle interprète de Jaume Balagueró, et qui dans le cas présent rêve de voir le concierge débarrasser le plancher ! Ou comme la jeune Úrsula qu'interprète l'actrice Iris Almeida, et qui fait chanter le concierge après avoir été le témoin de ses manigances...

Deux exemples, deux portraits qui signifient le mépris des nantis envers l'employé qui tient des portes ouvertes mais jamais n'est remercié pour cela. Mais heureusement, il en existe pour demeurer chaleureux, même envers ce curieux personnage trop affable pour être honnête. À l'image de la vieille Verónica (Petra Martinez) qui prépare et réchauffe pour notre concierge de bons petits plats. Ou encore la jeune et plutôt jolie Clara, interprétée par la non moins délicieuse Marta Etura. L'une des particularités du personnage incarné par Luis Tosar tient dans son incapacité à vouloir se rapprocher sincèrement des habitants de l'immeuble afin de cohabiter en paix avec eux. Non ! Parce qu'il n'a jamais été heureux et semble convaincu que le bonheur, ça n'est pas pour lui, il a choisit de faire le malheur autour de lui. Mais parmi les habitants de l'immeuble se trouve justement Clara, que rien ne semble atteindre et qui baigne dans le bonheur et dans la joie. C'est donc sur elle que toute la rancœur du concierge va se focaliser...

Drame psychologique intense et parfois terriblement sombre, Mientras Duermes est littéralement porté par une mise en scène sobre, une envoûtante partition musicale signée par Lucas Vidal, un décor parfois glacial et surtout par l'impeccable interprétation de Luis Tosar qui incarne le dit concierge. Cet être prêt à servir son prochain tout en ayant de sombres idées derrière la tête. L'une des excellentes idées générées par le scénario d'Alberto Marini se situe au niveau de la caractérisation d'une bonne partie des personnages qui tout en étant relativement détestables amenuisent l'impact négatif des actes perpétrés par César. À tel point que l'on en vient parfois à espérer que sa prochaine victime sera tel ou tel voisin. À l'image, justement, de ce vieil homme habitant au quatrième et menaçant sans cesse le concierge de le faire renvoyer. La construction du récit tournant surtout autour de César et de Clara, le scénario tourmente l'esprit de ses personnages, le concierge fantasmant littéralement sur sa proie tout en étant objectivement convaincu de devoir lui faire du mal. Brillant par une sobriété à peine perturbée par quelques rarissimes élans gore (en fait, un seul, perpétré sur la personne de Marcos, interprété par Alberto San Juan), le scénario de Mientras Duermes pousse le vice dans ses derniers retranchements lors d'un final au cynisme inouï. Jaume Balagueró signe ici l'un de ses meilleurs films et Luis Tosar offre l'une de ses meilleures interprétations...

vendredi 26 juillet 2019

Eva de Benoît Jacquot (2018) - ★★★★★★★★☆☆



Pour son avant-dernier long-métrage, l'auteur des Enfants du Placard en 1977, du Septième Ciel en 1987 ou de Trois Cœurs en 2014, le cinéaste français Benoît Jacquot, réalise une œuvre trouble, troublante... et troublée par des personnages ambigus à l'existence personnelle plus ou moins complexe. Le cinéaste français aborde son œuvre sous différents aspects. En adaptant le roman éponyme de l'écrivain britannique James Hadley Chase en compagnie du scénariste Gilles Taurand, le réalisateur décompose en divers actes la relation étrange que cultivent ses deux principaux protagonistes. D'un côté, Bertrand Valade, qu'incarne à merveille l'acteur Gaspard Ulliel, et de l'autre, l'actrice Isabelle Huppert, qui interprète le rôle-titre, celui d'Eva, cette femme mystérieuse et froide dont le spectateur se fera forcément très vite une opinion avant de découvrir les véritables motifs qui la poussent à mener une vie de prostituée de luxe.

Alors que je chroniquais récemment le film d'épouvante Greta du cinéaste irlandais Neil Jordan qu'interprétait déjà Isabelle Huppert, le réalisateur français choisit d'aborder son film sous un angle finalement beaucoup plus dérangeant. Coutumière des ambiances pesantes et nauséeuses (La Pianiste de Michael Haneke), Isabelle Huppert est ici formidable. Au même titre que son partenaire, elle porte le film de Benoît Jacquot aux nues. Aussi parfaitement caractérisés que campés, Bertrand et Eva forment un couple fragile et curieusement romantique qui repose sur des bases fragiles et fantasmagoriques.

D'un côté, Gaspard Ulliel incarne un Bertrand dont la vie ne semble être qu'un subterfuge. Après s'être emparé du manuscrit de l'un de ses patients qui venait de mourir dans sa baignoire alors que le jeune homme était à ses côtés, cet aide à domicile change de vie et rencontre le succès au théâtre après s'être fait passé pour l'auteur du texte intitulé ''Mot de Passes''. De l'autre, il y a Eva. Femme d'âge mûr sensuelle qui pour vivre, se prostitue. Mariée à un homme en voyage d'affaire permanent, Eva fait la connaissance de Bertrand le jour où, réfugié dans le chalet de ses futurs beaux-parents, ce dernier découvre deux intrus, dont Eva. Bertrand tombe immédiatement sous le charme de l'envoûtante call-girl dont il va tenter de retrouver la trace. Mais alors que sa relation avec sa fiancée Caroline se délite peu à peu et qu'il se désintéresse de plus en plus de la tournée hexagonale de sa pièce, Bertrand va nouer une relation étrange avec la prostituée...

Eva est pour le réalisateur de cette seconde adaptation (après celle de Joseph Losey cinquante-six ans auparavant en 1962), une histoire dont les origines remontent très loin puisque dès son adolescence, le futur réalisateur découvre l'ouvrage de James Hadley Chase et se découvre une passion pour le cinéma. Le désir d'y œuvrer serait donc lié au roman et son adaptation presque soixante ans après l'avoir lu apparaît donc comme un aboutissement dans la carrière du réalisateur qui signe alors une œuvre cinématographique qui marque d'une empreinte indélébile la conscience des spectateurs. D'abord parce que la réalisation y est en tout point d'une maîtrise, d'une sophistication et d'une pureté exemplaires, mais aussi et surtout parce que Gaspard Ulliel et Isabelle Huppert sont les incarnation idéales de ces amants de passage particulièrement marquants. Afin de conforter l'aspect dérangeant de cette thématique qui réserve d'authentiques surprises, Benoît Jacquot fait appel au compositeur français Bruno Coulais, auteur d'un grand nombre de partitions musicales pour le cinéma et auteur fidèle pour le compte du cinéaste français. Il œuvre ici sur un ton désenchanté et angoissant qui parcourt le film de son intense froideur, générant ainsi une certaine inquiétude, le spectateur entrant dans un univers codé posant de nombreuses questions et obtenant des réponses tantôt rassurantes, tantôt embarrassantes. Bien que Benoît Jacquot œuvre ici dans le drame psychologique intense, il offre une version horrifique et parfois étouffante des relations humaines et intimes. Bien que les critiques furent généralement mitigées de la part des critiques presse, Eva est selon moi un très grand film. Pudique, bouleversant et intellectuellement dévastateur. Une nouvelle date dans la prolifique carrière de la sublime Isabelle Huppert...
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