Bienvenue sur Cinémart. Ici, vous trouverez des articles consacrés au cinéma et rien qu'au cinéma. Il y en a pour tous les goûts. N'hésitez pas à faire des remarques positives ou non car je cherche sans cesse à améliorer le blog pour votre confort visuel. A bientôt...

Labels


Affichage des articles dont le libellé est Drame Historique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Drame Historique. Afficher tous les articles

mardi 23 juin 2026

Le Fils de Saul (Saul Fia) de László Nemes (2015) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

On se souvient encore très bien de La zone d'intérêt (The Zone of Interest) de Jonathan Glazer, véritable électrochoc britannico-américano-polonais qui en 2023 marqua très fortement les esprits en décrivant le quotidien de l'officier allemand SS Rudolf Höss et de sa famille qui en 1943 vivaient dans la zone d'intérêt du Camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau. Un quotidien d'apparence très normal si ce n'est qu'il révélait en arrière-plan une réalité monstrueuse. L'extermination systématique et majoritaire des juifs d'Europe et d'autres détenus parmi lesquels des prisonniers de guerre soviétiques, des opposants politiques, des homosexuels et autres ''indésirables''... Le long-métrage était marqué par le bruit de fond permanent des fours crématoires ou par les hurlements des prisonniers menés à la mort. Des séquences ne fonctionnant pourtant qu'à travers l'usage de la suggestion. Plus frontal s'avère Le Fils de Saul (Saul Fia) du réalisateur hongrois originaire de Budapest László Nemes qui avec son premier long-métrage signe en 2015 une œuvre nettement moins équivoque en plongeant directement le héros du récit dans le camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz. Se déroulant sur une période de deux jours, le long-métrage nous conte donc la vie du prisonnier juif hongrois Saul Ausländer. ''Bénéficiant'' d'un statut de ''privilégié'' (d'où l'importance, ici, des guillemets) puisque évitant les chambres à gaz et donc la mort en ayant incorporé un Sonderkommando, une unité de travail majoritairement constituée de prisonniers juifs contraints de participer au mécanisme de Solution Finale visant à exterminer le peuple juif... Saul Ausländer qu'interprète l'acteur et poète hongrois Géza Röhrig se présente donc comme un homme robuste et en bonne santé qui fut sélectionné lors de son arrivée au camp d'Auschwitz. ''Chance'' que n'eurent pas des centaines de milliers d'hommes et de femmes qui furent gazés dès leur arrivée. Le fils de Saul démarre d'ailleurs au Krematorium. Cette zone à part du camp où les membres du Sonderkommando vivent à l'écart des autres prisonniers pour ne pas éveiller de soupçons quant aux ''activités'' qui s'y déroulent. Dès lors, László Nemes plonge le spectateur dans le quotidien épouvantable de ces hommes bénéficiant du privilège de pouvoir vivre encore un certain temps.Un sursis, certes, mais il faut voir dans quelles circonstances. Conditionnés par leur bourreaux, ils mènent eux-mêmes les prisonniers jusqu'aux vestiaires où ces derniers sont contraints de se déshabiller avant d'être retranchés dans les douches de sinistre réputation. Sans prendre de pincettes tout en laissant travailler l'imaginaire du spectateur, le cinéaste hongrois suggère l'horreur qui est en train de se dérouler derrière les lourdes portes en métal qui séparent les vestiaires où patientent les membres du Sonderkommando des douche à proprement parler où son envoyés par le toit des granulés de Zyklon B...


Au contact de l'air, ce puissant pesticide libère alors un gaz extrêmement toxique qui tue toutes celles et ceux qui entrent à son contact. Bien évidemment, László Nemes nous évite la vision de ces hommes et de ces femmes entièrement nus agonisant mais ces dizaines, ces centaines de hurlements qui en arrière-plan accompagnent l'image des membres du Sonderkommando qui attendent que tout soit fini est aussi difficile à supporter que le bruit obsédant accompagnant de la première minute à la dernière le récit de La zone d'intérêt huit ans plus tard. Filmant majoritairement son acteur principal de dos, le réalisateur resserre en permanence le cadre, enfermant le spectateur comme témoin direct des horreurs qui se déroulent dans ce camp de la mort. Mais le récit porte un espoir, si ténu soit-il : parmi les corps inertes des dernières victimes à avoir été gazées se trouve un jeune garçon que Saul croit être son fils. Encore en vie, le jeune enfant respire difficilement. Malheureusement, après qu'un officier nazi l'ait étouffé en constatant qu'il n'avait aucune chance de survivre, Saul n'a alors plus qu'une idée en tête : éviter au corps de son fils d'être envoyé à la crémation et lui offrir un enterrement digne. Et pour cela, l'homme va devoir trouver parmi les prisonniers, un rabbin afin d'effectuer un enterrement rituel... En réalité, une véritable course contre la montre, la caméra enfermant de plus en plus le personnage et par contraction les spectateurs dans un cadre visuel mortifère. Horreur absolue des conditions de vie des membres du Sonderkommando. Chargés d'envoyer les prisonniers à la mort, de les dépouiller de leurs biens, de déplacer ensuite leur cadavre jusqu'au crématorium, avec, toujours cette idée du jour qui viendra où ils seront remplacés et eux-mêmes exécutés. Véritable cauchemar parfois insoutenable, Le fils de Saul reste l'un des témoignages visuels parmi les plus saisissants et les plus inconfortables concernant le sort des prisonniers du camp de concentration et d'extermination d'Auschwitz-Birkenau. Refusant ainsi au spectateur d'échapper à la vérité en lui exposant de manière frontale et plus ou moins directe les horreurs commises durant la Seconde Guerre Mondiale. Une question de survie pour son héros mais un véritable chemin de croix émotionnel pour le spectateur confronté enfin à la réalité. Un choc !


 

lundi 8 juin 2026

Nuremberg de James Vanderbilt (2026) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

À l'issue de la seconde guerre mondiale, les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l'Union soviétique signent l'Accord de Londres, lequel établit un tribunal militaire international autorisé à poursuivre les criminels de guerre notamment pour crime contre l'humanité. Tandis que le procès auquel devront faire face de hauts responsables du régime nazi parmi lesquels se trouve le numéro 2 et bras droit d'Adolf Hitler, Hermann Göring, s'apprête à s'ouvrir, le psychiatre Douglas Kelley est dépêché en 1945 à la prison de Mondorf-les-Bains au Luxembourg afin d'expertiser l'état mental de hauts dignitaires nazis qui y furent enfermés après leur arrestation. Commandant en chef de la Luftwaffe entre 1935 et 1945, Reichsmarschall à partir de 1940, successeur officiel d’Hitler mais aussi signataire l'année suivante d’un ordre demandant la mise en œuvre de la Solution Finale visant à exterminer le peuple juif présent sur le territoire européen, Hermann Göring fait évidemment l'objet de toutes les attentions de la part de Douglas Kelley. Le long-métrage de James Vanderbilt n'est pas le premier à traiter du sujet puisque parmi les quelques tentatives à avoir vu le jour, l'on peut citer Judgment at Nuremberg de Stanley Kramer en 1961 avec Spencer Tracy, Burt Lancaster, Maximilian Schell, Marlene Dietrich, Judy Garland et Montgomery Clift ou le téléfilm québécois en deux partie intitulé Nuremberg et réalisé cette fois-ci par Yves Simoneau en 2000, avec Alec Baldwin, Brian Cox, Christopher Plummer ou encore Jill Hennessy dans les rôles principaux... Sorti le 28 janvier dernier en France, le Nuremberg de James Vanderbilt est une œuvre ambitieuse qui relate notamment la complexité des relations que développa le psychiatre Douglas Kelley ici incarné par l'acteur égypto-américain Rami Malek (la série Mr. Robot et le biopic consacré au groupe américain Queen, Bohemian Rhapsody) avec Hermann Göring, interprété quant à lui par Russell Crowe qui pour se fondre dans son personnage accepta de prendre du poids (lequel sera évalué aux environs de 125 kilos), d'observer les caractéristiques physiques et comportementales de l'ancien officier nazi, d'en apprendre davantage sur les faits historiques et enfin d'apprendre l'allemand afin d'apporter de la crédibilité à son incarnation... Pour autant, le long-métrage ne se présente non pas sous l'angle exclusif du procès de Nuremberg à l'issue duquel douze des vingt-deux prévenus furent exécutés par pendaison mais décrit très précisément la relation entre Hermann Göring et Douglas Kelley...


Des rapports qui apparaissent quelque peu ambigus, générant un certain malaise pouvant même bizarrement créer chez le spectateur une certaine forme d'empathie vis à vis du criminel de guerre. Le choix d'explorer dans cette première partie les relations entre les deux hommes rappelle une œuvre traitant d'un parti-pris similaire qui en 2021 concernait les transcriptions d'authentiques conversations ayant eu lieu entre le tueur en série américain Ted Bundy et l'agent spécial du FBI Bill Hagmaier. No Man of God d'Amber Sealey mettait déjà en lumière l'humanité d'un homme considéré alors de monstrueux après qu'il ait été reconnu coupable de plusieurs dizaines de meurtres. Alors, que penser d'un individu qui participa à l'élaboration d'un schéma visant à exterminer plusieurs millions de personnes ? Sur ce point, Nuremberg parvient à rendre ''attachant'' un personnage ô combien monstrueux lui aussi. Mais dont l'arrogance est beaucoup moins prégnante à l'image qu'elle ne l'était du temps de son vivant. Le scénario de James Vanderbilt, lequel repose sur The Nazi and the Psychiatrist de Jack El-Hai dans lequel l'écrivain revenait sur la relation entre le nazi et le psychiatre, explore effectivement la part d'humanité chez un Hermann Göring formidablement interprété par Russell Crowe et questionné par un Douglas Kelley lui aussi parfaitement incarné par Rami Malek même si ses différents ''tics'' faciaux dont il est affublé donnent la sensation qu'il n'a toujours pas intégré l'idée qu'il s'est enfin débarrassé des prothèses dentaires qu'il portait sur le tournage de Bohemian Rhapsody ! Qu'il s'agisse des alliés ou des nazis, chaque acteur est à sa place et gère parfaitement ses responsabilités. Notons malgré tout que parmi eux se dégage la courte mais néanmoins très émouvante présence de l'acteur britannique Leo Woodall qui dans le rôle du sergent Howie Triest apportera notamment sur un quai de gare et auprès de Douglas Kelley, un très émouvant témoignage. Belle reconstitution, mise en scène honorable bien que très conventionnelle, et musique passe-partout signée de Brian Tyler mais qui se fond parfaitement dans le décor. Bref, pas un chef-d’œuvre et sans doute encore moins le témoignage le plus bouleversant s'agissant de cette période sombre de notre histoire (en dehors du court et authentique document projeté lors du procès et ici ''imposé'' aux spectateurs dans toute son atrocité) mais une intéressante expérience de cinéma tout de même...


 

lundi 16 février 2026

Baramulla d'Aditya Suhas Jambhale (2025) - ★★★★★★☆☆☆☆

 


 

Pour son deuxième long-métrage, le réalisateur indien Aditya Suhas Jambhale aborde pour la seconde fois les troubles qui agitent le Cachemire depuis 1947. Tandis qu'un maharaja hindou choisit à l'époque de rattacher le territoire à l’Inde alors que le Pakistan et la Chine le revendiquent, une guerre indo-pakistanaise éclate. Divisé entre les trois pays, le Cachemire est représenté par différentes factions. D'un côté, l'armée indienne. Et de l'autre, des groupes séparatistes qui réclament l'indépendance ainsi que des groupes islamistes lourdement armés et soutenus par le Pakistan. Dans les années 90, une insurrection armée prend le pouvoir sur les autorités indiennes officielles tandis que de nombreux Pandits kashmiris partent en exode face à la menace d'être assassinés. En 2019, c'est carrément l'Autonomie Spéciale du Jammu-et-Cachemire qui est remise en question et qui jusque là reconnaissait le droit à cet ancien État du nord de l'Inde d'avoir sa propre constitution, une large autonomie financière, un drapeau régional et permettait notamment à ses résidents permanents d'acheter et de posséder des terres, de bénéficier d'aides spécifiques ou d'occuper des emplois publics. Et même si certains aspects des troubles qui agitent le Cachemire ne sont pas tous clairement définis à travers cet étrange film hybride qu'est aujourd'hui Baramulla, l’œuvre réalisée et scénarisée par Aditya Suhas Jambhale (soutenu à l'écriture par Aditya Dhar) aborde le conflit sous l'angle du combat mené par les autorités indiennes officielles à travers notamment le personnage du DSP Ridwaan Shafi Sayyed (l'acteur Manav Kaul) nouvellement affecté à Baramulla, une petite ville appartenant au district du même nom rattaché au territoire du Jammu-et-Cachemire. Chargé d'enquêter sur de mystérieuses disparitions d'enfants, il s'installe avec son épouse Gulnaar (Bhasha Sumbli) et leurs deux enfants, Norrie (Arista Mehta) et Ayaan (Singh Rohaan) dans une grande demeure qui va se révéler être lourdement chargée par un passif dramatique qui sera au cœur de ce récit qui mêle donc histoire politico-religieuse et fantastique. L'occasion pour Aditya Suhas Jambhale de traiter de l'état du pays à travers une enquête policière plus ou moins complexe du fait qu'elle s'inscrive dans un méli-mélo de sous-intrigues qu'il va falloir rapidement démêler pour que chaque segment s'éclaircisse...


Traités indépendamment les uns des autres, les thèmes sont nets et précis. L'on a d'un côté des disparitions d'enfants inexpliquées. Puis intervient cette famille qui en s'installant dans sa nouvelle demeure va être témoin d'événements étranges. Survient ensuite la présence d'un groupe islamiste dirigé par un mystérieux individu connu sous le nom de Bhaijaan (lequel demeurera d'ailleurs invisible tout au long du récit) et visant à endoctriner les filles et les fils de ceux qui vivent dans la région. En toute logique, la première idée qui traverse l'esprit est que les principaux responsables sont donc Bahijaan ainsi que Khalid (Ashwini Koul) et Juneid Shaikh (Shahid Latief), ce dernier étant directement implémenté dans la communauté de Baramulla. Les principaux ''employés'' d'un réseau terroriste visant à former de jeunes recrues au djihadisme. Mais là où Baramulla prend un tournant décisif, c'est lorsque intervient l'élément surnaturel. Et bien que dans la majorité des cas la présences d'esprits, de fantômes ou autres ectoplasmes est généralement liée au principe d'antagonisme, il se pourrait que s'agissant des esprits des Sapru, famille qui fut au cœur d'un drame terrible des années en arrière, là même où vivent désormais les Sayyed, ces derniers jouent un rôle fondamental dans la préservation des enfants que le groupe islamiste tente de dérober à leurs parents... Sans être un très grand film, Baramulla n'en est pas moins intéressant. Mettant notamment en lumière les conflits qui agitent le pays, le film aborde en outre le fantastique sous un angle plutôt original. Alors que les débuts sont laborieux, chargés de tant d'information que l'on prend le risque de s'y noyer, l'intrigue se met peu à peu en place pour nous délivrer en fin de récit le combat d'un pays pour sa préservation. L’avènement ici d'un phénomène d'ordre surnaturel s'ancrant relativement bien au réalisme que constitue ce témoignage plutôt touchant d'une famille bouleversée par son propre contexte familial mais aussi par tout ce qui va tourner autour de l'enquête. Disponible sur Netflix, Baramulla est donc plutôt une bonne surprise...

 

vendredi 6 septembre 2024

L'armée des ombres de Jean-Pierre Melville (1969) - ★★★★★★★★★☆

 


 

Après avoir enchaîné durant la même soirée Pas très normale activité de Maurice Barthélémy, Parole de flic de José Pinheiro et L'armée des ombres de Jean-Pierre Melville, allez savoir pourquoi, mais j'ai choisi d'écrire sur ce dernier plutôt que sur l'un des deux autres. Le premier ne méritant probablement qu'injures et dégoût tandis que le second, de mémoire, eu déjà le ''privilège'' d'avoir été chroniqué ailleurs par mes soins. J'ai presque honte de l'avouer, mais je n'ai pas souvenir d'avoir déjà vu l'un ou l'autre des longs-métrages réalisés par ce cinéaste majoritairement apprécié des cinéphiles. C'est donc chose faite aujourd'hui. Peut-être le début d'une passion que viendra, je l'espère, confirmer la projection prochaine de ses œuvres parmi les plus importantes... Mais pour commencer, évoquons L'armée des ombres, long-métrage inspiré de l’œuvre littéraire de l'écrivain, journaliste et ancien résistant français originaire de Villa Clara en Argentine. Hommage à la résistance écrit en 1943 alors qu'il est installé à Londres, il semble logique que Jean-Pierre Melville se soit emparé du sujet, lui qui fut lui-même résistant lors de la Seconde Guerre Mondiale. Adaptation d'un roman dont l'auteur apportait un message de vérité tout en changeant les lieux et les noms des protagonistes afin de les protéger, L'armée des ombres met en scène quelques-uns des plus grands interprètes de l'époque. Âgé de seulement vingt-sept ans et alors que la guerre est finie, Jean-Pierre Melville rêve déjà de devenir réalisateur. Mais craignant que le sujet ne soit trop ambitieux, il attendra pas moins d'un quart de siècle avant de mettre enfin son projet initial à exécution. C'est donc en 1969 que L'armée des ombres voit le jour. Antépénultième long-métrage d'un cinéaste dont la carrière est déjà dotée d'une solide filmographie (Le Doulos, L'aîné des Ferchaux, Le samouraï), L'armée des ombres réunit deux des principaux interprètes du Deuxième souffle qu'il avait déjà réalisé trois ans auparavant.


Alors qu'en 1966 tout semblait devoir séparer les personnages que Lino Ventura et Paul Meurisse incarnaient à l'époque, désormais l'un et l'autre des nouveaux protagonistes qu'ils interprètent paraissent unis dans un même élan de patriotisme. L'action débute le 20 octobre 1942 et alors que Philippe Gerbier (Lino Ventura) est transféré dans un camp de concentration, quelques lignes de dialogues suffiront pour imposer ce personnage capable de s’accommoder très facilement de n'importe quelle situation. Redouté, même par ceux qui en ont désormais la garde du fait de certaines de ses relations, ce brillant ingénieur des Ponts et Chaussée se distingue des autres prisonniers et semble même doté d'un certain mépris vis à vis de trois d'entre eux... Robuste, portant une paire de lunettes rondes qui ajoutent à la personnalité du protagoniste la fonction d'érudit (bien qu'il ne semble rien y connaître au jeu de dominos), Philippe Gerbier prépare aux côtés d'un jeune électricien de formation leur évasion. Mais entre-temps, l'ingénieur est une nouvelle fois transféré, cette fois-ci à l'hôtel Majestic de Paris, pour y être interrogé par la Gestapo. Il parvient cependant à prendre la fuite après avoir tué un garde allemand et s'échappe pour se rendre jusqu'à Marseille où se trouve le réseau de résistance dont il est la tête pensante... Les principaux partenaires de Lino Ventura vont dès lors apparaître successivement à l'écran, comme un long passage de témoins. Paul Crauchet qui incarne le bras droit de Gerbier, Félix Lepercq, passe la main à Jean-Pierre Cassel, lequel interprète Jean-François Jardie, l'ami de Félix, avant de laisser à son tour la place à la formidable Simone Signoret dans le rôle de Mathilde, l'un des membres les plus importants du réseau avant que ne soit de nouveau rendu le témoin à Jean-Pierre Cassel qui cette fois-ci ira à la rencontre de Paul Meurisse qui incarne le rôle de son frère, Luc Jardie. Les principaux interprètes désormais présentés, revenons sur l'esthétique générale de L'armée des ombres. Une composition des couleurs qui est l’œuvre du directeur de la photographie Pierre Lhomme qui jusque là avait notamment œuvré chez Jean-Paul Rappeneau, Philippe de Broca, Costa-Gavras, Yves Boisset ou encore William Klein.


Un travail remarquable dû à des choix artistiques de la part d'un Jean-Pierre Melville pour qui le noir et blanc restera une marque de fabrique durant la moitié de sa carrière et dont celle de L'armée des ombres ne se démarque pas tout à fait. En effet, afin de retranscrire le pesant climat de l'époque, le directeur de la photographie opte pour des teintes grisâtres presque permanentes et où la couleur a bien du mal à se faire une place. Le soleil lui-même préférant se cacher derrière d'épais nuages, le long-métrage ressemble parfois à une longue succession de cartes postales d'époque ou de témoignages photographiques propres au contexte de guerre mondiale et d'oppression que le film dépeint à la perfection. Ce qui n'empêche pas quelques micro-ratés comme lorsque est filmée une maquette exposée à quelques pathétiques flammes lors d'une attaque aérienne... Le montage de Françoise Bonnot qui en outre travailla plusieurs fois auprès de Henri Verneuil dans le courant des années soixante ou collabora la décennie suivante avec l'italien Dario Argento sur Quatre mouches de velours gris, le polonais Roman Polanski sur Le locataire ou le français Jean-Jacques Annaud sur La victoire en chantant (sans parler de son travail lors des décennies suivantes) est significatif de cette pression que semble vouloir exercer Jean-Pierre Melville sur le spectateur, chaque séquence ou presque étant l'occasion pour lui de présenter l'aventure de ses personnages sous son aspect le plus périlleux... La mort du traître. L'évasion de l'hôtel Majestic ou du tunnel d'exécution sont autant de séquences anxiogènes et sidérantes à mettre sur le compte d'une mise en scène et d'une interprétation minutieuses. Quelques séquences émouvantes elles aussi sont à marquer d'une pierre blanche. Des actes du quotidien dont la simplicité émeut. Comme lorsque Luc Jardie boit son café, heureux de revoir son frère ou lorsque Mathilde prend la main de Gerbier dans la sienne... Malgré la noirceur quasi pernanente, il peut même parfois arriver au spectateur de laisser s'échapper un sourire discret d'entre ses lèvres comme lors de ce passage où Gerbier s'amuse de la tenue exotique de certains représentants de l'armée britannique portant le fameux kilt ! Ceci avant que n'intervienne bien évidemment un retour cruel à la réalité. Notons enfin la superbe partition musicale du compositeur français Eric Demarsan à l'occasion de laquelle l'on entendra notamment un extrait de Spiritual for String Choir and Orchestra composé en 1941 par l'américain Morton Gould et qui chez nous devint célèbre en devenant le générique de l'émission Les dossiers de l'écran diffusée sur la deuxième chaîne de l'ORTF puis sur Antenne 2 entre 1967 et 1991...

 

mercredi 22 mai 2024

Le nom de la rose de Jean-Jacques Annaud (1986) - ★★★★★★★★★★

 


 

Le Nom de la rose ou, L'apocalypse selon Saint-Jean...Jacques Annaud. Adaptation du roman de l'écrivain et érudit italien Umberto Eco, le long-métrage reçu en 1987 le César du meilleur film étranger, trois rubans d'argent décernés par le Syndicat national des journalistes cinématographiques italiens ou encore les prix du meilleur acteur pour Sean Conney et de la meilleure direction artistique aux Deutscher Filmpreis remis par l'académie du film allemand. Touche à tout, capable de réaliser une comédie un peu amère sur le monde du football avec un Patrick Dewaere absolument magistral (Coup de tête, en 1979), de mettre en scène des tribus de néandertaliens à l'époque de l'âge de pierre convoitant le feu (La guerre du feu, en 1981), de mettre en scène deux ours dans les principaux rôles (L'ours, en 1988) ou beaucoup plus récemment de revenir sur la tragédie qui toucha l'un des monuments historiques et religieux les plus remarquables de notre pays avec Notre-Dame brûle en 2022. Une carrière de cinéaste riche d'une quinzaine d’œuvres dont Le nom de la rose pourrait être envisagé comme la somme de tout ce qui constitue le cinéma du réalisateur français. Adaptation d'un roman (comme pour L'amant en 1992), œuvre historico-religieuse, thriller, policier, touche d'érotisme, énigmes, meurtres, théologie, le film repose à l'origine sur de solides connaissances. Celles d'Umberto Eco qui en 1954 fut diplômé à l'université de Turin grâce à une thèse consacrée au religieux Saint Thomas d'Aquin de l'ordre dominicain ou pour avoir étudié la Scolastique, philosophie qui explorait l'idée d'un rattachement entre la théologie chrétienne et la philosophie grecque. De ses nombreuses connaissances dépassant le simple cadre des exemples cités ci-dessus, l'écrivain italien tire plusieurs romans dont le plus célèbre d'entre eux reste sûrement Le nom de la rose. Un ouvrage qui se vendra par millions et sera traduit dans quarante-trois langues. Alors qu'il sera adapté sous diverses formes aussi incongrues qu'un jeu-vidéo ou une pièce radiophonique, le premier à s'emparer du récit est donc le réalisateur français Jean-Jacques Annaud dont la renommée est mondiale depuis plus de dix ans avec la sortie de La guerre du feu, lequel remportera notamment quatre César en 1982 ou l'Oscar des meilleurs maquillages l'année suivante. Pour une adaptation aussi considérable que celle du Nom de la rose, le film sera financé à hauteur de vingt millions de dollars.


Ce qui de nos jours peut paraître ridicule mais qui, il y a presque quarante ans maintenant, était tout de même une somme très importante. Autre ''détail'' qui a son importance : le casting. Afin d'incarner le personnage de William de Baskerville (renommé Guillaume dans la version française), il fallait un acteur de poids. Et cela sera en la personne de Sean Connery, star mondiale d'origine britannique qui pour beaucoup demeure encore aujourd'hui comme la plus fameuse représentation physique du personnage de James Bond créé en 1953 par le journaliste et romancier spécialisé dans l'espionnage, Ian Fleming. Enchaînant les succès (ceux de Highlander de Russell Mulcahy ou Les Incorruptibles de Brian De Palma suivront celui du Nom de la rose), l'acteur imprime à son personnage une patte véritablement authentique. À ses côtés, Jean-Jacques Annaud et le personnel chargé de la distribution des rôles (parmi lesquels notre Dominique Besnehard national) offrent à un jeune interprète alors pratiquement inconnu son premier véritable rôle important. En effet, alors âgé de dix-sept ans Christian Slater se voit offrir l'opportunité de suivre les pas du franciscain Guillaume de Baskerville en interprétant quant à lui celui du novice Adso de Melk. Alors qu'un événement d'importance doit se produire dans les prochains jours, une série de meurtres affolent les moines d'une abbaye bénédictine au sein de laquelle Guillaume de Baskerville va donc être chargé par l'abbé (excellent Michael Lonsdale) d'enquêter. Le décor saisissant du Nom de la rose, n'en déplaise à ceux qui voudraient encore aujourd'hui explorer les espaces extérieurs du site, proviennent en partie de l'ancienne abbaye cistercienne Abbaye d'Eberbach située près Eltville dans le land de Hesse en Allemagne. C'est dans ce très spectaculaire édifice que furent donc tournés les intérieurs. Concernant les nombreuses séquences tournées en extérieur, le château Castel del Monte situé dans la commune d'Andria en Italie servit de source d'inspiration à l'élaboration des remarquables décors tournés au sein même de la fictive abbaye bénédictine. Auréolé à plusieurs reprises de prix le distinguant de la concurrence pour la qualité de sa photographie et de ses décors, le directeur de la photographie Tonino Delli Colli et le chef décorateur Dante Ferretti, tous deux d'origine italienne portèrent sur leurs épaules la responsabilité d'une œuvre visuellement aussi flamboyante que mystique et horrifiante !


Lorsque William de Baskerville interroge le jeune Adso de Melk en lui posant la question ''Connais-tu un seul endroit où Dieu se soit jamais senti chez lui ?'', le personnage définit ainsi l'impression permanente d'un site abandonné par le Créateur au profit d'un Mal dont la présence est signée par l'indigence, la pauvreté, la crasse et les nombreuses morts inexpliquées... Cinq millions de spectateurs se rendront en salle lors de la sortie du Nom de la rose et assisteront à un spectacle aussi grandiose qu'austère, où l’Église et l'Inquisition ''prendront cher'', mais lors duquel leur température aura également l'occasion de monter de quelques degrés lors d'un accouplement ''contre-nature'' entre ce gamin en permanence apeuré, aux abois et parfois intrigué qu'est Adso de Melk, alors en période d'épreuves avant de pouvoir prononcer ses vœux définitifs et une jeune sauvageonne (l'actrice chilienne Valentina Vargas) avec laquelle il aura une courte relation sexuelle. Concernant les personnages plus ou moins secondaires, outre la remarquable présence du franco-britannique Michael Lonsdale dans le rôle de l'abbé comme cité plus haut, le long-métrage dresse une stupéfiante galerie de portraits. Une distribution des rôles démente permettant de faire incarner les rôles les plus importants comme les simples figurants à des interprètes dotés de ''gueules'' souvent incroyables. Jean-Jacques Annaud retrouve notamment l'acteur américain Ron Perlman cinq ans après lui avoir mis le pied à l'étrier du cinéma avec La guerre du feu dans lequel il interprétait Amoukar. Cette fois-ci, pourvu de remarquables prothèses faciales et dorsales, il incarne le bossu Salvatore. Créature patibulaire assez terrifiante la première fois qu'on l'aperçoit, avec son parler soliloquant et son grotesque faciès de gargouille. Impressionnant ! Le nom de la rose exhibe de toute manière et de façon générale une galerie de portraits incroyables, passant de l'allemand Volker Pretchel et son visage émacié jusqu'à Bérenger d'Arundel et son visage rond couleur de craie incarné par le munichois Michael Habeck et jusqu'à l'américano-syrien F. Murray Abraham qui interprète quant à lui Bernard Gui, authentique personnage historique né en 1291 et mort en 1331, connu pour avoir été inquisiteur dans le Languedoc...Le nom de la rose est un chef-d’œuvre où rien n'est laissé de côté, où la reconstitution et l'Histoire n'étouffent jamais la passionnante enquête menée par William de Baskerville et où rien n'est laissé au hasard...

 

vendredi 8 mars 2024

La zone d'intérêt de Jonathan Glazer (2023) - ★★★★★★★★☆☆

 

 


 

 

Il est un principe fondamental sur lequel repose le récit de La zone d'intérêt et qui donne toute son ampleur à l’œuvre de Jonathan Glazer : Connaître un tant soit peu notre Histoire et notamment les événements tragiques qui se déroulèrent lors de la Seconde guerre mondiale. Sans cela, le long-métrage pourrait apparaître tout à fait anodin, posant même la question de savoir où se situe l'intérêt de suivre le quotidien d'une famille allemande vivant dans une luxueuse demeure entourée d'un imposant mur de béton. Posée les bases de cette connaissance, l'aventure prend alors une toute autre dimension. Ici, ce n'est parfois pas tant les dialogues qui guident le spectateur vers l'atroce vérité que certains actes du quotidien. Un nouveau manteau de fourrure pour la maîtresse de maison, des bottes crottées qu'un employé juif devra cirer ou même, déjà plus effroyable, des dents en or qu'inspecte lorsque vient la nuit, le fils aîné du ''propriétaire'' des lieux et Commandant du camp d'extermination mitoyen. Tous ces petits détails qui mis bout à bout relèvent de saisissants témoignages d'une vérité crue et plus ou moins sordide dont furent victimes des millions de juifs. Et que dire de ce fond sonore incessant, persistant, vrillant presque les tympans, causant presque des nausées et des maux de tête à force de ne jamais s'arrêter et de devenir même presque assourdissant, signifiant les activités de jour comme de nuit de l'armée allemande face à la Solution Finale ? Deux jeunes frères qui jouent aux petits soldats. Une gamine qui rêve de perdre du poids pour porter une robe qui pour l'instant est trop petite pour elle. D'un côté, l'insouciance du jeu de la guerre, de l'autre le symbole épouvantable de l'innocence bafouée. La normalité et l'anormalité se conjuguent, se confondent en un contexte clinique que n'aurait probablement pas renié l'autrichien Michael Haneke. L'horreur filmée toute en suggestion, en tableaux figés effroyablement beaux. Impossible de distancier la vie de cette famille faussement avenante des horreurs dont émergent quelques micro-événements dont la sobriété et la maestria de mise en scène de Jonathan Glazer rendent plus insupportable encore que la simple évocation.


Hors-champ, un allemand hurle ici, on l'imagine, l'écume aux lèvres, un ''Avance, sale rat''. Là, l'écho de dizaines, de centaines de victimes agonisant, asphyxiées au gaz toxique Zyklon B dans des chambres à gaz. Nul besoin de faire notre éducation, de dresser le tableau sinistre des actes ignobles perpétrés par l'armée allemande lors du second conflit mondiale pour que l'esprit percute avec ce que l'on a gardé en mémoire de ce temps si peu lointain. L'humain tel le spectateur qu'il est participe directement à l'aventure, tente d'échapper à l'imagerie épouvantable qu'il a conservé de cette atroce partie de son histoire et dont Jonathan Glazer a malgré tout la pudeur de nous épargner une trop importante démonstration. Il est fou de considérer que La zone d'intérêt puisse être aussi inspirant alors même que le long-métrage se montre avare en image véritablement chocs ! Inutile de préciser que les meilleures conditions pour découvrir le dernier long-métrage de l'auteur de l'étrange et fascinant Under the Skin il y a onze ans se doivent d'être respectées. À savoir que la version originale s'impose obligatoirement. Filmé dans la demeure même où vécurent l'officier nazi Rudolf Höss et sa famille entre 1940 et 1943 d'où il dirigea le camp de concentration d'Auschwitz, ce monstrueux personnage qui, ironie du sort, sera pendu là où moururent plus d'un million de juifs, est interprété à l'écran par l'acteur et musicien allemand Christian Friedel. La richesse des dialogues repose moins sur leur prolifération que sur l'exactitude avec laquelle ils retranscrivent le contexte dans lequel vécu la famille Höss et ce qui se déroula à l'extérieur des murs de leur demeure, à seulement quelques dizaines de mètres de là. La photographie glaçante de Łukasz Żal, les décors de Chris Oddy et la très discrète (et parfois suffocante) partition musicale de la chanteuse et compositrice anglaise Micachu impriment à La zone d'intérêt un cachet atone à peine bousculé par de rares travellings (d'ailleurs, y en a-t-il seulement un seul?). Brillant....

 

samedi 9 septembre 2023

La douleur d'Emmanuel Finkiel (2017) - ★★★★★★★★★☆

 


 

La douleur qui s'exprime lors des scènes filmées par Emmanuel Finkiel est aussi forte que celle qu'éprouve son héroïne mais sans doute bien moins que celle que ressenti vers la fin de la seconde guerre mondiale celle qui posa des mots dessus. Marguerite Duras. La douleur est à l'origine un ouvrage paru en 1985 aux éditions P.O.L. La romancière y décrit le calvaire qu'elle vécu après l'arrestation de son époux Robert Antelme qu'elle épousa en 1939 et qui fut donc arrêté par la Gestapo avant d'être envoyé à Buchenwald 1er juin 1944 . Derrière ce nom barbare se cachait l'un des camps de concentration nazi les plus connus, lequel y retenait entre autres prisonniers, des communistes, des homosexuels ou des opposants politiques. Dans l'attente du retour de son époux, Marguerite Duras rédige à l'époque un journal dans lequel elle note son ressenti. Journal qui servira plus tard de matière première à l'écriture de La douleur dont le récit sera le point central d'un recueil portant le même nom. Quarante-deux ans après sa toute première parution dans les librairies, le texte est adapté sur grand écran par Emmanuel Finkiel qui l'année précédente nous avait servi le remarquable Je ne suis pas un salaud avec dans les principaux rôles, les formidables Nicolas Duvauchelle et... Mélanie Thierry à laquelle il offre désormais le rôle-titre de Marguerite Duras qui à l'époque portait donc le nom de son mari Robert Antelme. La douleur portant son sujet sur une très importante période de notre histoire, le film est donc incarné par des personnages eux-mêmes historiques. C'est ainsi que l'on retrouve l'acteur Grégoire Leprince-Ringuet dans la peau de François Mitterand. Homme d'état français qui bien des années plus tard deviendra le président de la République du 21 mai 1981 au 17 mai 1995. Mais alors que nous sommes en 1944, celui-ci se fait appeler François Morland et dirige le réseau de résistance connu sous le nom de Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés. Le charismatique compositeur, interprète et acteur Benjamin Biolay campe quant à lui le personnage de Dionys Mascolo, lequel fait lui-même partie de la résistance auprès de Marguerite et Robert Antelme.


Face à ces valeureux français dont le film exprime finalement assez peu la force de leur engagement dans la résistance, l'on retrouve le cynique Pierre Rabier, membre de la Gestapo que la jeune Marguerite (alors âgée de trente ans) rencontre un jour et qu'interprète l'excellent Benoît Magimel qui l'année précédente incarna le rôle principal d'Antoine Rocard dans le formidable polar d'Olivier Marchal, Carbone. Pendant deux longues heures, Emmanuel Finkiel décrit le douloureux cheminement d'une femme dans l'attente de ses retrouvailles d'avec son mari déporté dans un camp de concentration. Nouant ainsi une étrange relation strictement intéressée des deux côtés avec Pierre Rabier qui, soit dit en passant, est interprété de manière terriblement glaçante par un Benoît Magimel impressionnant par son timbre, sa carrure (l'acteur s'est étonnamment empâté) et cette façon quotidiennement menaçante qui sourd derrière chaque phrase prononcée. Le but étant moins de reconstituer la France de l'Occupation que d'observer la psychologie dégradée d'une femme dans la douleur d'avoir été ''abandonnée'' par celui qu'elle aime, le long-métrage d'Emmanuel Finkiel cueille davantage les spectateurs à travers la remarquable interprétation, générale, mais d'abord celle de l'extraordinaire Mélanie Thierry, le visage grave, suintant le désespoir et l'amertume. Avec La douleur, Emmanuel Finkiel signe un très grand film, parcouru par les écrits de Marguerite Duras elle-même et dont la portée chavire littéralement le spectateur. Du très grand cinéma émotionnel qui sera notamment nominé dans les catégories Meilleure actrice, Meilleur film, meilleure réalisation, meilleure photographie, décors et costumes lors de la 44e cérémonie des César mais sans pour autant recevoir aucun prix. Contrairement au Festival du film de Muret qui en 2017 couronna Emmanuel Finkiel ou le Festival du film de Cabourg qui l'année suivante offrit un Swann d'or bien mérité à Mélanie Thierry pour sa très émouvante interprétation de Marguerite Duras. Une œuvre troublante, éblouissante, touchante, reconstituant avec justesse les états d'âmes de l'une des plus grands romancières françaises du vingtième siècle...

 

jeudi 20 avril 2023

Histoire de la Violence de l'Underground japonais I, le Sang de l'Homme étrange (Nihon bôkô ankokushi : Ijôsha no chi) de Kôji Wakamatsu (1967) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Au Japon, les ères correspondent à des périodes calendaires d'un nombre irrégulier d'années concentrée sur diverses périodes allant de 250 (Période Yamato) jusqu'à aujourd'hui (période Reiwa). Le Japon contemporain portant ce nom depuis 1989, il n'est donc pas encore question pour le réalisateur Kôji Wakamatsu d'évoquer cette période de l'Histoire de son pays avec le premier volet de la trilogie Nihon bôkô ankokushi : Ijôsha no chi (ou Histoire de la Violence de l'Underground japonais I, le Sang de l'Homme étrange). L'auteur prolifique de Quand l'embryon part braconner ou des Anges Violés qui en cette seule année 1967 réalisa pas moins de huit moyens et longs-métrages signait avec le Sang de l'Homme étrange, une œuvre dont la richesse thématique donne encore le tournis de nos jours. D'autant plus que son âge ne semble pas avoir eu d'emprise sur la cruauté avec laquelle le réalisateur a entreprit de nous conter les mésaventures d'un village et de ses habitants jusqu'à des sources ''maléfiques'' qui remontent à l'ère Meiji (1868-1912). Après une séquence d'ouverture lors de laquelle un homme est mis en prison après avoir violé une jeune femme lors d'une partie fine, le détective en charge de le faire arrêter Tadao Sakuma (l'acteur Shôhei Yamamoto) est pris d'une soudaine envie de retourner dans son village natal...


Le même dont est originaire Yoshio Kanbara, le violeur en question. Non pas pour y passer des vacances mais pour comprendre ce qui depuis un siècle maintenant tourmente ce village dont certains habitants se sont rendus à travers le temps coupables de divers méfaits. Tout débute alors réellement il y a tout juste cent ans. Déchu de son statut dans la seconde cavalerie du domaine de Choshu et condamné à vivre attaché dans l'une des grandes du village, Genshichi est régulièrement humilié par les hommes et les cavaliers qui s'y sont installés. Jusqu'au jour où il parvient à se défaire de ses liens et décide de se venger en s'en prenant à un certain Yoichi Kanbara dont il violera l'épouse devant ses yeux. Se sachant condamné, Genshichi y ira retrouver son épouse Saki et avec elle, se suicidera par arme blanche. Voici donc comment démarre cette curieuse malédiction qui traversera les époques, de l'ère Meiji jusqu'à l'ère Shôwa en passant par l'ère Taishō. Chaque période de l'époque de l'Empire du Japon donnant naissance à un monstre. L'une des particularités du Sang de l'Homme étrange provient du fait que les divers criminels tous issus du même sang et les femmes du clan Kanbara sont tous interprétés par Masayoshi Nogami et Akiko Yamao. Avec ce long-métrage, Kôji Wakamatsu offre plusieurs grilles de lecture. Si de nos jours l'affection dont semblent être atteints Yoichi, Yorichi et Yoshio Kanbara sera considérée d'ordre mental, le film du réalisateur reposant sur le scénario de Izuru Deguchi (de son vrai nom Masao Adachi) offre d'autres possibilités. Comme une maladie coulant véritablement dans les veines des protagonistes qui pour le coup, seraient possiblement ''innocents'' des viols et des meurtres qu'ils commettent...


Mieux : pourquoi ne pas envisager cette ''malédiction héréditaire'' comme la manifestation d'un quelconque esprit ou démon malveillant apparaissant au grand jour sous l'apparence d'hommes tout à fait banals ? De plus, comme l'évoque le récit à travers les trois ères de l'Empire du Japon, cette tare qui touche le violeur d'origine et sa descendance (Yoichi, Yorichi et Yoshio sont effectivement les fruits de viols de leur propre génitrice) ne fait pas l'objet d'un travail d'analyse uniquement porté sur les petites gens mais comme le démontre brillamment Kôji Wakamatsu, l'argent ne fait pas tout et prouve que même une vie misérable ne suffit pas à faire d'un individu un violeur cruel et sanguinaire. Passant allégrement du noir et blanc à la couleur, ce premier volet de la trilogie Histoire de la Violence de l'Underground japonais fera le bonheur des fans du cinéaste japonais puisque l'on y retrouve son emploi de la violence envers les femmes dans un contexte historique qui le démarque pourtant, au hasard, d'un Quand l'embryon part braconner dont le contexte était nettement plus contemporain. Notons que Histoire de la violence de l'underground japonais 2 : le violeur (Zoku nihon boko ankokushi bogyakuma) verra le jour la même année tandis qu'il faudra patienter trois années supplémentaires pour découvrir en 1970 le troisième et dernier volet intitulé Histoire de la violence de l'undergound japonais 3: la bête haineuse (Nihon bôkô ankokushi: Onjû)...

 

mardi 3 mai 2022

J'accuse de Roman Polanski (2019) - ★★★★★★★★★☆

 


 

Alors que le film fut l'objet de controverses tandis que son réalisateur Roman Polanski affirmait d'emblée qu'il faisait écho à sa propre histoire, et compte-tenu du contexte dans lequel l'avant dernier long-métrage de l'auteur du Pianiste, du Locataire ou de Rosemary's Baby fut comparé par le cinéaste franco-polonais lui-même aux soucis de justice dont il demeurait encore la cible (le 8 mars 2020, plus de cent-dix avocates profitèrent de la Journée internationale des droits de la femme pour rappeler les accusations dont il était l'objet), J'accuse aurait pu très facilement souffrir de la polémique. Mais une fois que l'on s'accorde le droit de mettre de côté toute cette histoire personnelle, si sordide qu'elle puisse être, véritable ou non, étayée par des preuves ou par de simples ouï-dire, l’œuvre, elle, n'en est pas moins l'une des plus brillantes démonstrations de l'un des plus grands réalisateurs de sa génération. L'affaire concernant le capitaine Alfred Dreyfus est non seulement devenue à l'époque une affaire d'état mettant en cause, trahison supposée, erreur judiciaire, antisémitisme (l'officier incriminé étant de confession juive comme le martèle régulièrement Roman Polanski dans le film) et fourvoiement de la part des autorités militaires, incapables elles-même de reconnaître leurs torts. À moins que vienne justement s'intercaler cette suspicion d'antisémitisme dont est victime dans J'accuse, l'officier de l'Armée Française. D'un point de vue strictement cinématographique, l'avant dernier film de Roman Polanski n'est pas loin d'aller rejoindre l'éblouissant Le Pianiste réalisé voilà déjà vingt ans en arrière, au panthéon des chefs-d’œuvre du cinéaste. La photographie de Pawel Edelman saute immédiatement aux yeux et donne à l'ensemble un caractère visuel fait de suie. Celle-là même qui semble couvrir la quasi-totalité des locaux du 2ème Bureau dans lesquels est ensuite introduit en tant que nouveau responsable le commandant Marie-Georges Picquart qui à cette occasion est promu au grade de Lieutenant-colonel...


Alors que l'affaire judiciaire concernant l'officier Dreyfus a déjà été jugée (l'homme sera déchu de ses titres militaires, se voyant ainsi humilié, déporté puis détenu sur l'Île du Diable en Guyane), J'accuse se concentre moins son récit sur la victime d'une machination et d'une erreur de justice (Louis Garrel dans le rôle d'Alfred Dreyfus) que sur le courage d'un homme (en l'occurrence, Marie-Georges Picquart qu'interprète à l'écran l'impeccable Jean Dujardin) qui a tout entreprit pour que la vérité éclate. Au risque de mettre en péril sa propre existence et son statut d'officier de l'Armée française. Visuellement remarquable, la reconstitution bénéficie des impressionnants talents de la costumière Pascaline Chavanne, de la direction artistique de Jean Rabasse et de la musique d'Alexandre Desplat. Surtout, le film s'inspire du roman An Officer and a Spy de Robert Harris que l'écrivain adapte alors lui-même aux côtés de Roman Polanski. On pourra ergoter sur le fait que l'intrigue soit à elle seule le terreau fertile d'un récit passionnant et qu'il ne fallut pas grande imagination pour développer une telle histoire. Avoir de la matière est une chose. Mais être capable de la mettre en images en est une autre. Entre espionnage, trahison, procédures militaires et judiciaires, enquête ou délits d'opinion, le film démantèle avec brio toute la machinerie qui s'est construite autour d'un personnage dont l'unique erreur semble être ses origines juives. Mais Roman Polanski ne s'arrête pas là puisque bien avant que la justice devienne la quasi exclusivité des médias et des réseaux sociaux, sa victime est d'emblée reconnue par le peuple comme coupable !


Face à Jean Dujardin et la lourde responsabilité d'incarner celui qui deviendra membre de la Ligue des droits de l'homme à la fin du dix-neuvième siècle et en 1906, Ministre de la guerre, Roman Polanski impose quelques figures remarquables du cinéma français. À commencer par Emmanuelle Seigner (qui interprète le rôle de Pauline Monnier, la maîtresse de Marie-Georges Picquart), fidèle épouse du franco-polonais malgré les multiple et rudes épreuves rencontrées par le cinéaste, celle-ci débute sa carrière en 1984 dans L'année des Méduses de Christopher Frank avant d'apparaître tout au long de sa filmographie dans diverses œuvres de son mari (parmi lesquelles, elle incarnera la troublante Mimi dans Lune de fiel en 1922). Grégory Gadebois (Délicieux d'Éric Besnard, en 2021) incarne le commandant Hubert Henry, véritable traître qui savait l'innocence de Dreyfus et qui garda secrète la culpabilité de son ami Ferdinand Walsin Esterhazy). Viennent ensuite des seconds rôles qui valent à l'écran au moins autant que les principaux intéressés. Au hasard, Wladimir Yordanoff, Melvil Poupaud (excellent Didier Mathure dans la série télévisée OVNI(s)), Mathieu Amalric en graphologue, Laurent Stocker dans le rôle du Georges-Gabriel de Pellieux, Vincent Perez dans celui de Maître Louis Leblois, un ami de longue date de Marie-Georges Picquart ou encore Denis Podalydès en avocat de la défense lors du procès de Dreyfus et André Marcon dans la peau d'Emile Zola, celui-là même qui fut à l'origine de l'article ''J'accuse'' adressé au président de la République Française de l'époque et qui donne son nom au titre du film. Un véritable catalogue où sont réunis de formidables interprètes incarnant autant de célèbres personnages. Plus qu'un long-métrage tiré d'un fait-divers judiciaire parmi les plus célèbres qu'ait connu notre pays, Roman Polanski met en scène un véritable thriller dans lequel le personnage interprété par Jean Dujardin s'impose comme une figure Agatha Christienne. J'accuse n'est peut-être pas le plus grand film de son auteur mais le spectateur gardera à l'esprit que le nonagénaire en a encore sous la botte. C'est donc avec fébrilité que l'on attendra la sortie de son prochain film intitulé The Palace...

 

mardi 18 janvier 2022

The Duchess de Saul Dibb (2008) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

D'emblée, faut-il le faire remarquer, The Duchess ne peut se concevoir que dans sa version originale. Ceci étant dû à ses origines britanniques et donc celle de ses principaux interprètes. Car alors, comment aborder autrement ce biopic dramatique consacré à un pan de l'existence de Georgina Cavendish, épouse du cinquième duc de Devonshire de 1764 à 1811 et amante du Premier ministre du Royaume-Uni de novembre 1830 à juillet 1834, Charles Grey avec lequel elle eut une enfant après avoir eu deux filles et un fils avec son époux ? À moins de demeurer indifférent à l'accent typique des habitants du Royaume-Uni ou d'accepter que l'interprétation de l'actrice Charlotte Rampling y soit confondue avec un doublage français ne rendant jamais grâce à son talent d'interprète, The Duchess demeure donc envisageable qu'en l'état. Saul Dibb, réalisateur et scénariste britannique dont il s'agissait ici du second des trois longs-métrages réalisé jusqu'à maintenant se dressent au milieu d'une carrière également consacrée à la télévision, signe une œuvre forte. Bénéficiant donc d'un soin tout particulier apporté à la reconstitution, entre costumes et architecture, The Duchess démarre cependant de manière relativement abrupte, sans finesse, laissant présager d'une relation très particulière entre le duc de Devonshire William Cavendish et celle qui sera sa première épouse. Sans être tout à fait cru, le récit n'a pour l'instant rien à voir avec le jeu de séduction qui, pour prendre pour élément de comparaison le film français de Bernard Borderie Angélique, marquise des anges, su séduire son public à travers son jeu du chat et de la souris...


Très rapidement résumés, les rapports entre le duc et son épouse (remarquables interprètes que sont Ralph Fiennes et Keira Knightley), on le devinera par la suite, ne sont que l'un des nombreux constituants d'une intrigue où se jouent des sentiments aussi riches que l'amour, la peine ou la trahison. The Duchess ne s'embarrasse pas de sous-intrigues insignifiantes ou embarrassantes (celle que l'on aimerait détester qu'interprète l'actrice Hayley Atwell s'avère bien plus élégante et réservée que ne pourrait le supposer durant un temps le spectateur) et s'attarde sur ce qui à n'en point douter se révèle être une véritable tragédie. Si montrer vos émotions ne fait pas partie de votre...''logiciel'', pensez bien à vous isoler lors de la projection car nul doute que le long-métrage de Saul Dib vous bouleversera. Cette magique émulsion qui parfois naît du rapport entre l'image et le son. Ici, l'interprétation des acteurs britanniques cités en amont et auxquels on ajoutera bien évidemment l'acteur Dominic Cooper qui quant à lui interprète le rôle de Charles Grey. Les décors flamboyants qui durant neuf semaines servirent à cette reconstitution historique. Entre la résidence des Devonshire qui depuis, n'existe plus, la ville thermale de Bath et sa très impressionnante bâtisse située dans la campagne vallonnée du sud-ouest de l'Angleterre et le Château de Chatsworth dans le Derbyshire.


Le remarquable travail effectué par le costumier Michael O'Connor. La photographie de Gyula Pados. Et puis, cet élément essentiel qui participe toujours de l'émotion qui se dégage de toute œuvre quelle qu'elle soit : la magnifique partition musicale écrite par la compositrice originaire de Haslemere au Royaume-Uni, Rachel Portman. Tout simplement bouleversante, la bande-son nous fait chavirer au grès d'une intrigue qui ne nous ménage pas un seul instant. Et pourtant, rien de commun avec ces longs-métrages qui choisissent en général de ponctuer certaines séquences d'actes de sexe ou de violence. Ici, ceux-ci demeurent sourds. Du moins, discrets, et révèlent au final ce que l'on ne pouvait soupçonner lors de la première demi-heure. Une certaine finesse dans la mise en scène et dans l'interprétation. Au point que même le plus cruel, et diront peut-être certains, le plus insensible, paraît au fond aussi humain que l'est son épouse. The Duchess a beau se référer à des faits historiques, il n'en demeure pas moins une véritable et très belle histoire d'amour qui va bien au delà, d'ailleurs, de l'impression la plus élémentaire qui tout d'abord s'impose à l'esprit. En témoignera une très belle séquence entre le Duc et son épouse lors de laquelle, toutes proportions gardées bien évidemment, nous retrouverons Ralph Fiennes avec cette même retenue qu'il incarna dans le chef-d’œuvre bouleversant de David Cronenberg, Spider...

 

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...