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dimanche 12 octobre 2025

Dark Horse de Todd Solondz (2011) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Après avoir lu le commentaire d'un olibrius visiblement peut en accord avec l'humour que j'essaie de disperser ça et là dans mes articles, j'ai pensé un moment à m'auto-censurer avant de me dire qu'il pouvait finalement aller se faire enc... (Mouarf!). La bien-pensance ne faisant pas partie de mon catalogue intellectuel et n'ayant pas pour habitude de me justifier auprès d'un inconnu, mon nouveau choix de film s'est étrangement porté sur l'antépénultième long-métrage de Todd Solondz. Personnage sans doute aussi cynique que la majorité de ses personnages et dont j'avais déjà découvert une grande majorité des œuvres dès l'apparition chez nous du génial Welcome to the Dollhouse voilà trente ans... Alors qu'il aura fallut attendre une décennie entière pour profiter de son prochain film (Love Child, lequel est pour l'instant en pré-production), Dark Horse se positionne entre le tristounet Life During Wartime (dont j'avais patiemment mais aussi très durement attendu la sortie puisqu'il s'agissait de la suite de l'excellent Happiness) et le sympathique Wiener-Dog sorti voilà maintenant neuf ans ! Depuis ? Rien ! Tel un dealer aux abonnés absents, Todd Solondz n'est pas venu fournir ses fans en ''came'' depuis trop longtemps. C'est pourquoi, la moindre occasion de mettre la main sur l'une ou l'autre de ses œuvres est importante. Sans doute pas vitale, mais importante malgré tout... Dans l'univers des courses hippiques, l'on considère un ''cheval noir'' comme un outsider. Une bête prometteuse mais qui doit tout d'abord faire ses preuves... Et ceci est un peu l'objet de Dark Horse dans lequel l'acteur ventripotent Jordan Gelber incarne le personnage de Abe, fils d'une bonne famille engagé dans l'entreprise de son père, Jackie (interprété par le génial Christopher Walken). Sa mère, Phyllis (l'actrice Mia Farrow) est très proche de lui, le cocoone et s'avère très attentive au confort de son fils. Abe ? Un raté à vrai dire. Qui n'a jamais terminé ses études, n'a pas de diplômes et vit tel un ''Tanguy'' dans l'ombre de son frère Richard (Justin Bartha) qui au contraire a réussi et est devenu médecin... Pourtant, une éclaircie semble se profiler dans l'existence de ce quadragénaire qui vit encore chez Papa-Maman mais n'en branle pas une au travail. Pourtant compréhensif, son père ne lui demande pas grand chose : juste de lui fournir des feuilles de calcul, ça n'est quand même pas la mer à boire, hum ?


Bref, Jordan Gelber incarne un être immature, fainéant et pourtant sûr d'être indispensable... L'univers de Dark Horse est proche de celui de bon nombre de longs-métrages réalisés par John Waters. L'Amérique rêvée des années cinquante transposée dans le présent. Couleurs chatoyantes et personnages parfois rétros, le film est également pour notre héros l'occasion de faire la rencontre avec une très jolie brune en la personne de Miranda (délicieuse Selma Blair). Sa carrière d'écrivain ayant échoué, tout comme sa relation avec son ex petit ami Mahmoud (Aasif Mandvi) n'a pas tenu sur la durée, la jeune femme accepte de nouer une relation avec Abe. Malgré certaines réticences sur lesquelles aime d'ailleurs à s'appuyer Todd Solondz. Sans énumérer précisément ces dernières, le cinéaste parvient malgré tout à nous éclairer sur ce qui peut se passer dans la tête d'une jolie fille pas très bien dans sa tête et dans son corps au contact d'un type pas franchement séduisant et un peu bêta ! Comme toujours chez Todd Solondz perce au delà de l'humour noir des thèmes beaucoup plus graves. Voire sombres... Lorsqu'il évoque notamment et une fois encore la maladie. Ici, une hépatite B qui empêche littéralement Miranda de vivre pleinement son existence. Comme toujours, les personnages dans leur globalité trahissent des failles. Du côté des parents d'Abe, rien ne semble être plus approprié que de suivre les recommandations des psychiatres et ainsi de se bourrer de médicaments. Ce qui explique sans doute le jeu aussi savoureux que léthargique de Christopher Walken ! En jeune femme dépressive et peu sûre d'elle, Selma Blair est touchante. Et ça n'est pas seulement parce que son personnage dégage un fort et étrange pouvoir de séduction que l'on aimerait la prendre dans nos bras. Notons que Dark Horse prend parfois des chemins de travers très curieux. Surtout lorsque Abe croise régulièrement et de manière fort inattendue sur sa route, Marie (Donna Murphy). Secrétaire de son père qui apprécie particulièrement le fils, celle-ci débarque inopinément avant que l'on ne comprenne qu'elle fait l'objet de ''fantasmes''ou de crises de ''schizophrénie'' de la part de notre quadragénaire ! Là encore, Todd Solondz s'amuse des ''travers'' sexuels en transformant une femme d'âge mûr plutôt discrète en une couguar avide de jeunes hommes... Bref, avec Dark Horse, Todd Solondz nous rassurait sur sa capacité à remonter la pente après le semi-échec Life During Wartime. Les fans du cinéaste apprécieront...

 

dimanche 2 avril 2023

The Dead Zone de David Cronenberg (1983) - ★★★★★★★★★☆

 


 

Il y a des artistes qui transforment quasiment tout ce qu'ils touchent en or. David Cronenberg fait partie du cercle prestigieux des cinéastes si remarquables qu'ils peuvent prétendre au titre de génies du septième art. De ses débuts dans le milieu des années soixante jusqu'à la sortie en 1983 de Vidéodrome, il fut l'auteur exclusif des scénarii de ses propres longs-métrages. Moins d'un an après sort sur les écrans The Dead Zone qui marque une rupture importante dans sa carrière puisque le réalisateur et scénariste d'origine canadienne ne fera pas seulement appel à sa propre imagination mais à celle du plus célèbre écrivain de littérature d'épouvante, l'américain Stephen King. En effet, The Dead Zone est l'adaptation par Jeffrey Boam du roman éponyme qui vit le jour en 1979 aux États-Unis et quatre ans plus tard sur le sol français. Surtout, David Cronenberg aborde son œuvre généralement portée sur le Body Horror sous un jour nouveau. Peu à peu, les débordements graphiques laissant place à une horreur beaucoup plus psychologique. Des prémices qui furent tout d'abord visible à travers Chromosome 3 et plus encore avec Vidéodrome mais une approche qui trouve avec The Dead Zone, une sensibilité qui éclatera sans doute dans sa forme ultime en 1988 avec Faux-semblants et en 2002 avec Spider. Mais d'ici à ce que le réalisateur nous serve les véritables plats de résistance de sa carrière (n'omettons surtout pas l'impressionnant, tragique et bouleversant La mouche en 1986 ni les complexes Le festin nu en 1991 ou Crash en 1996), David Cronenberg va, comme une majorité de grands cinéastes, s'attaquer à l'un des romans de l’œuvre tentaculaire de Stephen King. Pas un ouvrage d'horreur. Plutôt un roman fantastique mettant en scène John Smith, un homme qui à la suite d'un grave accident de voiture et d'un coma de cinq années va se réveiller avec un don : au contact d'un objet ou d'une personne, il s'avère en effet capable de lire dans le passé et l'avenir. The Dead Zone version cinéma applique soigneusement le récit de l'écrivain américain tout en excluant certains passages et met donc en scène les mêmes personnages. L'on retrouve donc dans le rôle de Johnny Smith le formidable acteur Christopher Walken qui compose ici l'une de ses plus fameuses interprétations. Un personnage touchant, bienveillant, touché par des malheurs successifs (son accident, la perte de Sarah qui depuis a refait sa vie avec un autre homme, et puis ce ''don'' qui ne lui apportera pas que le bonheur). Sarah Bracknell, elle, est interprétée par l'actrice Brookes Adams que l'on avait notamment déjà pu voir dans deux autres films du ''genre'' avec Le commando des morts-vivants en 1979 de Ken Wiederhorn et surtout L'Invasion des profanateurs de Philip Kaufman un an auparavant. Si le film tourne majoritairement autour de Christopher Walken puis de cette dernière, David Cronenberg ajoute au casting d'autres brillants interprètes. Tom Skeritt (Alien, le huitième passager de Ridley Scott en 1979) y incarne le rôle du shérif Bannerman, Herbert Lom (La panthère rose de Blake Edwards en 1963) celui du docteur Sam Weizak, quant à Martin Sheen, il endosse le costume du futur candidat à l'élection présidentielle, Greg Stillson...


''Pour toi bien sûr, cinq ans ont passé mais pour moi c'est comme si on était... le lendemain...''


David Cronenberg s'éloigne donc sensiblement de son univers habituel et signe avec The Dead Zone l'une des quatre ou cinq meilleures adaptations de l'univers de Stephen King. Créant une extraordinaire cohésion entre divers genres puisque s'y rencontrent le surnaturel, le drame, le policier et l'épouvante, le film cherche et parvient à toucher un large panel de spectateurs. En réalité, dire que le canadien s'est éloigné de son univers n'est pas tout à fait exact. Autrefois vampires assoiffés de sexe (Frissons) ou de sang (Rage), créatures dotées de protubérances (Chromosome 3) ou du pouvoir de télékinésie (Scanners), John est comme certains personnages chers à David Cronenberg, un ''monstre''. Un ''phénomène de foire'' qui fascine autant qu'il révulse comme le fut à peu près à la même époque le personnage central de Elephant Man de David Lynch ! Des centaines, voire des milliers de lettres dans lesquelles des inconnus demandent l'aide de John, des médias qui s'emparent du phénomène avec ironie, une police impuissante face aux meurtres commis par un tueur de femmes qui fait appel à lui. Face à la pression, un John dont les forces s'amenuisent et un cas de conscience qui amènera à une conclusion aussi bouleversante que celle de The Hidden de Jack Sholder. L'enjeu véritable du récit est bien entendu ce don. Et cette question qui s'impose : doit-il être traité comme une bénédiction ou plutôt comme une malédiction ? David Cronenberg y répond à travers toute une succession de séquences chocs (les visions, l'affaire du tueur en série et son suicide, etc...) qui tendent à démontrer que ses conséquences sont bienfaitrices pour celles et ceux qui bénéficient de l'aide apportée par John. Contrairement à celles qui l'entourent lui-même et qui le voient dépérir à mesure qu'il use de ses nouvelles facultés. Mais la vie de ce bienfaiteur, de ce messie ne vaut-elle pas le coup d'être sacrifiée au bénéfice du plus grand nombre ?
The Dead Zone
mêle les sous-intrigues à travers diverses séquences toutes reliées par ce même phénomène. Le réalisateur et son principal interprète brossent le portrait d'un être pur dont le destin et le cheminement semblent être directement liés à ceux d'un individu corrompu qu'il sera le seul à pouvoir arrêter... au péril de sa propre existence. Œuvre dense et pourtant limpide, le déroulement de The Dead Zone n'a au fond pour unique but que la rencontre entre le héros et le candidat à l'élection présidentielle Greg Stillson. Personnage au demeurant sinistre, dément et excellemment interprété par Martin Sheen. Si Stephen King n'a sans doute jamais été aussi humain que dans son approche dramatique d'un univers pourtant généralement constitué d'ouvrages horrifiques, David Cronenberg a su se saisir du matériaux de base pour en faire un film authentiquement bouleversant. Notons que le fidèle compositeur Howard Shore est aux abonnés absents. Remplacé par Michael Kamen, le choix de ce dernier ne bouleversera pas les habitudes de ceux qui apprécient en général les denses compositions du canadien. Celles de l'américain se confondent d'ailleurs si bien avec celles d'Howard Shore que l'on n'en distingue quasiment aucune différence. Passé entre diverses mains dont celle de Stephen King, la version du scénario qui sera finalement retenue sera celle de Jeffrey Boam une fois remaniée par le cinéaste et la scénariste et productrice Debra Hill. Comme l'indiquent la plupart des images, The Dead Zone fut tourné durant l'hiver 1983 à Toronto et dans ses environs. Un tournage rendu compliqué en raison des basses températures pour un résultat absolument magistral...

 

jeudi 29 avril 2021

New Rose Hotel d'Abel Ferrara (1998) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Attention ! Risque de Spoilers ! Jusqu'à ce que la fin du monde ne vienne mettre un terme à l'existence de tout être humain sur Terre avec son dix-septième long-métrage cinéma 4:44 Last Day on Earth réalisé en 2011, le cinéaste américain Abel Ferrara se fit le chantre d'une humanité déchirée et corrompue de quelque manière que ce soit, à la recherche de la rédemption. Dans un univers underground sans cesse en mutation parcouru par des individus déviants (du peintre-tueur à la perceuse de Driller Killer à la victime muette d'un double-viol se transformant en une justicière tueuse d'hommes dans L'ange de la vengeance jusqu'au flic corrompu de Bad Lieutenant), ce cinéaste particulièrement bien cerné dans le documentaire de Rafi Pitts Not Guilty fut un lion en cage libéré de ses entraves qui en dehors du circuit hollywoodien (hormis les deux longs-métrages Body Snatchers et Snakes Eyes tous deux réalisés en 1993) produisit une succession de films particulièrement sombres. Et qui trouvèrent pour la plupart d'entre eux, des fans pour ériger l'un ou l'autre au statut de chef-d’œuvre ultime. Certains citeront donc Bad Lieutenant, d'autres The King od New York, ou encore The Addiction. Il y en aura même pour évoquer New Rose Hotel, son treizième long-métrage, qui plutôt que de révéler l’œuvre maudite qu'aurait pu revêtir son classement dans la filmographie cinématographique d'Abel Ferrara, fut le signe d'une sensibilité élevant l’œuvre au rang de chef-d’œuvre... Ce qui au départ, n'est pas une mince affaire. Car en effet, New Rose Hotel semble n'avoir bénéficié que d'un budget des plus infime...


Ce que retranscrit l'image, sorte de compromis entre le grain très marqué de caméras de surveillance et l'horrible direct-to-video qui accorde à bon nombre de films un sort peu enviable. Pourtant, si l'on se réfère à l'historique de New Rose Hotel, le film a bien connu une sortie en salle, même limitée. L'aspect du long-métrage tranche bizarrement avec son casting que l'on considérera en partie de cinq étoiles. On y retrouve en effet l'acteur Christopher Walken, prodigieux chez le David Cronenberg de The Dead Zone en 1985 et icône du monstrueux The King of New York dans lequel Abel Ferrara lui offrit le rôle-titre cinq ans plus tard). La sulfureuse italienne Asia Argento (fille du maître du giallo Dario Argento), dont la côte est, faut-il le rappeler, hautement surestimée ( Le Livre de Jérémie, en 2004) et qui interprète ici la prostituée Sandii. Enfin, Willem Dafoe qui allait devenir l'un des fidèles interprètes du cinéaste avec pas moins de sept longs-métrages en commun, documentaire compris... New Rose Hotel est ici, plus sombre dans le traitement visuel que dans la thématique généralement développée par Abel Ferrara. Amour, passion, manœuvres et trahison sont au cœur d'une intrigue pas toujours intelligible au centre de laquelle sinuent nos trois principaux interprètes. Christopher Walken et Willem Dafoe y incarnent respectivement Fox et X, deux espions industriels. Et Asia Argento, la prostituée à laquelle il vont faire une très alléchante proposition : celle de gagner un million de dollars en séduisant un généticien japonais du nom de Hiroshi. C'est la base d'une intrigue qui laissera peu à peu entrevoir le jeu de séduction ET de trahison des uns et des autres, Fox et X faisant finalement figures d'apprentis plongés dans une affaire dont ils ne soupçonneront pas les ramifications...


Filmé comme un cauchemar intemporel situé dans un univers tortueux que les différentes approches visuelles et esthétiques empêchent de voir autrement que comme un mauvais rêve, New Rose Hotel cherche sans doute à se comporter comme une histoire d'amour underground tout en ayant comme résultat que d'apparaître comme un soap déliquescent peu aidé, il est vrai, par des moyens qui s'apparentent au mieux, à de la technique au rabais. On notera l'absence du fidèle compositeur Joe Delia qui après The Black Out l'année précédente ira faire carrière chez d'autres réalisateurs. En prenant comme principaux interprètes deux des plus charismatiques acteurs de leur époque en la personne de Christopher Walken et Willem Dafoe, Abel Ferrara fait le lien entre celui qui quittera l'aventure ''Ferrarienne'' et le second auquel sera transmise la lourde tâche de prendre le relais. Comme un salut à l'artiste, Christopher Walken disparaîtra alors derrière un sourire narquois et désabusé lors d'une séquence qui, si elle n'était pas si tragique, ferait sourire tant elle semble absurde. Séduisant non seulement Willem Dafoe/X, la caméra mais également le spectateur, Asia Argento envoûte littéralement le cadre, ce qui n'empêche pas le réalisateur d'en faire l'un des atouts essentiels d'un drame auquel X ne survivra peut-être pas. Prolongeant l'errance de son ''héros'', jusqu'à rendre douloureuse la séparation, Abel Ferrara signe sans doute effectivement, l'un de ses plus beaux films. Non dans le sens esthétique, mais bien dans l'humanisation de ses protagonistes...

 

mercredi 7 février 2018

The King of New York d'Abel ferrara (1990) - ★★★★★★★★★★



Accompagnant un Bad Lieutenant qu'il signera deux ans plus tard en 1992, en ajoutant même The Addiction réalisé en 1995, le cinéaste new-yorkais Abel Ferrara mettait en scène en 1990 un The King of New York ouvrant le bal d'une trilogie d'une exceptionnelle qualité. En fait de trilogie, il faudrait en réalité inscrire à la liste des hommages rendus à un cinéaste underground à sa ville natale, une bonne majorité de ses longs-métrages, à commencer par le crapoteux Driller Killer, jusqu'à certaines de ses dernières œuvres signée dans le courant des années 2000 en passant par Fear City ou encore MS.45. The King of New York est de ces longs-métrages qui à la sortie de leur projection demande quelques instants pour sortir totalement du contexte dans lequel ont été plongés durant plus de cent minutes ses personnages ainsi que les spectateurs. Accompagné des fidèles Nicholas St. John au scénario et de Joe Delia à la bande-son, le cinéaste originaire du Bronx signe une œuvre dont l'intensité dramatique culmine lors d'expositions nocturnes sublimées par la photographie du monténégrin Bojan Bazelli. La noirceur de l'intrigue et le désespoir dans lequel baigne le récit ouvre des perspectives à un Abel Ferrara coutumier du fait et qui installera au panthéon du film policier nihiliste, un Bad Lieutenant crépusculaire.

Le roi de son New-York, de cette cité à laquelle est demeuré fidèle Abel Ferrara, sort de prison, déchu de son titre depuis sa cellule par des organisations criminelles mexicaines ou chinoises qui ont su profiter de son absence pour mettre la main sur le trafic de drogue vérolant une cité où les enfants ne sont pas les dernières des victimes. De la poudre blanche, d'abord, mais également de la prostitution. Une vision que ne partage pas Franck White, admirablement interprété par Christopher Walken dans l'un de ses meilleurs rôles. En total décalage, le spectateur assiste à la reconquête d'un territoire par un individu qui, accompagné de ses fidèles lieutenants (dont le génial Laurence Fishburne, dans la peau de Jimmy Jump), dessoude un à un ses principaux rivaux. Face à cette montée de la violence dont Franck a la judicieuse idée d'expliquer au flic Roy Bishop (excellent Victor Argo) que durant son incarcération, elle n'a pas cessé d'augmenter, Abel Ferrara oppose un flic tenté de se corrompre lui-même devant l'inefficacité de la justice acceptant l'argent sale de Franck contre la libération de Jimmy et de ses hommes de main.

The King of New York possède une force incroyable. Sa mise en scène, l'interprétation, la photographie ainsi que la bande-son en font un monument glaçant, jamais opportuniste (chaque action étant légitimée), mais que d'aucun pourra juger de partiale dans le portrait d'un Franck Black érigé en héros comme le sera le flic corrompu de Bad Lieutenant. D'ailleurs, en regardant bien, sous certains aspects, les destins de ces deux héros de fiction possèdent des trajectoires à peine distinctes. Deux lignes parallèles opposant le flic à la vermine, deux individus poussés par une volonté semblable de réussite, avec plus ou moins d'ambition (entre les paris ratés de l'un et la conquête du réseau de drogue de l'autre), mais une réussite fort inégale puisque à sens unique. Abel Ferrara ne voulant apparemment pas faire l'éloge ou l'apologie de l'un ou de l'autre, il leur réservera un sort similaire. Christopher Walker y est formidable de justesse et de charisme, affichant un visage blafard qui ne cessera de s'assombrir à l'image du récit. Le cinéaste lui oppose un David Caruso auquel le spectateur demeurera éminemment plus réceptif envers le personnage de Dennis Gilley qu'à son amorphe interprétation de flic de la police scientifique de la série télévisée Les Experts Las Vegas. Vengeance, trahison, exécutions sommaires ou bien gunfights sous perfusion de musique rap, The King of New York est l'un des trois plus grandes œuvres de leur auteur. Une magistrale leçon de cinéma... a voir, à revoir, encore et encore...

samedi 10 décembre 2016

The Addiction de Abel Ferrara (1995) - ★★★★★★★★★★







Kathleen Conklin est un soir, victime d'une agression. Mordue à la gorge par une inconnue, la jeune étudiante en philosophie commence à développer une véritable obsession pour le sang. Le soir venu, elle arpente les rues de New-York à la recherche de proies qu'elle vide de leur sang...
C'est ainsi que démarre ce onzième long-métrage du cinéaste américain Abel ferrara, peut-être le dernier grand film d'un cinéaste qui n'a eu de cesse de filmer les bas-fonds de sa ville natale, ainsi que ceux de l'âme humaine. De son premier « shock » Driller Killer (son second long-métrage en fait puisque Ferrara débuta sa carrière dans le porno avec Nine Lives of a Wet Pussy en 1976 sous le pseudonyme Jimmi Biy L.), en passant par Fear City, MS.45, et jusqu'à son chef-d’œuvre Bad Lieutenant, il décrit la violence quotidienne de quartiers aux mains des dealers, des gangsters, des prostituées et des flics corrompus.

The Addiction est sa seconde incartade dans le domaine du fantastique après le décevant remake de L'Invasion des Profanateurs de Sépultures, Body Snatcher. En fait de film fantastique, le sujet s'articule surtout autour d'un mal qui à cette époque, et depuis des années déjà, à fait de part le monde, des millions de victimes : le SIDA. Et à travers lui, le phénomène de transmission. Mais pas seulement puisque à travers cette histoire peu banale qui emprunte au mythe du vampire tel qu'on le conçoit dans sa plus « noble » expression, il s'agit surtout de remettre au goût du jour le sujet en lui imposant une unité de lieu et de temps contemporains. Une ville de New-York crasseuse dont les rues sont le repaire des maquereaux, des prostituées et des voyous en tous genres. Les quartiers du Bronx sont mis à contribution et Abel Ferrara fait tout pour donner une image négative, dangereuse d'une ville qu'il connaît bien puisqu'il y est né.

The Addiction reflète également un autre mal qui touche bon nombre d'individus puisqu'au delà de la maladie (le sujet est bien traité sous cette forme), il évoque la dépendance liée aux drogues. Le personnage de Kathleen Conklin étant sous l'emprise de cette attirance pour le sang qu'il lui faut à tout prix trouver pour pouvoir satisfaire son besoin en hémoglobine. Sa rencontre avec le personnage de Peina (l'acteur Christopher Walken) appuyant davantage encore le propos à travers l'imagerie liée à la tentative de désintoxication. Le film d'Abel Ferrara demeure loin de l'imagerie poétique du vampirisme. Son œuvre est crépusculaire (l'incroyable scène d'agression, les deux interprètes féminines étant plongées dans un clair-obscur saisissant), morbide, urbaine et réaliste. En assumant la filiation entre la maladie de son personnage et le SIDA, le cinéaste américain crée un malaise certain. En filmant son œuvre en noir et blanc, il appuie l'aspect esthétique et vicié du sang qui déborde des lèvres de son héroïne.

Une Lily Taylor presque insignifiante qui peu à peu, se saisit d'une force morale inquiétante tout en conservant un aspect maladif des plus effrayant. Abel Ferrara réutilise certains codes du vampirisme tout en les remettant au goût du jour. Le vampire des années quatre-vingt dix n'est plus aussi sensible au soleil que par le passé. S'il lui est difficile de s'y plonger totalement (il se doit de protéger ses yeux à l'aide d'une paire de lunette de soleil), il ne risque plus de prendre feu. Quant aux miroirs, ils continuent à refléter l'image de ces derniers, sauf qu'il devient difficile de les y déceler puisque ces créatures nocturnes préfèrent les recouvrir d'un linge pour ne plus s'y voir reflétés. The Addiction contient en outre un contenu philosophique, théologique (Ferrara ne peut envisager aucun de ses films sans aborder ne serait-ce qu'un instant le sujet de Dieu) et intellectuel, ainsi que de nombreuses références à Nietzsche, Feuerbach ou encore Descartes. La musique de Joe Delia apporte un plus indéniable, tout comme l'imagerie nazie projetée à longueur de bobine comme sujet d'une obsession. Le scénariste Nicholas Saint John offre une fois de plus à son cinéaste fétiche un sujet en or qu'Abel Ferrara aura réussi à sublimer. L'un des meilleurs films de vampires de toute l'histoire du septième art...

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