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dimanche 16 novembre 2025

Frankenstein de Guillermo Del Toro (2025) - ★★★★★★☆☆☆☆

 


 

Le réalisateur mexicain Guillermo DelToro rêvait paraît-il depuis de nombreuses années d'adapter sur grand écran le célèbre roman Frankenstein ou le Prométhée moderne qu'écrivit Mary Shelley au début du dix-neuvième siècle et qui fut édité pour la première fois le 1er janvier 1818. Au vu des ambitions tournant autour d'un projet tout de même réalisé par l'auteur du Labyrinthe de pan en 2006, de Crimson Peak en 2015 ou de La forme de l'eau deux ans plus tard, on peut s'étonner qu'au final le Frankenstein ait échoué directement sur la plateforme Netflix alors que l'on aurait pu espérer que le film sorte en salle. D'autant plus que le prologue semble promettre une aventure extraordinaire. Du moins d'un point de vue visuel puisque le récit débute au Pôle Nord où le navire commandé par le capitaine danois Anderson (l'acteur Lars Mikkelsen) se retrouve piégé au beau milieu d'une banquise. Mais alors qu'une explosion a lieu à trois kilomètres de l'énorme embarcation, Anderson et plusieurs de ses hommes se rendent sur les lieux pour y découvrir un homme qui n'est autre que Victor Frankenstein. Très gravement blessé, il est emporté puis emmené à bord du navire lorsque surgit la silhouette d'un ''homme'' particulièrement agressif qui ordonne à Anderson et à ses hommes de lui remettre Victor. Mais devant le refus du capitaine, l'individu se montre très violent et s'en prend à ses hommes, faisant six morts parmi les membres de l'équipage... Lors de ce prologue visuellement attrayant et plutôt violent de la part d'une ''créature'' que l'on comprend d'emblée être celle que créa le Docteur Victor Frankenstein, le spectateur peut d'emblée constater que Guillermo Del Toro a fait le choix de changer certains traits propres aux personnages principaux du récit et notamment au sujet de la créature dont il fait un personnage sans doute plus crucial encore que n'importe quel autre protagoniste. Alors même qu'elle aura droit à son chapitre lors d'un récit à la première personne qui consacrera sa version de l'histoire, la créature de Frankenstein est incarnée par l'acteur australien dont la taille tutoyant presque les deux mètres et dont la ''belle gueule'' le sacre ici comme personnage le plus charismatique. Et ce, malgré de nombreuses cicatrices et greffes de peau dont l'effet change radicalement avec ce que l'on avait l'habitude de voir lors des précédentes adaptations du roman de Mary Shelley. Frankenstein est divisé en trois parties. Comme on a pu le voir, le récit débute par un prologue avant d'être prolongé par deux grandes parties de durées presque égales. Si la troisième est donc consacrée à la Créature, la seconde est presque entièrement dévouée au personnage de Victor Frankenstein qu'interprète quant à lui Óscar Isaac Hernández Estrada. Les traits durs de l'acteur américain originaire du Guatemala collent parfaitement au rôle que lui a confié Guillermo Del Toro...



Car plutôt que d'incarner un Victor Frankenstein relativement bienveillant comme on a pu notamment le découvrir dans l'excellent téléfilm-fleuve Frankenstein: The True Story de Jack Smight plus de cinquante ans en arrière, celui de cette version 2025 est on ne peut plus détestable. Véritable repoussoir pour le spectateur et donc également pour une Élisabeth Lavenza (l'actrice Mia Goth) qui désormais n'est plus sa fiancée mais celle de son frère William (Felix Kammerer), Guillermo Del Toro en profite pour créer le trouble au sein des rapports que vont entretenir la jeune femme et la Créature même si Élisabeth confirme très rapidement qu'il ne s'agit pour elle que de compassion. En outre, le sujet permet au cinéaste mexicain d'aborder le thème de la jalousie. D'inconcevables soupçons naissant dans la tête d'un Victor Frankenstein qui peu à peu semble perdre la raison au point de regretter d'avoir créé sa créature et cherche donc désormais à l'éliminer ! Tandis que la créature ne semble pas avoir de capacités intellectuelles suffisantes pour apprendre et évoluer, le comportement de Victor Frankenstein précédant ceux d'Élisabeth et du vieil aveugle (David Bradley) véhicule un message fort selon lequel, douceur, patience et bienveillance font des miracles face à la brutalité d'un Docteur Frankenstein incapable d'obtenir le moindre résultat ! Si Frankenstein est visuellement remarquable malgré quelques animaux en CGI complètement ratés, on n'en dira pas autant de la partie essentiellement consacrée à Frankenstein. À contrario, lorsque le sujet traite majoritairement de la Créature, on sent toute la passion et l'amour qu'a le cinéaste pour ce personnage hors norme comme il pu en avoir autant pour l'étrange homme-poisson de La forme de l'eau. En dehors de ces considérations, la version de Guillermo Del Toro pourra parfois être considérée comme la vision de trop. De celles dont les ajouts n'apportent en réalité pas grand chose d'autre qu'un vrai savoir-faire artistique. D'ailleurs, en cherchant bien, lorsque l'on veut pouvoir trouver matière à une adaptation réellement originale, il suffit de faire un bond de seulement dix ans en arrière pour y trouver un cas à part avec le Frankenstein de Bernard Rose. D'une durée de deux-heures trente environ, Frankenstein version 2025 est surtout comparable à une œuvre d'art picturale où chaque élément visuel est là pour nous en mettre plein la vue. Doté de quelques idées neuves mais au fond très académique sur certains points de vue, le film de Guillermo Del Toro est peut-être malgré tout celui qu'attendaient ses fans...

 

jeudi 17 mars 2022

La forme de l'eau de Guillermo Del Toro (2017) - ★★★★★★★★★☆

 


 

Alors qu'en 2015 sortait sur les écrans le très beau Crimson Peak auquel il manquait sans doute un soupçon d'émotion (non pas de celle qu'éprouvaient les personnages mais de celle qu'auraient dû ressentir les spectateurs) que les superbes visuels ne parvenaient pas toujours à combler, le réalisateur mexicain Guillermo Del Toro ne perdit pas son temps et proposa deux ans plus tard l'une de ses œuvres les plus réussies. La forme de l'eau reste en effet parmi l'un des films les plus marquants de leurs auteur. Digérant le cinéma fantastico-poétique de certains grands cinéastes au titre desquels les français Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro ne sont sans doute pas étrangers. Le réalisateur prenait le risque de se noyer (sans mauvais jeu de mots) dans un récit éminemment sirupeux mais, ô miracle, la machine fonctionne à merveille. Dans une certaine mesure, le long-métrage prend la forme d'une succession d'hommages à quelques classiques du cinéma dont le duo de réalisateurs hexagonaux peuvent se montrer fiers. Il y a en effet dans ce conte que l'on rapprochera sans doute tout d'abord de La belle et la Bête (conte célébré dans le monde entier et dont les premières traces remontent au deuxième siècle après J-C à travers Les métamorphoses du philosophe algérien Apulée), passion entre une femme et un monstre, l'exploitation d'une créature célèbre qui vit le jour pour la première fois sur grand écran le 5 mars 1954 à travers L'Étrange Créature du lac noir de Jack Arnold. L'action semble d'ailleurs se situer quelques années après puisqu'en pleine conquête de l'espace, les soviétique ont récemment envoyé en orbite la chienne Laïka ! L'occasion pour les États-Unis de prendre leur revanche en exploitant les capacités respiratoires de la créature que le colonel Richard Strikland vient de ramener d'une rivière située en Amérique du sud...


Une créature humanoïde et amphibienne capable de rester dans et hors de l'eau. Enfermée dans l'une des pièces d'un laboratoire gouvernemental situé à Baltimore, une femme de ménage muette prénommée Élisa va très rapidement se rapprocher de la créature et faire tout son possible pour qu'alors, le tyrannique colonel ne parviennent pas à faire de la bête, un spécimen sur lequel pratiquer des expériences. Partant d'un postulat relativement classique, les qualités visuelles de La forme de l'eau sautent immédiatement aux yeux. Déjà conquis par les exigences esthétiques d'un Guillermo Del Toro sachant s'entourer des meilleurs artisans, les spectateurs retrouvent l'ampleur visuelle de son Labyrinthe de Pan ou de Crimson Peak, justement. Mais cependant, l'on rapprochera davantage son dixième long-métrage de l’œuvre commune des deux réalisateurs français cités plus haut. De Delicatessen et La cité des enfants perdus jusqu'au Fabuleux Destin d'Amélie Poulain que Jean-Pierre Jeunet réalisera cette fois-ci en solo, tout ou presque dans La forme de l'eau transpire l'univers des deux français. En résulte une œuvre visuellement éblouissante. Dont les teintes de verts dominent sur le reste. Une quasi-déliquescence qui semble autant emprunter au cinéma de Jeunet et Caro qu'à un jeu vidéo qui à l'époque de sa sortie marqua les esprits : Bioshock, qui au milieu des années 2000 fut conçu par les développeurs de chez 2K Boston/2K Australia. L'emploi de vieux airs signés d'Andy Williams ou de Carmen Miranda confortant ici l'impression que le jeu a pour tout ou partie été une source d'inspiration majeure. Une musique qui sera cependant accompagnée par la bande originale signée du français Alexandre Desplat et qui...


''Incapable de percevoir ta forme, je te trouve tout autour de moi...''

 

 

...comme par hasard, débute sur un air d'accordéon rappelant furieusement l'esprit parisien du Fabuleux Destin d'Amélie Poulain dont la musique avait, elle, été composée en son temps par un autre français, Yann Tiersen. Outre le récit d'une rencontre entre une jeune femme muette et une créature amphibienne, La forme de l'eau est aussi sous certains aspects, un film d'espionnage où les russes tentent d'éliminer la créature qui permettrait théoriquement à leurs principaux rivaux de mettre un coup d'accélérateur à leurs projets spatiaux ! Michael Shannen incarne le véritable monstre du film. Ce que l'on a communément l'habitude de nommer dans un film sous le nom de ''grand méchant''. Sinistre, impitoyable et insensible, il est l'antithèse de la fragile héroïne et se conçoit comme la nouvelle version du monstrueux Capitaine Vidal, formidablement interprété par Sergi López dans Le labyrinthe de Pan. Complot scientifico-militaire, espionnage, thriller, fantastique, romance, on trouve de tout dans La forme de l'eau. Des claquettes, un peu de comédie musicale, des thèmes sociaux comme le ségrégationnisme ou de l'héroïsme pur. De la direction artistique de Paul D. Austerberry, des décors de Nigel Churcher, des costumes de Luis Sequeira, de la photographie, sublime, de Fan Laustsen, de la mise en scène de Guillermo Del Toro, de la bande-son jusqu'à l'interprétation de Sally Hawkins, Michael Shannon, Richard Jenkins (formidable dans le rôle du voisin de la jeune muette), Octavia Spencer, Michael Stuhlbarg ou bien même de Doug Jones dans le costume de la créature, tout respire l'amour du cinéma bien fait. Avec La forme de l'eau, Le labyrinthe de Pan trouvait onze ans après, son égal. La preuve que le réalisateur mexicain en avait encore sous la botte. Chose qu'il semble avoir une fois de plus confirmé cette année avec son dernier long-métrage, Nightmare Alley...

 

Crimson Peak de Guillermo Del Toro (2015) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Le réalisateur, scénariste et producteur mexicain Guillermo Del Toro est un cinéaste à part dans le paysage cinématographique mondial. En effet, capable de réaliser des longs-métrages pas toujours très fins (la séquelle de Blade, les Hellboy ou pire, Pacific Rim), il est aussi et surtout capable de mettre en scène des œuvres beaucoup plus fortes en terme d'émotion, de poésie et de visuels. On pense notamment à L'échine du Diable ou au magnifique (quoique très cruel) Le labyrinthe de Pan. Plus tard il réalisera La forme de l'eau qui sera comparé au cinéma de Jean-Pierre Jeunet et même, tout récemment, Nightmare Alley,dernier long-métrage qui fera la quasi-unanimité auprès de la presse spécialisée. En 2015, il adapte son propre scénario écrit à six mains aux côtés de Matthew Robbins et Lucinda Coxon sous le titre de Crimson Peak. Son neuvième film. Une œuvre plus proche de son penchant pour le ''majestueux'' que pour le ''sévèrement burné''. D'une beauté plastique irréprochable, le réalisateur et ses techniciens plongent le film dans des teintes grenat et vert bouteille du plus bel effet. Chaque séquence, chaque plan rendent ivre de plaisir le spectateur qui alors se voit comme au milieu d'une galerie d'art où chaque visuel est un tableau de maître prenant vie. De ce point de vue là, Crimson Peak rejoint donc Le labyrinthe de Pan, lequel était déjà visuellement remarquable même si avec son neuvième long-métrage Guillermo Del Toro repousse encore plus loin le concept de ''merveilleux''. C'est d'ailleurs là dessus que repose l'essentiel de Crimson Peak car comme nous allons rapidement le comprendre, le film n'est malheureusement pas dénué de lacunes. Si la reconstitution d'une Angleterre victorienne est splendide et somme toute fidèle à ce que l'on pouvait en attendre et si le film apparaît comme un brillant hommage au cinéma d'épouvante britannique de la Hammer Film Productions des années cinquante et soixante-dix, on perçoit très vite les limites de son scénario...


Qui, comme je le répète, fut écrit par le réalisateur lui-même ainsi que ses deux collaborateurs. Faisant ainsi la preuve que le nombre ne vaut pas toujours comme preuve de qualité. Car en effet, outre le fait que le spectateur devine à l'avance la plupart (voire l'intégralité) des événements qui vont se produire, le récit plongeant une jeune américaine dans une immense et sinistre demeure appartenant à son nouvel époux et sa sœur pourrait s'envisager comme la relecture romancée de n'importe quel fait divers actuel tournant autour d'une escroquerie à l'héritage. Si l'on en prend plein les yeux, il ne faut pas oublier que l'essentiel n'y est sans doute pas. Car Crimson Peak est comme un joli coffret doré serti de diamants, d'émeraudes, de rubis et de saphirs et qui une fois ouvert se montre aux trois-quarts vide ! Mais il n'empêche cependant que le travail accompli sur tout le reste demeure absolument admirable. Attirant l’œil comme une abeille autour d'un pot de miel, Guillermo Del Toro fait appel à des techniciens hors pair. Et parmi eux, le directeur artistique Brandt Gordon qui après avoir débuté sa carrière à la télévision au milieu des années quatre-vingt dix l'a poursuivie sur grand écran jusqu'à retrouver Guillermo Del Toro quinze ans plus tard sur le plateau de Nightmare Alley. On retrouve également le production designer Thomas E. Sanders qui après avoir notamment travaillé sur l’extraordinaire Apocalypto de Mel Gibson rejoignait donc en 2015 l'équipe du réalisateur mexicain, tout juste une année avant de travailler sur Star Trek: Sans limites de Justin Lin. Autre aspect remarquable du long-métrage de Guillermo Del Toro, ses costumes, qui sont l’œuvre de Kate Hawley qui avait déjà travaillé pour le mexicain sur Pacific Rim et dont le formidable talent sera de nouveau visible à la sortie prochaine de l'adaptation en série du Seigneur des anneaux...


Mais surtout, Crimson Peak bénéficie d'une très grande justesse au niveau de son interprétation. Trois acteurs principaux auxquels l'on ajoutera tout de même la prestation de l'acteur Charlie Hunnam dans le rôle du Docteur Alan McMichael ainsi que celle de Jim Beaver dans celui de Carter Cushing, le père de l'héroïne (une référence, sans doute, au célèbre acteur britannique Peter Cushing qui était à son époque spécialisé dans le cinéma d'épouvante et fantastique). La vedette de ce film est donc l'actrice Mia Wasikowska qui interprète le personnage d'Edith Cushing. Jeune écrivain désœuvrée par l'absence de sa mère et bientôt par la mort prochaine de son père, communiquant avec les morts et tombant follement amoureuse de Thomas Sharpe (formidable Tom Hiddleston) dans l'ombre duquel veille la sœur Lucille (Jessica Chastain en mode ''flippant''), elle part s'installer dans leur immense demeure familiale partiellement délabrée sans se douter de ce qui se trame derrière son dos. Crimson Peak y invoque alors des fantômes esthétiquement plutôt convaincants. Malheureusement, il devient très rapidement difficile de s'en effrayer quel que soient les subterfuges employés (apparitions soudaines, Jump Scares).D'ailleurs, leur présence n'ayant rien de fondamentalement productif, leurs diverses apparitions s'avèrent souvent stériles d'un point du vue du récit. Guillermo Det Toro appréciant toujours autant la monstruosité, il persévère dans sa description en lui offrant les atours de la ''paranormalité'' tout en lui offrant également un visage humain. Le récit est lent, beau, romantique, mais parfois suranné. Crimson Peak aurait été parfait si seulement le spectateur n'avait pas l'impression d'écrire le scénario en même temps que le déroulement de l'histoire. Au final, le long-métrage nous abandonne avec un sentiment mitigé. Celui d'avoir assisté à un spectacle visuellement époustouflant (et parfois très gore, surtout dans la dernière partie) tout en ayant accompagné des personnages au cœur d'un récit manquant au fond, d'originalité...

 

vendredi 21 janvier 2022

Le labyrinthe de Pan de Guillermo del Toro (2006) - ★★★★★★★★★★

 


 

Alors que le tout dernier long-métrage du réalisateur, scénariste et producteur mexicain Guillermo del Toro est sorti il y a tout juste deux jours (Nightmare Alley), il est peut-être encore temps de revenir sur l'une de ses plus brillantes réussites. Capable de mettre en scène des robots géants dans un contexte ultra-bourrin, l'homme est également compétent lorsqu'il s'agit de donner vie à des œuvres d'une sensibilité et d'une grâce aussi rares qu'absolues. Le labyrinthe de Pan en est peut-être l''un des meilleurs exemples. Seize ans déjà qu'est sorti dans les salles ce chef-d’œuvre définitif de fantasy, entre conte pour adulte et drame sur fond de guerre d'Espagne. À l'issue de laquelle la jeune Ofelia (Ivana Baquero) et sa mère Carmen (Ariadna Gil) rejoignent le capitaine Vidal (extraordinaire Sergi Lopez dans l'un de ses meilleurs rôles) duquel cette dernière attend un enfant. Chargé de retrouver et d'éliminer les maquisards réfugiés au cœur des montagnes, Vidal est un monstre sans cœur ni morale. Figure du fascisme pour lequel la vie d'un homme, d'un enfant ou d'une femme ne compte pas. C'est dans ce contexte particulièrement sinistre que va évoluer Ofelia, héroïne de l'un des contes les plus sombres, tragiques et émouvant auquel le septième art ait donné naissance. Guillermo del Toro, avec Le labyrinthe de Pan, ne nous épargne rien. Des décors tantôt enchanteurs, tantôt sordides dont fut responsable Eugenio Caballero en passant par la sublime photographie de Guillermo Navarro, le travail artistique effectué sur le visuel de ce sixième long-métrage du mexicain demeure absolument bluffant. Et auquel on ajoutera bien entendu la très belle partition musicale signée de Javier Navarrete qui ajoute un surcroît d'émotion à des séquences à l'origine déjà particulièrement marquantes...


Rien ne nous est donc épargné, disais-je. Car si Le labyrinthe de Pan est effectivement un conte (tout autant soit-il réservé aux adultes), avec tout ce que cela suppose d'imaginaire (ici, la présence de fées, de la mandragore au vertus magiques ou encore du faune, cette créature légendaire issue de la mythologie romaine), le long-métrage de Guillermo del Toro ne fait pas dans la dentelle lorsque son monstre personnifié par le capitaine Vidal s'en prend à des hommes et des femmes sans distinction d'âge, avec ce doigt de perversité que l'acteur espagnol Sergi Lopez retranscrit à l'image avec un sens particulièrement aiguisé. Si le film transpose l'Histoire avec un grand H dans un contexte plus ou moins fantastique, ça n'est que pour mieux décrire cette échappatoire au cœur de laquelle la jeune Ofelia va se laisser lentement glisser afin de se protéger et ainsi échapper aux horreurs de la guerre continuant d'opposer l'armée franquiste aux maquisards. D'où cette incertitude qui émaille le long-métrage sans que l'on ne sache vraiment si tout ce que vit la jeune fille est ''réel'' ou le simple fruit de son imagination. Ce qui, par contre, est avéré, ce sont les exactions de ce capitaine craint même jusque dans ses troupes dont aucun de ses hommes n'oserait contredire le moindre de ses ordres. Bourré jusqu'à la gueule de moments de bravoure, de scènes féeriques et de séquences graves, Le labyrinthe de Pan est d'une beauté, d'une cruauté et d'une profondeur rares. Profitant de formidables effets-spéciaux, le mélange des genres fonctionne à plein régime et sans qu'aucun des deux versants abordés par le récit ne s'impose plus qu'il ne doit. L'émulsion est parfaite et l'issue inattendue.


Le labyrinthe de Pan est de ces œuvres qui parfois démontrent que le septième art et ses artisans en ont encore sous le pied. Surtout, il prouve qu'en se donnant les moyens techniques, de mise en scène, d'écriture ou d'interprétation, il est encore possible d'atteindre les cimes de la perfection. Si l'on n'oubliera sans doute pas de si tôt ce portrait de monstre fascisant qu'est ce capitaine tortionnaire et sadique, nul doute que resteront gravés ces moments de bravoure, lorsqu'enfin débouchent de leur cachette, ces dizaines de maquisards, valeureux combattants de la liberté. Ou plus simplement cette gamine, qui les chaussures crottées, s'érige en relève de ces hommes et de ces femmes sacrifiés au nom de cette même liberté. Le labyrinthe de Pan prend aux tripes et à la gorge. Il nous ensorcelle par son florilège ininterrompu de séquences visuellement époustouflantes. Ivana Baquero, Sergi López, Maribel Verdú dans le rôle de Mercedes et Álex Angulo dans celui du docteur Ferreiro sont tous remarquables. Profond, original, poétique et macabre, Guillermo del Toro marquait d'une pierre blanche en cette année 2006, le septième art. Peut-être son plus grand film...

 

dimanche 3 novembre 2019

Scary Stories to Tell in the Dark d'André Øvredal (2019) - ★★★★★★★☆☆☆



C'est la mode depuis un certain nombre d'années. Depuis que certains critiques, individus, nommons-les comme on veut ont comparé la série Stranger Things dont je n'ai personnellement approché que la première saison, à ces merveilleuses pellicules qui assombrissaient nos douces nuits d'adolescents que nous étions voilà trente ou quarante ans en arrière. Cette mode qui consiste à faire évoluer des personnages dans un contexte qui n'a plus rien de commun avec ce que nous connaissons aujourd'hui. Si la volonté de revenir à un style visuel old-school s'avère plus ou moins convainquant, la dernière génération n'a que peu à voir avec ces bobines devenues cultes puisque faisant partie d'un paysage qui n'existe plus, abandonné au profit du (presque) tout numérique. Si Scary Stories to Tell in the Dark évoquera pour certains la série de livres éponymes d'Alvin Schwartz, ça n'est pas le fruit du hasard. En effet, l'auteur de l'éblouissant Labyrinthe de Pan mais aussi du reste quasi dispensable de sa filmographie, le mexicain Guillermo Del Toro, fasciné par l'univers du journaliste et écrivain américain, se voit ici endosser le rôle de producteur et auteur de l'histoire originale adaptée par Dan Hageman et Kevin Hageman.

Le récit qui nous est conté ici par le réalisateur norvégien André Øvredal, auteur du très réussi The Autopsy of Jane Doe trois ans plus tôt et qui, espérons-le, ira jusqu'au bout de son projet visant à adapter l'excellent Marche ou Crève de Richard Bachman/ Stephen King, se déroule à la toute fin des année soixante. Si visuellement, Scary Stories to Tell in the Dark paraît davantage situer son action une décennie plus tard dans un décor qui rappellera sans doute aux fans de la première heure le cadre servant l'intrigue du Halloween de John Carpenter, choisir les sixties n'aura finalement aucun impact sur le déroulement du récit. Une histoire qui tourne autour d'une maison hantée, d'une bande de gamins, ou d'une mystérieuse légende évoquant une jeune fille nommée Sarah Bellows qui aurait servi de bouc émissaire aux membres de sa famille dans une sordide histoire d'eau empoisonnée qui aurait provoqué la mort de plusieurs enfants il y a de très nombreuses années...

Le sujet évoque bien entendu pas mal de longs-métrages centrés sur le vengeance d'un esprit qui se venge du mal dont il a été victime de son vivant. L'une des particularités de Scary Stories to Tell in the Dark se situe au niveau du découpage de l'intrigue. Le film se veut non seulement un hommage aux vieilles bobines horrifiques de notre enfance, mais surtout à une catégorie en particulier : celles représentées par ces anthologies qui firent le bonheur des amateurs de films d'horreur et d'épouvante : On peut citer notamment Creepshow de George Romero ou encore plus loin, Le Train des Épouvantes du britannique Freddie Francis. Sauf qu'ici, contrairement à leurs aînés, Guillermo Del Toro et André Øvredal ne se contentent pas d'un film découpé en différents chapitres indépendants les uns des autres mais intègrent chaque mort dans une seule et même histoire. Scary Stories to Tell in the Dark est donc parfaitement cohérent. Sa structure narrative offre une vision claire des événements et une cohésion qui contentera aussi bien les amateurs de films d'horreur à sketchs que les autres.Le réalisateur norvégien perpétue le talent qui est le sien en proposant un film d'épouvante constitué de séquences angoissantes particulièrement efficaces. Grâce au jeu de ses jeunes interprètes (Zoe Margaret Colletti, Michael Garza, Gabriel Rush et Austin Abrams), de certains effets (des Jump Scares, oui, mais opérationnels), des décors parfois dantesques et de visions d'épouvante redoutables (certaines créatures, inédites, font leur petit effet), le film est une réussite sans être pour autant inoubliable. Une sympathique friandise en attendant l'adaptation annoncée de Marche ou Crève que doit donc réaliser le norvégien pour l'année prochaine...

jeudi 4 février 2016

L’Échine du Diable de Guillermo del Toro (2001)



Alors que l'Espagne est en guerre, un jeune orphelin prénommé Carlos arrive à Santa Lucia, un établissement catholique pour orphelins pour y être confié par son tuteur à la directrice Carmen et ainsi qu'au professeur Casares. L'institut est déjà encombré de jeunes garçons et la nourriture se fait rare. Mais malgré les réprobations de Carmen, Carlos est finalement accepté. Après des débuts difficiles aux côtés de ses nouveaux camarades, et notamment Jaime, chef de bande et pensionnaire le plus âgé, Carlos finit par se faire accepter après avoir tenu sa langue et résisté sous la pression exercée par l'homme à tout faire Jacinto.

Bientôt, Carlos commence à sentir une présence. Celle d'un enfant dont il ignore l'identité mais qui terrifie tous ses camarades : un fantôme. Alors que Jacinto tente de dérober depuis des mois le contenu d'un coffre caché derrière le mur d'une ancienne pièce close de l'établissement, Carlos, lui, fait la connaissance de Santi, l'enfant présumé disparu mais qui en réalité est ce fantôme tant redouté. Le nouveau pensionnaire va braver sa peur et tenter d'entrer en communication avec l'esprit de Santi afin de connaître la vérité sur la présence de celui-ci en ces lieux...

Troisième long-métrage de Guillermo Del Toro après Cronos et Mimic, respectivement datés de 1997 et 2001, L’Échine du Diable est une œuvre brillante, magistralement interprétée et mise en scène par un cinéaste qui réalisera cinq ans plus tard le chef-d’œuvre, et sans doute l'un de ses meilleurs films, Le Labyrinthe de Pan. On y retrouve Eduardo Noriega qui joua dans les deux excellents films d'Alejandro Amenabar Tesis et Abre Los Ojos, Marisa Paredes qui joua beaucoup pour Pedro Almodovar, ou bien Federico Luppi qui réapparaîtra plus tard dans Le Labyrinthe de Pan. Outre ces trois grands acteurs espagnols, on découvre de nombreux enfants-acteurs dont l'excellent jeu donne toute sa dimension au film de Guillermo del Toro qui semble piocher dans deux œuvres de référence pour construire son intrigue, Sa Majesté des Mouches de l'écrivain anglais William Golding, ainsi que le film d'anticipation ¿Quién puede matar a un niño? (Les Révoltés de l'An 2000) du cinéaste Narciso Ibanez Serrador.

Dans un contexte politique réel, Guillermo del Toro réalise donc un film de fantôme. Mais pas seulement. L’Échine du Diable est également un drame, éprouvant, poignant, dans un cadre autour duquel la guerre d'Espagne autorise tous les excès. Des enfants abandonnés à leur triste sort. Un orphelinat dans lequel un monstre rode et où règne non pas seulement l'angoisse de la présence d'un esprit avide de vengeance et de vérité, mais le mal à l'état pur incarné par le personnage de Jacinto.
Le titre du film faisant référence à une superstition apparemment imaginaire, comme peuvent y être rattachées d'autres bien ancrées dans la mythologie espagnole, Guillermo del Toro imprime à son œuvre une aura fantastique à travers des environnements stupéfiant de beauté. Le macabre le mêle à la poésie. L'émulsion est parfaite, et entre le drame qui se joue entre les protagoniste, entre le Bien et le Mal, magistralement mis en musique par le compositeur Javier Navarrete, s'insinue parfois un sentiment de morosité. Surtout lorsque l'institution déraille et que les failles émotionnelles de chacun se révèlent au grand jour.

L’Échine du Diable aurait pu n'être qu'un film d'épouvante. Il aurait pu se contenter de narrer la guerre d'Espagne à travers le regard d'un enfant, la convoitise d'un homme pour un pactole fait d'argent et de lingots d'or ou le récit terrible d'une femme tentant de toutes ses force de tenir debout malgré les aléas de son existence, mais il est bien plus que cela. Le film de Guillermo del Toro est une œuvre profondément humaine, émouvante, justement mise en scène et interprétée de façon admirable...


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