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jeudi 7 août 2025

L'accident de piano de Quentin Dupieux (2025) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

En un seul plan, celui d'un piano accroché à une grue qui s'écrase au sol, c'est toute l'absurdité du cinéma de Quentin Dupieux qui s'exprime. Nous sommes en terre conquise et ses fans sont déjà aux anges. Ses détracteurs pourraient y voir un bon gros ''foutage de gueule'' comme ils ont l'habitude de considérer son œuvre et pourtant, L'accident de piano est peut-être parmi ses quinze longs-métrages, celui qui donne à voir un film qui dans sa forme demeure parmi les plus ''conventionnels''. Moins délirant qu'à son habitude (quoique) et nettement plus généreux lorsqu'il s'agit de donner la parole à ses interprètes, c'est sans doute aussi avant tout grâce à la présence de l'actrice Adèle Exarchopoulos que L'accident de piano prend toute sa force. Après avoir été couronnée dans de nombreux festivals pour son rôle dans La vie d'Adèle d'Abdellatif Kechiche et après avoir obtenu le rôle de la meilleure actrice aux César 2025 pour celui de Jacqueline dans L'amour ouf de Gilles Lellouche, Adèle Exarchopoulos apparaît pour la troisième fois dans une œuvre signée de Quentin Dupieux après Mandibules en 2020 et Fumer fait tousser en 2022. Aux côtés de Jérôme Commandeur, elle incarne le rôle de Magalie Moreau. Jeune femme visiblement instable, caractérielle et très exigeante vis à vis de son assistant personnel qui la suit partout. Et notamment jusqu'à ce chalet qu'il a acheté sur demande de celle que l'on découvre bientôt comme étant une célèbre influenceuse. Sans cesse suivie par un type en scooter qui rêve d'être pris en photo à ses côtés, Magalie porte une minerve et un plâtre au bras droit. Si l'on devine très rapidement qu'il existe un rapport entre sa nouvelle condition physique et la chute du piano, on ne sait toujours pas dans quelles conditions a eu lieu l'accident. Il en est pourtant une qui sait très exactement comment se sont déroulés les événements : la journaliste Simone Herzog. Qui de l'aveu du pilote d’hélicoptère qui a transporté l'influenceuse après l'accident sait lui aussi comment s'est déroulé l'accident. Magalie, qui n'a jamais accepté la moindre entrevue se voit désormais contrainte d'accueillir Simone et de répondre à ses questions. À défaut de quoi, la journaliste balancera tout ce qu'elle sait de l'accident aux autorités... Dans le rôle de Simone Herzog l'on retrouve l'actrice Sandrine Kiberlain.


Personnage qui de son propre aveu ne cherche pas à faire du mal à Magalie mais rêve d'être la première à l'interviewer ! C'est là tout le paradoxe de L'accident de piano, réalisé, écrit, photographié, monté et mis en musique (avec le soutien de l'auteur, compositeur, interprète et pianiste canadien Chilly Gonzales) par Quentin Dupieux. D'un côté, une star des réseaux sociaux lancée dans une aventure sociale périlleuse la poussant à aller toujours plus loin dans le tournage de petites vidéos où elle se met sans cesse en danger (Magalie est atteinte d'une Insensibilité Congénitale à la Douleur ou ICD) et de l'autre, une journaliste qui semble vivre dans l'anonymat et que l'on soupçonne très rapidement de vouloir faire le buzz grâce à l'interview de l'influenceuse. Quant à Jérôme Commandeur, il interprète Patrick, individu relativement ''coulant'', acceptant tous les caprices de la star qui ne consomme que des yaourts d'une marque bien précise. Pourtant, Quentin Dupieux n'envisage pas sa vedette des réseaux sociaux sous le prisme habituel de ces jeunes femmes superficielles qui les inondent. Bourré d'un humour se fixant parfois comme objectif de faire se poiler le cinéphile de base (comme lorsque notre jeune héroïne demande qui est Steven Spielberg avant se voir répondre de la part de sa coiffeuse (interprétée par l'actrice Clara Choï) : ''Un mec qui faisait des films avant'' !), L'accident de piano maîtrise l'art de l'absurde et de la méchanceté avec une jubilation devenue rare. S'attaquant au phénomène des réseaux sociaux, de ceux qui l'habitent en tant ''qu'ouvrier'' jusqu'à ceux qui s'en nourrissent, Quentin Dupieux signe là l'un de ses meilleurs films. Une œuvre qui forcément nous parle, en cette époque où l'on assiste à toutes les dérives et où la starification n'a absolument plus la même saveur et la même portée qu'en des temps reculés. Si tous les interprètes sont excellents (notons la présence de Karim Leklou dans le rôle de Roméo, le propriétaire de la mobylette, fan de Magalie), L'accident de piano est évidemment porté par une Adèle Exarchopoulos incroyable. Difficile de ne pas garder en mémoire ce look improbable qui la rend méconnaissable ou ce petit rire dément qui précède généralement chacune de ses interventions. Bref, du grand Quentin Dupieux dont on attend le prochain long-métrage intitulé Signaux qui actuellement est dans sa phase de post-production...

 

dimanche 22 octobre 2023

Le règne animal de Thomas Cailley (2023) - ★★★★★★★★★☆

 


 

Il est rare qu'au sortir de la projection d'une œuvre de science-fiction, d'épouvante ou de fantastique française l'on ressorte de la salle les deux extrémités de la banane pointées vers le ciel. Au mieux l'on affiche un sourire poli pour ne pas contrarier les quelques spectateurs qui une fois dehors vantent les qualités qui nous sont demeurées invisibles. Au pire, c'est le visage grimaçant, contrit, voire décomposé d'avoir mis de l'argent pour découvrir un film qui n'en méritait pas tant que l'on placarde devant ceux qui viennent d'entrer dans la salle pour la projection suivante. Les visiteurs de Jean-Marie Poiré demeure finalement peut-être le meilleur d'entre tous. Une comédie fantastique que l'on peut revoir en boucle sans que jamais elle ne nous lasse. J'avoue n'avoir jamais entendu parler du scénariste et réalisateur français Thomas Cailley. Sans doute parce qu'avant Le règne animal celui-ci n'a mis en scène qu'un clip vidéo, un court-métrage et les épisodes de la série télévisée Ad Vitam ou que son premier long-métrage intitulé Les combattants ne m'avait pas encore donné envie de le découvrir jusqu'à aujourd'hui. S'il est toujours bon d'apprendre de ses erreurs et de réparer ses manquements, c'est désormais chose faite avec Le règne animal qui contrairement à la série documentaire éponyme mise à disposition des abonnés Netflix est bien une œuvre de fiction. Entre dystopie, film fantastique, science-fiction et drame, le dernier long-métrage de Thomas Cailley est sans conteste l'un des plus grands moments de bravoure que nous ait proposé le cinéma français depuis belle lurette.


Le réalisateur français s'attaque à un sujet dont les maîtres-étalons sont rarement originaire de l'hexagone. Certains pourront voir dans ce dramatique récit tournant autour de la mutation de l'homme vers l'animal une régression tandis que d'autres envisageront sans doute ce processus aux origines inconnues comme un retour vers la nature. Un point de vue qui dès lors peut être strictement envisagé comme une approche environnementale d'ordre utopiste ! D'emblée, Thomas Cailley ne fait aucun mystère de l'étrange phénomène dont les stigmates seront visibles tout au long des cent-trente minutes que dure le long-métrage. L'on peut ainsi observer en même temps que François et son fils Emile, une créature hybride, mélange d'homme et d'oiseau prenant la fuite en pleine capitale. L'attitude du père et du fils semble atone, mais l'on comprendra très vite pourquoi quelques instants plus tard. En effet, ça n'est pas un secret que de révéler que l'épouse du premier et donc la mère du second est elle-même atteinte par ce mal étrange qu'aucun être parfaitement sain d'esprit ne pourra considérer comme une étape normale dans l'évolution de l'homme. Traitée dans un institut spécialisé, celle-ci doit bientôt être transférée dans le sud. François et Émile vont donc déménager eux aussi pour venir s'installer dans un camping de vacances. Nous pourrions développer le résumé de l'intrigue jusqu'à l'un de ses points culminants lors duquel l'on découvre qu’Émile est lui-même atteint par la maladie mais point trop n'en faut. Au départ, je l'avoue, j'ai ri. Devant cette créature hybride mi-humaine, mi-oiseau qui m'apparaissait alors un brin ridicule. Comme plus tard, cette femme-poulpe qui allait fuir entre les rayons d'un supermarché. Vision sans doute trop abrupte et instantanée (l'homme-oiseau) ou saugrenue (la femme-poulpe), la lente transformation d'Emile arrivera pourtant à point nommé pour renverser la vapeur de ce qui pouvait apparaître grotesque et qui désormais fait figure d'événement dramatique.


Il y a de commun entre ce que peuvent observer Emile et le spectateur, ce rejet qui peu à peu se mue en accoutumance avant d'être finalement accepté dans sa globalité. Écrit par le réalisateur lui-même ainsi que par la scénariste Pauline Munier, Le règne animal repose en partie sur des critères en matière de fantastique balisés depuis bien des décennies. L’œuvre semble être parfois effectivement inspirée par les mutants de la franchise X-Men dont les créatures partagent avec celles du Règne animal le rejet d'une grande partie de la société ou la ségrégation dont elles sont les victimes. Conscient ou non d'avoir ainsi transposé le mythe de la créature fantastique invariablement chassée par l'homme (de Frankenstein en passant par E.T, tout ce qui nous dépasse est irrémédiablement traqué et anéanti), Le règne animal peut également s'envisager comme une version largement plus élaborée du mythe du loup-garou. Œuvre fantastiques dotée de remarquables effets-spéciaux de maquillage et de CGI, le film est surtout porté par l'incroyable performance de Paul Kircher qui bien qu'étant ''accolé'' à un interprète dont la renommée n'est plus à faire en la personne de Romain Duris, incarne un Emile absolument bouleversant. L'une des spécificités dont est pourvu Le règne animal et que l'on ne retrouve pas systématiquement chez nos lointains voisins des ''Amériques'' est cette propension à transformer un simple film fantastique en une œuvre authentiquement poignante. Le film de Thomas Cailley semble parfois partir dans tous les sens en abreuvant le spectateur de sous-intrigues et de personnages secondaire, lesquels participent pourtant avec une étonnante mais parfaite cohésion à l'ensemble du récit. On en sort alors ébloui devant tant de beauté (les décors soigneusement choisis par Julia Lemaire et la remarquable photographie de David Cailley, frère du réalisateur) et de sentiments mêlés. Le règne animal, c'est du grand cinéma, tout simplement, porté par d'excellents interprètes auxquels l'on ajoutera Adèle Exarchopoulos dans le rôle de la gendarmette Julia, Tom Mercier dans celui de Fix, l'homme-oiseau ou encore la jeune Billie Blain dans celui de Nina...

 

lundi 22 mars 2021

Mandibules de Quentin Dupieux (2021) - ★★★★★★★☆☆☆

 


 

Le voilà, tout frais, tout chaud, le dernier né de l'un de nos cinéastes les plus iconoclastes. Ce mauvais élève qui du fond de la classe, le cul vissé près du radiateur, ne fait jamais rien comme tout le monde. Plus productif que jamais (ses trois derniers longs-métrages sont sortis en trois ans), Quentin Dupieux, aka Mr Oizo, signe avec Mandibules l'un de ces films dont lui seul a le secret. Sans jamais vraiment rien changer, le réalisateur et scénariste qui à l'occasion, et comme dans le cas présent, laisse à d'autres le soin de composer la bande originale (elle est ici l’œuvre du groupe britannique Metronomy) continue son petit bonhomme de chemin sur la route de l'humour surréaliste. Ce qui change par contre, c'est le casting. Ou plutôt une partie de ses vedettes puisque la moitié du Palmashow Grégoire Ludig était déjà présent au générique du précédent long-métrage de Quentin Dupieux Au Poste dans le rôle de Louis Fugain, lequel affrontait Benoît Poelvoorde dans celui du commissaire Buron. Son comparse David Marsais le rejoint cette fois-ci et partage avec lui l'un des deux rôles principaux de ce récit que les habitués du cinéaste ne s'étonneront pas de découvrir aussi étonnant que ses précédentes œuvres. Cette fois-ci, Quentin Dupieux nous convie à un curieux road movie dans lequel deux copains prénommés Manu et Jean-Gab partent en mission afin de livrer un colis et ainsi empocher la modique somme de 500 euros. Soit, ce qui pourrait figurer le budget de ce long-métrage qui comme les autres, semble ne tenir que grâce à quelques bouts de ficelle...


Mais alors que Manu s'est emparé de la voiture d'un inconnu, une fois en route pour sa mission accompagné de Jean-Gab, les deux hommes découvrent très vite que dans le coffre arrière est nichée une mouche. Mais pas n'importe quelle mouche. Une mouche de la taille d'un caniche que Jean-Gab va s'empresser de dresser. Bon, jusque là, rien de vraiment anormal dans l'univers de Quentin Dupieux. Sauf que cela se gâte assez rapidement. Car ce qui peut paraître anormal pour nous peut tout à fait s'avérer parfaitement logique dans l'esprit du réalisateur et scénariste. Et donc, inversement. Pour être plus clair, le film prend en court de route un virage qui stoppe net les visions délirantes d'un réalisateur en panne d'inspiration. Il préfère jeter en pâture ses deux héros façon The Big ''Jeff'' Lebowski des Frères Coen à un frère, sa sœur et deux copines sis au bord de la piscine de papa/maman. Le road movie se mue alors en une comédie d'été bancale qu'aurait percuté de front le scénariste du Clochard de Beverly Hills de Paul Mazursky. Entre nos deux rednecks pas finauds pour un sou, le proprio d'une caravane perdue en plein désert, un vieux riche à dentier plombé de diamants, une blonde à mémoire faillible et une hurleuse pour cause de trauma crânien, il y avait de quoi faire. Et si dans les apparences Quentin Dupieux fait le taf, il ne sera pas interdit d'écouter cette petite voix intérieure qui nous parle et nous fait réfléchir sur notre condition de fans inconditionnels du réalisateur : Quentin Dupieux ne serait-il cependant pas en train de se foutre de nous ?


Fascinés que nous sommes devant une œuvre toute entière vouée au surréalisme, à la folie douce, comme un David Lynch du dimanche en moins complexe mais en beaucoup plus absurde, ce n'est qu'après projection qu'il faudra se faire une raison. Oui le cinéma de Dupieux est savoureux. Et oui il n'appartient qu'à lui. Mais en revanche, nous nous ferons un devoir de reconnaître que le bonhomme, tout détenteur d'un scénario qu'il puisse être, s'est ce coup-ci un peu trop reposé sur ses deux principaux interprètes qui pour le coup, semblent avoir un mal de chien à improviser. Surtout avant leur rencontre avec le toujours excellent Bruno Lochet. Surtout, l'on sent Quentin Dupieux glisser doucement mais inexorablement vers des terres toujours plus laborieuses. À moins que son œuvre n'agisse comme certains mets peu raffinés que l'on fini finalement par apprécier à force d'en consommer au fil des années. Peut-être son œuvre n'a-t-elle, en réalité, foncièrement pas changée. Peut-être est-ce nous qui nous y sommes trop facilement habitués. Reste que Mandibules se déguste comme nous purent nous repaître d'un Rubber ou d'un Réalité. Si même le film demeure en deçà de ces seuls exemples, BON DIEU que nous avons hâte de découvrir son futur projet intitulé Incroyable mais vrai...

 

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