Dix-huit ans après le
choc Irréversible, le
réalisateur Gaspar Noé remonte son film dans une ''Inversion
intégrale'', son œuvre la plus connue se déroulant désormais dans
l'ordre chronologique. Dix-huit ans... le temps de la maturité pour
un long-métrage qui en proposant un montage ''classique'' prend le
risque de perdre un peu et même beaucoup de sa saveur et de son
intérêt. Hué, sifflé, insulté lors de son passage au festival de
Cannes en 2002, Irréversible a
fait l'objet de polémiques et surtout d'une incompréhension de la
part de certains critiques comme d'un certain public qui n'y voyaient
qu'ultra violence, ce que le film proposait tout de même
objectivement d'ailleurs, mais pas seulement. En remontant le récit
à l'envers, il poussait à l'examen de chaque séquence faisant
suite à la précédente. Une réflexion qui prend bien évidemment
avec Irréversible : Inversion Intégrale,
un sens bien différent. À titre d'exemple, il suffit seulement de
reprendre la ''fameuse'' scène de viol qui suivait pratiquement une
scène de meurtre déjà bien gratinée. Pas simplement pour sa
violence et son réalisme mais parce qu'elle regroupait déjà
l'essence même du concept, cette séquence demeure sans doute la
pièce maîtresse du long-métrage. Non seulement parce qu'en 2002,
elle nous présentait une Alex/Monica Bellucci que le montage à
rebours avait empêché de caractériser (d'où une vision très
légèrement moins abrupte voire choquante du viol que dans le
nouveau montage), mais aussi parce que la dite séquence évoquait au
beau milieu du film l'absurdité du meurtre vécu comme sur un bateau
ivre en début de récit...
Découvrir désormais Monica Bellucci de face sur la nouvelle affiche n'est pas anodin
On
ne reviendra évidemment pas sur l'exceptionnelle interprétation de
Vincent Cassel/Marcus, représentation de la fougue et de la jeunesse
à portée de main, d'Albert Dupontel/Pierre et ''la raison qui
vacille'', mais sans doute plus encore de Monica Bellucci/Alex, la
beauté faite femme, humiliée, déchirée, dans son corps et dans
son âme. De ce point de vue là, le montage de Irréversible :
Inversion Intégrale ne
change en réalité pas grand chose. Mais en replaçant cette
''petite chose'', ce ''petit détail'' qui fit toute la différence
et donna à certains l'envie de quitter les salles avant la fin de la
projection, dans l'ordre chronologique, Irréversible
perd de son originalité mais gagne par contre en puissance. Cette
puissance que l'on pensait inégalable après la version 2002 et les
années suivantes mais qui sur l'échelle de l'indicible parvient à
gravir quelques marches supplémentaires. Irréversible :
Inversion Intégrale ressemble
moins à un divertissement qu'il n'en avait l'air dix-huit ans en
arrière.
Jo Prestia/ le Ténia: l'un des monstres ''ordinaires'' les plus saisissants
Désormais,
le curseur du réalisme est arrivé à son comble. Désormais, on
comprend tout de suite mieux le désir de vengeance de Marcus tandis
que l'on mettra davantage de temps à comprendre la
futilité/absurdité de l'acte meurtrier (ceux qui ont déjà vu le
film, quelle que soit sa version, comprendront ce que je veux dire).
Surtout, désormais la séquence du viol n'aura jamais paru aussi
longue et pénible à regarder que dans cette version. Au point que
si cela n'avait pas été le cas jusqu'à présent, désormais il
n'est pas idiot d'évoquer la possibilité de détourner le regard.
Si la caractérisation n'est ici pas un aboutissement, ouvrir sur une
Alex allongée dans l'herbe plutôt que de faire connaissance avec
elle dans un tunnel éclairé couleur rouge sang n'a plus le même
effet. Alors qu'un étrange sentiment d'espoir naissait de ce voyage
des Enfers jusqu'au Paradis, celui que nous propose désormais
l'immense Gaspar Noé est une inévitable et définitive plongée
dans les entrailles de l'Enfer. On aurait pu penser
qu'en 2020, dans un contexte où la violence s'exprime si
profondément sur les réseaux sociaux, Irréversible n'aurait
plus l'occasion de nous troubler aussi radicalement. Qu'il laisserait
''presque'' indifférent. Ç’aurait été une erreur. Car de ce
montage ''à l'endroit'' éclot une œuvre sans doute encore plus
grande. Un chef-d’œuvre...
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