mardi 8 mai 2018

Carne (1991) et Seul contre Tous (1998) de Gaspar Noé - ★★★★★★★☆☆☆



Carne et Seul Contre Tous sont indissociables l'un de l'autre. Le second est le prolongement du premier. Carne s'apparente aux premiers symptômes d'un cancer tandis que le second développe l'idée d'une maladie définitivement installée dans l'organisme de son porteur. Un cancer en phase terminale. Une tumeur au cerveau qui ne cesse de grandir, jusqu'à troubler les perceptions du malade, ainsi investit par un parasite intérieur qui sans interruption, le conduit à vouloir se venger de ce monde malade qui l'entoure, et ce, quel qu'en puisse être le prix. Une vie de misère. A quoi bon s'y raccrocher, puisque même le fruit des entrailles de la bonne femme avec laquelle il s'est acoquiné, a été souillé. Du moins, le suppose-t-il. Suffisamment en tout cas pour que l'envie de tuer un ouvrier arabe lui écorche l'âme. Carne, c'est d'abord l'histoire d'un boucher chevalin installé dans la banlieue parisienne. Afin d'argumenter le propos, Gaspar Noé provoque d'entrée de jeu la nausée en montrant l'un des emblèmes de la symbiose entre l'homme et l'animal échouer au sol, le crâne perforé par l'impact d'un pistolet d'abattage. Le cinéaste n'est pas ici pour faire semblant. On continue dans le carmin avec l'égorgement de la bête. Un fleuve de sang se déverse de la plaie. Ce même liquide qui reviendra hanter les trente-huit minutes que dure le moyen-métrage de Noé. Toutes les étapes nous sont infligées jusqu'à ce que la viande rouge et saignante vienne échoir dans une assiette. Celle de la compagne de l'anti-héros incarné deux fois de suite par l'acteur Philippe Nahon.
Après la mort, la vie. Et le début des emmerdes. Une mère qui renie son enfant, et un père obligé de l'élever seul. Gaspar Noé film tout d'abord son boucher le visage hors-cadre. Un type ordinaire, pour une existence ordinaire, alors à quoi bon ? Les années filent, mais le rituel est le même. La découpe de la viande, il connaît. Des carcasses par centaines sont passées dans sa boucherie, et pendant ce temps-là, la petite a grandit. Déjà, il ressasse. Les mauvaises pensées le taraudent. Un certain désir incestueux également car, si sa fille prend de l'âge, et des formes, son père continue à prendre soin d'elle comme aux premiers jours. La lavant, l'essuyant, l'habillant même. Ambiance de merde. Couleurs criardes rappelant sans cesse la couleur du sang. Puis survient le drame. Un malentendu.
Après la liberté, la prison. Le sang, encore. Celui de Cynthia. Premières règles témoignant des mutations qui s'opèrent chez cette jeune fille muette. Pour le père, le fait est indéniable. Elle a été violée. Le coupable, un ouvrier arabe. Son outil de prédilection en main, le boucher s'en est allé venger sa progéniture. Un acte gratuit, filmé sans artifices. Un fait divers sordide comme l'est Carne. Un moyen-métrage incommodant se terminant sur un constat amer. Ce même fil conducteur qui ne s'est jamais rompu. Les happy end, Gaspar Noé n'en voulait déjà pas à l'époque. Il abandonne les spectateurs en enfermant son héros en taule et sa fille à l'assistance publique...

Ce n'est qu'après quelques années de prison que l'on retrouve le boucher. Gaspar Noé a eu le temps de mûrir son premier projet de long-métrage. Cinq années durant, le cinéaste repoussera sa réalisation jusqu'à ce que la créatrice de mode versaillaise Agnès Troublé lui donne un coup de pouce financier afin qu'il puisse enfin le mettre en chantier. Seul Contre Tous signifie à travers sa seule appellation, toute la rancœur d'un individu livré à lui-même dans une société qu'il ne reconnaît pas. Philippe Nahon est toujours présent. La jeune Blandine Lenoir également. Nouvelle venue au casting, l'actrice Frankie Pain, éternel second rôle aux formes généreuses qui ici, incarne le rôle de la maîtresse du boucher. Vulgaire, avare, autoritaire. Le genre de femme qu'il ne fallait surtout pas mettre entre les pattes de notre héros. Surtout que la prison n'a pas calmé l'ancien boucher chevalin qui a perdu sa boutique, devenue la propriété d'un commerçant... arabe. Un comble pour notre bonhomme. Deux cents francs en poche, pas de boulot, et vivant aux côtés de sa maîtresse et de sa belle-mère, le boucher étouffe. Mais ce qui semble le répugner encore davantage encore, c'est l'idée d'avoir un gosse avec elle. Car après l'avoir sautée, la voilà qui arbore fièrement un ventre tout rond. Huit ans ont passé entre Carne et Seul Contre Tous, et pourtant, rien n'a changé. Le style est le même. Les couleurs également. Le personnage créé par Gaspar Noé continue de croiser la lie de notre société. Allant même jusqu'à se permettre quelques traits d'humour fort peu innocents (le héros se faisant traiter d'ivrogne par le client d'un bar qui à la suite d'une altercation, demande lui-même au barman de lui resservir un coup).
Si le personnage incarné par Philippe Nahon apparaît jusqu’au-boutiste dans les propos qu'il rumine sans cesse (certains d'entre eux s’entre-chevauchant même), il est facile de ressentir le malaise qui l’étreint puisque la majorité des individus qu'il est amené à croiser sur sa route demeurent absolument répugnants. La maîtresse, le gérant du supermarché, ou bien même la prostituée toxicomane, tous laissent le sentiment d'une humanité parcourue par la misère. Alors que bon nombre de longs-métrages érigent les serial killer comme une nouvelle forme de héros en les jetant directement dans la fosse aux lions, Seul Contre Tous explore ce qui précède la transformation d'un individu en un monstre froid. Le boucher de Gaspar Noé ressemble à ces hommes qui parce qu'ils ont connu la déchéance absolue, ont choisi des chemins de traverse meurtriers. Mais à la manière d'un Michael Haneke, le français exploite le délire de son héros en imaginant une conclusion sanglante qui, par sa propre lâcheté, ou par amour pour sa fille, ne fera finalement l'objet que d'un fantasme évoqué lors d'un visuel graphiquement perturbant. Avant d'abandonner son héros et d'aller planer au dessus d'une rue où jouent quelques enfants demeurés sourds à la tragédie d'un homme né sous une mauvaise étoile...

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