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jeudi 5 janvier 2023

Le Soleil de trop près de Brieuc Carnaille (2022) - ★★★★★★★★☆☆

 


 

Jusqu'à ce que débarque en salle le 28 septembre dernier le premier long-métrage du réalisateur, scénariste et dialoguiste français Brieuc Carnaille, celui-ci n'avait œuvré que dans l'écriture, et ce, à une seule occasion. Auteur en 2010 du scénario de L'étranger de Franck Llopis, Brieuc Carnaille n'avait plus fait parler de lui jusqu'à son retour douze ans plus tard. Et lorsque l'on découvre son véritable premier projet en tant que scénariste (aux côtés de Clément Roussier) et de réalisateur intitulé Le Soleil de trop près, on ne peut que regretter qu'il ait tardé à se lancer dans une carrière de cinéaste. Si le thème de la schizophrénie revient régulièrement sur le devant de la scène, rares auront été les réalisateurs capables d'aller aussi loin dans le réalisme de cette terrible maladie. Le Soleil de trop près s'intéresse au personnage de Basile, jeune homme qui vient de passer un long séjour en hôpital psychiatrique et qui à sa sortie part s'installer chez sa sœur Sarah (l'actrice et mannequin Marine Vacth). Contraint de suivre un traitement médicamenteux relativement lourd et d'assumer de se rendre régulièrement auprès du spécialiste qui le suit, Brieuc Carnaille fait tout d'abord apparaître Basile comme un simple affabulateur, un original qui pour draguer les filles s'invente une vie qui ne lui appartient pas. Mais alors que le traitement qu'il prend ne semble pas avoir beaucoup d'effets sur sa maladie, le caractère étonnant de celui qui s'apparente au premier abord à un innocent mythomane révèle en réalité un mal beaucoup plus inquiétant. Si quelques séquences permettent de mieux cerner la maladie dont est atteint le personnage central du récit, le réalisateur octroie une place importante au sein de l'étrange duo que forment Basile (Clément Roussier) et sa sœur Sarah. Une ambiguïté qui s'explique naturellement puisque leurs parents ne sont plus là même si le trouble s'installe parfois au sein de ce couple qui n'en est pas vraiment un puisque la jeune femme vit également sous le même toit que son compagnon Nassim (Hakim Faris)...


La comparaison avec l'inconfortable Préjudice d'Antoine Cuypers, autre cinéaste relativement rare, est inévitable puisque le long-métrages traitait déjà sept ans en arrière des implications de vivre auprès d'un malade atteint de schizophrénie. Nathalie Baye dans le rôle de la mère sacrifiait sa propre existence au profit de son fils Cédric (Thomas Blanchard). Un cauchemar authentiquement bouleversant qui trouve désormais son pendant à travers l’œuvre de Brieuc Carnaille et surtout, l'interprétation de Clément Roussier qui en pseudo Albert Dupontel incarne un Basile tour à tour attachant et inquiétant. Le film annonce les crises à venir à travers une image épileptique et un Basile dont les propos deviennent violents et incohérents. On n'oubliera pas de si peu la performance du jeune acteur dont la carrière vieille de douze ans n'est pour l'instant constituée que d'une dizaine de téléfilms, épisode de séries télévisées, courts et longs-métrage. Sobre mais parfois glaçant, Clément Roussier explore toutes les étapes de la maladie. Entre les passages d'accalmie lors desquels l'homme est capable de tenir une conversation téléphonique au sein de l'entreprise qui l'emploie, la relation nouvelle qu'il va entretenir auprès d'Élodie (Diane Rouxel) et de son fils Léo (le tout jeune Léon Durieux), et ces séquences effroyables et pesantes qui décrivent cette maladie qui fait si peur. Le spectateur tangue alors sur son siège, entre son aptitude à accepter de suivre les aventures peu ''reluisantes'' d'un être ''différent'' atteint d'un grave trouble psychiatrique et le malaise qu'instaure parfois la vision clinique du cinéaste. Dans le rôle de Basile, l'acteur Clément Roussier se montre tout à fait apte à interpréter le personnage de Basile et permet non seulement de comprendre le poids que peut représenter la vie auprès d'un schizophrène. Marine Vacth est de son côté particulièrement convaincante dans le rôle de la sœur. Une Sarah enceinte, épuisée, physiquement au bout du rouleau mais qui toujours, continue à observer Basile comme le frère qu'elle doit secourir. Le Soleil de trop près est une œuvre brillante et essentielle qui permet d'ouvrir les yeux sur une maladie psychiatrique grave qui généralement effraie tant que l'on n'a pas pris les bonnes dispositions pour en connaître les fondements. À voir, absolument...

 

jeudi 13 décembre 2018

Les Garçons Sauvages de Bertrand Mandico (2018) - ★★★★★★★★★★



Ce devait être le 1500ème article, mais trop pressé d'en parler, je n'ai pas eu le courage d'attendre deux articles supplémentaires...


LE film de l'année... ça ne veut pas dire grand chose. Tout étant histoire de (dé)goût et de couleur, chacun y trouvera son compte. Pour ma part, et en supposant que je n'assiste à aucune projection inédite d'ici la fin du mois, MON film de l'année 2018 est français. Il est le premier long-métrage de son auteur (si l'on ne tient pas compte de Hormona qui en 2015 proposait une anthologie constituée de trois de ses courts-métrages), le cinéaste Bertrand Mandico, et surtout, l'adaptation d'un roman culte The Wild Boys: A Book of the Dead de l'un des grands écrivains de la Beat Generation, William S. Burroughs. Sexe, violence, addictions, homosexualité, saphisme, tout cela dans un contexte d'anticipation. Tel est Les Garçons Sauvages. En 2018, rares auront été les occasions de véritablement s'évader sur grand écran. D'un point de vue strictement hexagonal, à part les blockbusters venus d'Outre-Atlantique et les dizaines de comédies pépères, le public français n'aura pas vraiment eu beaucoup d'occasions de ressortir de sa salle de cinéma préférée essoré, vidé, bouleversé, violenté, tout en ayant été magistralement accompagné durant presque deux heures dans un conte aussi sombre que lumineux. Par des interprètes tous magnifiques. Un film qui au-delà de sa singulière approche toute masculine, ne se révèle jamais l’œuvre misogyne que certain(e)s aimeraient faire paraître.

Entrelacé de séquences renvoyant directement à la culture pop des années 60, 70 et 80, le long-métrage de Bertrand Mandico est en NOIR et en BLANC. Le reflet du bien et du mal. Du sang et du sperme. Ceux qui coulent dans les veines de ce quintette en négatif du Club des Cinq du britannique Enid Blyton, mais dont les références s'étendent bien plus loin. Bien que le cinéaste ait ses propres sources d'inspiration que l'on n'oserait pas affirmer être freinées par l'ouvrage de William S. Burroughs, Les Garçons Sauvages appelle autant le spectateur à évoquer ses propres modèles, comparant ainsi le travail d'orfèvre de Bertrand Mandico (lequel s'est lui-même chargé de l'adaptation), d'une part, à tout ce qu'il a construit sa vocation de cinéphile.

Forcément, Les Garçons Sauvages rappellera tout d'abord le roman Lord of the Flies de William Golding même si le réalisateur avoue avoir été principalement (et logiquement) inspiré par le roman de William S. Burroughs. Avouant également un fait que le spectateur aura déjà vérifié de visu sur grand écran : Que le film de Bertrand Mandico s'inspire également très fortement du roman de Jules Verne, Deux ans de Vacances. Mais là où ce dernier évoquait du moins pour un temps, la fraîcheur et l'insouciance de la jeunesse, Bertrand Mandico s'y refuse totalement et signe une œuvre gothique et mortifère d'une beauté visuelle parfois fulgurante. Impossible de quitter l'aventure et de reprendre une activité normale dans les minutes qui suivent. L'expérience est unique. Ou presque. Comme si dans un shaker, le cinéaste avait mêlé à ce lait étrange coulant des verges végétales sur l'île où se situe une partie de l'intrigue, des expériences aussi fortes que le Singapore Sling du grec Nikos Nilolaïdis, le ¿Quién Puede Matar a un Niño? de l'espagnol Narciso Ibáñez Serrador, le Clockwork Orange du britannique Stanley Kubrick, ou encore le The Night of the Hunter de Charles Laughton.

Extraordinaire interprétation de la part des cinq ACTRICES, oui, des femmes, pour interpréter, des hommes. Enfin, des gamins. Le cinéaste s'est appuyé sur l'un des point essentiels du film : la caractérisation des personnages. Que l'on parle ici de Romuald, Jean-Louis, Hubert, Tanguy et Sloan, respectivement interprétés par Pauline Lorillard, Vimala Pons, Diane Rouxel, Anaël Snoek et Mathilde Warnier, ou du « Capitaine » magistralement incarné par l'acteur belge Sam Louwyck et de sa « complice » Séverine (envoûtante Elina Lowensohn), on reste littéralement subjugués. Comment oublier le témoignage de Jean-Louis et de ses camarades lors du procès qui les accuse du meurtre de leur professeur de lettres ? L'incroyable séquence qui durant ce même procès met face aux accusés, un procureur (hallucinant Christophe Bier) vampirisant totalement l'espace ? Cette longue virée à bord d'un rafiot hanté par un Captaine-démon aussi effroyable que le Malin de l'extraordinaire Gok-Seong du sud-coréen Na Hong-Jin ? Cette île-huître habitée par une végétation luxuriante et par des phénomènes plus qu'étranges ? Ou encore Séverine qui d'un pas feutré s'invite en icône insaisissable lors d'un simulacre d'acte sexuel nécrophile ?

Les Garçons Sauvages est d'une richesse visuelle et sonore inouïs !!! Le travail effectué sur la photographie (Pascale Granel) et sur le montage (Laure Saint-Marc) est d'une créativité sans limites. Mais que serait l’œuvre de Bertrand Mandico sans l'immense apport du compositeur français Pierre Desprats qui à travers une dizaine de compositions exprime toute l'angoisse, l'horreur et la luxure de ces Garçons Sauvages. Des musiques additionnelles accompagnent l'ensemble (Es War Einmal de Cluster), Pierre Desprats malmenant certaines d'entre elles dont la célèbre Danse de la fée Dragée qui entre ses mains devient terriblement angoissante.
Réduire Les Garçons Sauvages au stupre et à sa violence serait faire preuve de mauvais esprit. Le long-métrage de Bertrand Mandico est un poème macabre qui fouille même jusque dans le cinéma le plus lointain (on pense parfois à certains « Tableaux de Méliès » ou à la vague expressionniste allemande) et respecte un cahier des charges voulant qu'aucun secteur n'ait été favorisé plutôt qu'un autre. Mise en scène, choix des interprètes, musique, photographie, costumes, montage, scénario, et j'en passe. Les Garçons Sauvages est un chef-d’œuvre. Un très grand coup de maître par un cinéaste que l'on attendra forcément au tournant...

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