''Ce film est un
chef-d’œuvre... !''
Voici le genre de phrase qu'il m'arrive parfois d'éructer comme un
fait inéluctable et qui aujourd'hui est renvoyée à toute sa
futilité lorsque surgit l'instant où il faut savoir peser et
différencier ce qui tient véritablement de l'exploit, du film le
plus ordinaire. Encore aujourd'hui ai-je envie d'ouvrir les fenêtres
du salon pour que tout le monde entende ce que j'ai à hurler au
sujet du long-métrage tout à fait inattendu qu'est Good
Luck, Miss Wyckof de
Marvin J. Chomsky et
qui m'est tombé entre les mains puis entre les yeux presque par
hasard. Prêt à passer pour le fou du quartier si même un seul de
mes nombreux voisins décide le jour même de se procurer puis de
projeter dans son salon cet extraordinaire expérience
cinématographique. Auteur de nombreux épisodes de séries
télévisées durant sa carrière, Marvin
J. Chomsky a osé avec Good Luck, Miss Wyckof,
donner une véritable leçon de caractérisation. L'un de ces
critères essentiels que tout bon cinéphile exige généralement
mais qui manque en réalité dans la majeure partie des cas. Surtout,
le long-métrage demeure plus de quarante-cinq ans après sa sortie
comme l'un des plus beaux mais aussi dans doute, l'un
des plus cruels portraits de femmes bafouées. D'abord par Mère
Nature, qui afflige l'héroïne Evelyn Wyckoff d'une ménopause
précoce alors qu'elle n'est âgée que de trente-cinq ans. Ensuite
par la société, à une époque qui officiellement ne pratique plus
la ségrégation raciale depuis deux ans (comme le prouvent les
quelques élèves afro-américains mêlés aux étudiants blancs de
l'établissement scolaire où l'intrigue se déroule majoritairement)
mais qui n'accepte toujours pas qu'un de ces derniers puisse
fréquenter un individu de couleur. L'affliction intervenant ensuite
d'un point de vue intime puisque la vie sexuelle de cette charmante
professeur de latin se résume au néant... Jamais Evelyn n'a connu
l'amour. Jamais elle n'eut l'occasion d'être au bras d'un homme. Et
c'est pourquoi le Docteur Neal (Robert Vaughn) choisit de la confier
aux bons soins de son ami psychiatre le docteur Steiner (Donald
Pleasence). Mais pour cela, la jeune femme doit se rendre
régulièrement à Wichita où se trouve le cabinet du spécialiste.
L'occasion en outre de retrouver lors de chaque voyage, le chauffeur
du car, Ed Eckles (Earl Holliman) avec lequel elle va sympathiser et
surtout découvrir qu'elle est capable de plaire aux hommes...
Retrouvant le sourire,
ses amies et collègues de travail sont ravies de découvrir
qu'Evelyn qui jusque là était au bord de la dépression, a retrouvé
sa joie de vivre... Mais ne croyez surtout pas pour autant que Marvin
J. Chomsky et la scénariste Polly Platt aient choisi de laisser leur
personnage principal nager dans les eaux tranquilles de l'amour et de
la passion. Car en effet, plus que la jolie idylle que promet la
rencontre entre le chauffeur de car et la prof de latin qui pour le
coup aura les effets d'un pétard mouillé, Good Luck, Miss
Wyckof entre
dans cette catégorie très particulière de drames qui vous
torturent aussi méticuleusement l'esprit que son auteur traite sa
protagoniste ! Autant dire qu'il va falloir profiter du court
vent de fraîcheur dont Evelyn et le spectateur bénéficieront
puisque après cela, l'existence de cette femme respectée mais
réservée ressemblera à un véritable chemin de croix. Et autant
dire que la pression qu'impose parfois la mise en scène Marvin J.
Chomsky pousse à la suffocation. S'il existe en général une
frontière entre la réalité et la fiction, ici, l'interprétation
de l'actrice Anne Heywood est d'une justesse et d'un vérisme
absolument remarquables. Tout dans l'expression du visage signifie la
souffrance physique et morale de l'héroïne. Les jugements de
valeurs sont ici bouleversés par l'entremise d'une relation
''amoureuse'' entamée dans la douleur, dans le secret et la honte.
Marvin J. Chomsky n'y allant pas avec le dos de la cuillère, Evelyn
tombe dans une spirale infernale, entre désir et soumission. Terreur
et plaisir charnel. Et dont les conséquences atteindront un point de
non retour dans une société qui n'aura pas encore su évoluer et
accepter ce qui à l'époque était encore envisagé comme une
transgression. À l'issue du récit l'on ressort bouleversé, essoré
par tant d'acharnement et de pessimisme. Face à cette projection
d'un désir refoulé et d'un statut social renversé, les éléments
extérieurs et intérieurs se déchaînent jusqu'à la conclusion.
L'une des très grandes qualités de l'œuvre ici adaptée du roman
éponyme de William Inge publié douze ans auparavant, en 1967 se
trouve également dans l'écriture des dialogues. D'une puissance
rare, comme lors des échanges entre l'héroïne et le psychiatre
(Donald Pleasence se révélant tout autant admirable dans son rôle),
l'étude sociale et psychologique est ici fouillée en profondeur.
Ajoutons à cela la mélancolique bande musicale du compositeur
américano-autrichien Ernest Gold et l'on tient là une œuvre
sublime, dépressive certes, mais assurément inoubliable...
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