Oser s'attaquer à un monument tel que le Shining
de Stanley Kubrick, c'est le pari insensé que se sont tout d'abord
lancés le réalisateur Mark Romanek et le scénariste Glen Mazzara
avant que le projet d'adaptation du roman de Stephen King Doctor
Sleep
n'échoue finalement entre les mains de Mike Flanagan qui déjà en
2017 avait adapté son roman Jessie.
Tout remonte en 1977 lorsque l'écrivain américain fait publier ce
qui chez nous sortira deux ans plus tard sous le titre Shining,
l'enfant lumière
chez l'éditeur Alta.
S'emparant du sujet, le réalisateur, scénariste et producteur
Stanley Kubrick réalise en 1980 Shining.
Un long-métrage qui provoquera chez le romancier un certain rejet
puisque le cinéaste américain modifia certains concepts comme celui
visant à faire du personnage de Jack Torrance un individu luttant en
permanence contre son addiction à l'alcool, contre sa violence et
contre ses mauvais démons. Kubrick choisissait alors de faire
intervenir des forces extérieurs expliquant l'état de délabrement
psychologique du personnage central du récit. Quant à l'épouse de
Jack Torrance, Wendy, sa forte personnalité fut dévoyée pour la
transformer en une femme faible et souvent passive... Stephen King
fut à ce point attristé que dix-sept ans plus tard il écrivit le
scénario de la mini-série en trois parties de Mick Garris Shining :
Les Couloirs de la peur qui
selon lui était beaucoup plus proche du roman original...
S'il
y a bien un ouvrage que personne ne s'attendait à voir être publié
trente-six ans après le chef-d’œuvre Shining,
c'est bien sa suite intitulée Doctor
Sleep.
La genèse de ce roman remonte à bien des années postérieures à
l'édition du roman original puisque Stephen King se demande
longtemps après la sortie de Shining
ce qu'il a pu advenir du jeune Danny. Un prétexte pour étudier
l'évolution d'un enfant victime d'un lointain traumatisme et tout
comme pour son défunt père, d'une addiction à l'alcool. Stephen
King projetant ainsi ses propres démons qui le virent consommer de
façon irraisonnée de l'alcool et des drogues dans les années
soixante-dix et quatre-vingt. Cette séquelle suit ensuite le chemin
de la rédemption. Celle de Danny, désormais incarné à l'écran
par l'acteur britannico-américain Ewan McGregor (Petits
meurtres entre amis,
Transpotting,
Le veilleur de nuit,
The Ghost Writer,
etc...), alcoolique au dernier degré comme le fut son père. Un
marginal qui donne d'ailleurs son nom au titre puisque le Docteur
Sleep, c'est lui. Accompagnant les malades d'un hospice qui emploie
en outre son nouvel ami Billy Freeman (l'acteur Cliff Curtis) lors de
leurs derniers instants de vie, la véritable préoccupation de
Stephen King à l'élaboration du récit reste sans doute celle du
rôle de Père. Il s'agit bien là du thème central qui chez lui
s'exprime à travers une certaine forme d'atavisme, de prédisposition
à l'alcoolisme et à la violence comme cela était le cas chez son
père...
La
présence au sein du récit de nouveaux personnages permet une fois
encore à Stephen King d'opposer le Mal au Bien. Si la toute jeune
Abra Stone (Kyliegh Curran) possède elle aussi le pouvoir du
''Shining'', Danny apparaît comme son protecteur. Car à ce pouvoir
immense qui permet notamment à ceux qui en sont dotés de
communiquer par télépathie, de percevoir les morts ou d'influencer
mentalement les autres, le récit oppose un antagoniste à la
hauteur, chez Stephen King, du Randall Flagg du Fléau
ou d'André Linoge de La
tempête du siècle.
Des antagonistes extrêmement puissants rejoins cette fois-ci par
l'une des ''Grandes Méchantes'' créées à travers les décennies
par l'un des plus célèbres écrivains de la littérature
d'épouvante et parmi lesquelles l'on retrouve Annie Wilkes de
Misery,
Margaret White de Carrie
ou bien Mrs. Carmody
de The Myst.
Toutes sortes de fanatiques auxquelles s'oppose cette fois-ci à
travers la présence d'une ''créature'' très proche de la
mythologie des vampires, le personnage de Rose O'Hara (incarnée à
l'image par Rebecca Ferguson) et de sa petite communauté d'hommes et
de femmes itinérants nommée ''Le
Nœud Vrai''.
Un atout majeur pour cette séquelle puisque Stephen King dans le
roman et Mike Flanagan dans son adaptation cinématographique y
développent l'idée d'un groupe d'individus ayant découvert la
possibilité de prolonger leur existence en prélevant l'énergie
vitale d'enfants possédant le Shining...
Doctor
Sleep
est aussi l'examen de conscience d'une Amérique malade à travers ce
que l'on peut supposer être également une dérive sectaire. Rose et
sa petite communauté semblent à la fois se référer au film de
vampire Near
Dark
de Kathryn Bigelow même si ses vampires buvaient du sang afin de
connaître la vie éternelle tandis que les membres du ''Nœud
Vrai''
absorbent la vapeur de leurs jeunes victimes en souffrance pour des
raisons similaires et se référer ensuite aux sectes meurtrières
dont celle du gourou Charles Manson semble être la première en
ligne de mire. Notons d'ailleurs que le film s'avère parfois très
violent, surtout lors de la séquence montrant l'assassinat d'un
enfant par les membres du ''Nœud
Vrai''.
Difficile de comparer Doctor
Sleep
à Shining
tant ce dernier confinait parfois à la perfection. Pourtant, louable
est la volonté de Mike Flanagan de nous rappeler le génie de
Stanley Kubrick en réinvestissant les longs couloir de l'Overlook
dans la dernière partie du long-métrage, en réutilisant le Dies
iræ
comme point d'orgue d'une bande musicale signée cette fois-ci de The
Newton Brothers en lieu et place de Wendy Carlos ou encore en
proposant de somptueux travellings aériens lorsqu'il s'agit pour
Danny et Abra de mettre un terme définitif aux agissement de Rosa...
Doctor
Sleep étend
son champ d'investigation en explorant des thématiques similaires
tout en les aménageant vers de nouveaux profils. Chez Danny, la
rédemption passe par l'abandon de sa consommation d'alcool, l'aide
aux malades en fin de vie et son sacrifice pour la jeune Abra. Le
rituel de Rosa et des membres du ''Nœud
Vrai''
évoque quant à lui une certaine forme de chamanisme diabolique. Et
puis, il y a ce retour aux sources, menant nos héros jusqu'à
l'hôtel Overlook désormais délabré. L'occasion pour Mike Flanagan
d'exploiter les différents mythes du récit original. Tandis qu'au
démarrage de Doctor
Sleep
l'on retrouve le Danny enfant, sa mère Wendy ainsi que Dick
Hallorann anciennement incarnés par Danny Lloyd, Shelley Duvall, et
Scatman Crothers et désormais interprétés par Roger Dale Floyd,
Alex Essoe et Carl Lumbly, c'est avec une certaine angoisse que l'on
attendait le retour de l'iconique Jack Torrance cette fois-ci joué
par Henry Thomas en lieu et place de l'irremplaçable Jack Nicholson.
Les fans de la mythologie Shining
seront malgré cette petite ''coquille'' heureux de retrouver de
nombreux symboles de l’œuvre originale. Entre les décors et
d'autres personnages encore, telles les deux petites jumelles ou la
vieille Mrs.
Massey
de la chambre 237. Si Doctor
Sleep
ne souffre évidemment pas de la comparaison avec Shining,
Mike Flanagan s'en sort malgré tout avec les honneurs. Son
adaptation aura au moins soufflé l'espoir d'une vie meilleure pour
ses personnages en détruisant ce qui pouvait ronger jusque là leur
conscience...
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