Si certains fans de David
Cronenberg n'ont sans doute jamais cessé d'estimer que la totalité
de son œuvre est demeurée dans la droite lignée de ses premiers
travaux portant sur le Body Horror
et donc la modification des organismes sous toutes leurs formes, la
vérité est que parmi ses dernières œuvres, certaines explorèrent
des terres étrangères au mythe qui le forgea. Alors que son fils
Brandon a repris la relève sur grand écran avec Antiviral
dès
2012 pour ensuite poursuivre les travaux de son père avec Possessor
en 2019 et Infinity Pool
en 2003, un déclic semble avoir poussé Papa Cronenberg à revenir
à ses premières amours. Tout d'abord en 2022 avec l'homonyme de son
propre second long-métrage Crimes of the Future
sorti en 1970. Une déception, immense. Un résultat très en dessous
de ce que l'on pouvait attendre de l'auteur de Videodrome,
La mouche,
Faux-semblants,
Crash
ou le méconnu mais néanmoins bouleversant Spider.
Trop complexe, trop froid, sans âme, Crimes of
the Future
version vingt et unième siècle désole par sa sécheresse et cette
absence d'empathie vis à vis de spectateurs qui pour beaucoup n'y
comprirent pas grand chose. C'est donc avec une certaine inquiétude
malgré tout mêlée de curiosité que l'on pouvait découvrir fin
avril dernier, son ultime (?) opus, The Shrouds
sorti sur notre territoire sous le titre Les
linceuls.
Sans être d'un agnosticisme résolu, David Cronenberg y met malgré
tout quelques points d'honneur à illustrer son athéisme. Ici, le
linceul en question ne se réfère effectivement pas à celui
conservé dans la cathédrale de Turin en Italie et pour lequel est
entretenue la légende selon laquelle il s'agirait d'une pièce de
tissu ayant enveloppé le corps du Christ après sa crucifixion. Des
analyses au radiocarbone ayant certifié dans le courant de l'année
1988 qu'elle remonterait en réalité à beaucoup plus tard. David
Cronenberg enfonce d'ailleurs le clou à travers ce curieux sacrilège
dont le héros du récit incarné par Vincent Cassel est
l'initiateur. Empêchant ainsi véritablement aux morts leur droit au
repos éternel... La question religieuse étant ainsi assumée par le
réalisateur, il nous livre avec The Shrouds,
une œuvre terrible. Parce qu'elle est le fruit du deuil que le
canadien dû vivre à la suite du décès de son épouse Carolyn en
juin 2017 alors qu'elle n'était âgée que de soixante-six ans. Le
long-métrage est donc tout d'abord inspiré du drame que vécu David
Cronenberg.
Mais
connaissant l'artiste, il était forcément inenvisageable que The
Shrouds prenne
la forme d'un drame classique. Lui, préfère utiliser les outils
dont il est devenu le père-fondateur et l'un des plus grands
représentants. Il semblera cependant que le film est beaucoup moins
généreux que ses ancêtres lorsqu'il s'agit de farfouiller dans les
chairs de ses victimes. Outre la présence de Becca, épouse de Karsh
(interprété donc par Vincent Cassel) et première des trois
personnalités féminines à être incarnées à l'écran par Diane
Kruger et à apparaître victime d'un cancer et de monstrueuses
cicatrices, c'est bien le corps allongé de l'épouse du héros
enfermée dans un linceul six pieds sous terre qui dérange. Sans
avoir malgré tout osé exposer un corps luisant de putréfaction,
c'est bien la simple évocation des corps livrés à la vue de leurs
proches dans un cimetière d'un nouveau genre qui se trouve alors
projeté au cœur de la polémique. À cela, et donc aux technologies
directement liées au concept, David Cronenberg ajoute un
gloubiboulga d'idées contemporaines et parfois fumeuses dont les
centres d'activité sont l'ingérence de certains pays, les nouvelles
technologies, tout ceci manié de façon à créer un climat de
paranoïa qui malheureusement a beaucoup de mal à convaincre (voir
Invasion of the Body Snatchers de
Philip Kaufman qui en 1978 et dans un autre ordre d'idées était
beaucoup plus significatif en la matière). En employant Vincent
Cassel dans le rôle principal, David Cronenberg ne semble pas cacher
sa volonté de se projeter lui-même à l'image. La ressemblance
entre les deux hommes étant parfois relativement étourdissante.
D'une complexité qui en refroidira sans doute plus d'un, The
Shrouds
n'est cependant pas un cas unique dans la carrière de son auteur.
Avant lui, David Cronenberg avait déjà notamment osé
l'impensable : adapter à l'écran l'inadaptable Naked
Lunch
de l'écrivain américain William S. Burroughs. Comme souvent chez
des auteurs tels que David Cronenberg ou David Lynch, c'est au
spectateur de se faire sa propre analyse du sujet, quitte à passer à
côté de l'expérience visée au profit d'une autre, beaucoup plus
personnelle. Notons la présence au générique du fidèle
compositeur et chef-d'orchestre canadien Howard Shore qui signe ici
une partition musicale absolument remarquable en ce sens où elle
prend immédiatement aux tripes et au cerveau. Des nappes
synthétiques véritablement envoûtantes, glaçantes mais dont la
qualité ne parvient malheureusement pas à faire du dernier effort
du cinéaste l'un de ses meilleurs films...
En ce moment, on peut préférer Kronenbourg à Cronenberg... :-)
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