mardi 27 février 2018

Jean de Florette de Claude Berri (1986) - ★★★★★★★★☆☆



Je me souviens encore de la découverte, il y a plus de trente ans, de ce premier volet du diptyque que forment Jean de Florette et sa suite Manon des Sources. Un véritable festival des sens. Le genre de long-métrage qui malgré le drame qui entoure inexorablement ses personnages vous donnait envie de recourir à une forme de retour à la nature. Jeter à la poubelle une existence vouée à l'accumulation d'objets aussi hétéroclites qu'inutiles et à un mode de pensée autrement plus futile que les préoccupations liées à la terre que foulent au quotidien les paysans de nos campagnes. Redécouvrir aujourd'hui Jean de Florette permet plus que jamais de ressentir ce besoin de fuir un monde où règnent en maîtres absolus et sans partage, la dématérialisation, l'individualisme et ce besoin irrépressible de reconnaissance. Pour vivre heureux, vivons cachés derrières ces collines embrasées, caressées par les rayons d'un Soleil généreux. S'allonger entre deux rangées de légumes, tendre l'oreille et écouter le chant des cigales, celui des oiseaux, ou le doux et irrégulier murmure du vent.
D'après Marcel Pagnol pourtant, vivre à la campagne n'est pas une sinécure. Surtout lorsque l'on vient de la ville et que l'on tente d'imposer à Mère Nature une science apprise dans les livres et basée sur un certain nombre de probabilités. Parmi lesquelles, sans doute, certaines confirmeront les études menées par des chercheurs en agronomie qui n'auront jamais été au delà de la simple théorie basée sur des formules mathématiques assez logiques à comprendre mais ne prenant jamais en compte la mauvaise humeur d'une nature hostile envers celles et ceux qui voudraient lui donner des leçons. Jean de Florette est d'abord le combat d'un homme contre la nature. Nature imprévisible, désordonnée, dont le comportement est toujours la source d'ennuis pour celui qui n'a pas pris le temps de l'écouter, de l'apprivoiser. Tellement revêche envers l'homme de la ville, l'homme de science qui plante ses graines les mains gantées, qu'il lui arrive de faire tomber la pluie là où personne ne l'attend, laissant désœuvré celui qui espérait encore il y a un instant, pouvoir de nouveau remplir son puits et offrir à son potager, de quoi étancher sa soif. Conspué par des hommes et des femmes qui ne connaissent que la mauvaise réputation de ceux de la ville, Jean Cadoret dit « Jean de Florette », fils de Florette Camoins, dite Grafignette, débarque en Provence, près d'un joli petit village, à la ferme des Romarins qu'il a reçu en héritage après la mort du propriétaire, son oncle Pique-Bouffigue, frère de Florette. Jean arrive avec femme et enfant. Aimée, et surtout la charmante Manon, qui sera interprétée plus tard par la magnifique Emmanuelle Béart dans le second épisode tourné la même année. C'est là qu'ils font la connaissance d'Ugolin Soubeyran, de la famille Soubeyran dont l'un des rares représentants à part lui demeure César, dit le Papet. Pas très intelligent celui que nomme son oncle Galinette. Pas très propre sur lui non plus. Mais l'amour que porte au nom des Soubeyran l'ancêtre vieillissant est tel, qu'il décide de tout faire pour que Jean et sa famille renoncent à leur bien, et acceptent de le vendre à bas prix. Et pourquoi pas aux Soubeyran eux-même. Tout ça pour des œillets !

On l'aura compris, Jean de Florette n'est plus seulement le combat d'un homme contre la nature mais aussi celui de ce même individu face à deux membres d'une même famille prêts à tout pour lui prendre son bien. Au centre du duel qui va s'engager : l'eau. Comme elle sera également au centre de Manon des Sources. Mais alors que dans ce second volet, c'est tout un village qui se battra pour le retour de cet élément fondamental, la bataille menée dans Jean de Florette prend une allure individualiste à laquelle personne ne tentera d'apporter une solution heureuse. Chacun chez soi et les moutons seront bien gardés. C'est forcément la faute au bossu, puisqu'il est de la ville. C'est lui qui refuse de se mêler à ceux du village. Tout au plus entretiendra-t-il une relation amicale avec Ugolin. Le voisin vilain mais généreux. Prêt à lui offrir quelques sceaux d'eau pour ses cultures. Et en arrière-plan, un Papet qui veille à ce que le nouvel arrivant se lie d'amitié avec son neveu afin de faciliter la vente prochaine du domaine au profit de l'ami Ugolin. Sauf que Jean de Florette, avec ses paysages magnifiques, ses collines à perte de vue, son village, sa fontaine, et sa chaleur écrasante va prendre les allures d'une épreuve longue et douloureuse pour le personnage qui prête son nom au titre de ce premier volet.

Un personnage incarné par le déjà immense et très prisé Gérard Depardieu. Un acteur dont le jeu fascine déjà depuis de nombreuses années certains cinéastes. Tel Bertrand Blier qui lui offrira en 1974 son premier rôle principal dans le cultissime Les Valseuses. Après cela, ce fils de tôlier-formeur en carrosserie croise la route des plus grands réalisateurs français ou étrangers de l'époque. Claude Sautet, Jacques Roufio, Bernardo Bertolucci, Marco Ferreri, Barbet Schroeder, Claude Miller, Alain Jessua, Alain Resnais, François Truffaut, Daniel Vigne ou Alain Corneau pour n'en citer que quelques-uns, vont asseoir la réputation de cet acteur hors norme qui du coup, se trouvera donc à l'affiche en 1986 et pour la seconde fois de sa carrière, dans une œuvre mise en scène par le cinéaste, producteur, scénariste et acteur français Claude Berri. Jean de Florette est sans doute cette année là, le projet de la plus grande ampleur qu'ait tourné jusqu'à maintenant le réalisateur. Il s'agit surtout pour Claude Berri d'adapter l’œuvre de l'écrivain Marcel Pagnol, dont la particularité fut d'avoir d'abord réalisé un long-métrage éponyme en 1952 avant d'en écrire la novélisation en 1963. S'il demeurait un interprète dont la présence paraissait déjà évidente et plus que vraisemblable, il s'agissait bien de l'immense Yves Montand, avec lequel Gérard Depardieu allait partager en toute modestie l'affiche du Choix des Armes d'Alain Corneau cinq ans auparavant.

Plus compliquée fut la participation de Daniel Auteuil dont Claude Berri avait plutôt judicieusement cerné une carrière d'acteur qui jusque là était demeurée anecdotique. Cantonné aux rôles légers dans des comédies tout aussi insouciantes, l'acteur avait pourtant interprété quelques personnages plus durs (Les Fauves) et semblait donc capable d'incarner le très important rôle d'Ugolin. Il ne fut pourtant pas le premier choix du cinéaste puisqu'au départ, Claude Berri avait prévu de réengager l'acteur-humoriste Coluche après sa superbe interprétation dans Tchao Pantin en 1983 (qui lui valut d'ailleurs le César du meilleur acteur l'année suivante). Mais un problème de cachet mettait un terme à la proposition du cinéaste devant un Coluche apparemment peu intéressé par le montant proposé. Au regard des rushs, le spectateur peut s'estimer heureux d'avoir pu finalement contempler Daniel Auteuil, infiniment plus convaincant que l'acteur-humoriste. Quant à Jacques Villeret, c'est après le refus catégorique d'Yves montand de le voir incarner Ugollin qu'il fut écarté du projet. C'est l'actrice et parolière Élisabeth Depardieu, alors épouse de Gérard jusqu'au début des années quatre-vingt dix qui assure le rôle d'Aimée, la femme de Jean.

Claude Berri réalise une œuvre dense, merveilleusement interprétée, mise en musique par un Jean-Claude Petit au sommet de sa carrière (suivront notamment les bandes originales de Cyrano de Bergerac et de Uranus, tous deux également interprétés par Gérard Depardieu), et s'inspirant de l'opéra La forza del destino du compositeur romantique italien Giuseppe Verdi. La photographie est belle, les différents paysages servant de cadre au récit sont de toute beauté et sont le reflet d'une France profonde idyllique. Mais ces belles images ne doivent pas nous faire oublier que derrière cette impression de calme et de chaleur, se cache la transposition rurale de thématiques vécues dans les milieux urbains. Ce rêve partagé par des millions d'individus ivres de pouvoir un jour transporter leur quotidien dans un univers moins austère et bétonné que les grandes villes peu cacher en son sein, de vrais drames humains. Depardieu, Montand et Auteuil forment un trio inoubliable et intemporel. Jean de Florette est de ces longs-métrages que l'on pourrait regarder en boucle tout en leur imaginant un déroulement moins sombre faisant de ses héros de véritables compagnons de route. Un aspect qui malheureusement pour ses personnages et pour le bonheur des cinéphiles ne fera que s'accentuer dans l'excellente suite Manon des Sources...
Interview d'Yves Montand + les rushs de Coluche 

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