Pour son premier
long-métrage en tant que réalisateur et scénariste, le japonais
Akihiro Hata signe une œuvre ambitieuse pour un budget qui pourtant
ne semble avoir tourné autour que de trois ou quatre millions
d'euros. Coproduction franco-luxembourgeoise, Grand ciel
s'inscrit dans une veine sociale mêlant thriller et fantastique pour
un résultat qui dépasse de très loin le simple statut de projet
incluant une critique du monde moderne sous les atours d'une dystopie
plus ou moins futuriste. Le titre se réfère à un projet immobilier
éponyme de grande ampleur, écologique, une vision paradisiaque d'un
quartier chaleureux, lumineux, arboré, mais qui tranche radicalement
avec ce chantier monstrueux où Vincent travaille depuis peu. Un
personnage central excellemment incarné à l'image par l'acteur
Damien Bonnard. Un ouvrier ambitieux, qui compte bien demeurer en
place même si son contrat doit se terminer dans les jours à venir.
Par chance, l'un des ouvriers qui travaillent de nuit et à ses côtés
disparaît sans donner de nouvelles. Et parce que l'un de ses
supérieurs lui a rapidement promis de prendre prochainement de
l'avancement, Vincent accepte tout d'abord de prendre la place
d'Ousmane (Issaka Sawadogo), le collègue disparu. Alors qu'ils
travaillent ensemble dans les étages inférieurs d'une immense tour
enfouis dans le sol où le béton a tendance à s'effriter, Saïd
(Samir Guesmi), Mihai (Tudor Aaron Istodor), Ahmed (Ahmed Abdel
Laoui) et Vincent découvrent un soir qu'une autre équipe a bouché
le trou qu'ils avaient réalisé tôt le matin même afin de résoudre
le problème lié à la mauvaise qualité du béton. Pour Saïd, cela
devient une évidence : Afin de ne pas perturber le chantier,
Ousmane a probablement été retrouvé mort et pour ne pas alerter
les autorités, son corps a été coulé dans le béton... Aussi
évident que puisse paraître ce projet de dissimulation de corps
évoqué par ce personnage de syndicaliste très impliqué dans les
conditions de travail de ses collègues, le script d'Akihiro Hata et
des scénaristes Jérémie Dubois et Camille Lugan est en réalité
beaucoup moins évident qu'il n'y paraît. Grand
ciel
oppose tout d'abord deux points de vue dont le contraste est
relativement saisissant. D'un côté, ce projet immobilier, véritable
havre de paix étincelant de couleurs, lumineux et paisible et de
l'autre, ce chantier, marqué par la grisaille du béton, la
poussière, le bruit et l'obscurité. L'on évoquera d'ailleurs à ce
sujet la remarquable photographie de David Chizallet et les décors
d'Aurore Casalis qui offrent à ces derniers l'apparence d'un ogre
gigantesque qui dévore les ouvriers.
Un
cadre étouffant, anxiogène, labyrinthique, à l'image de ces
fondations, canaux ininterrompus de pièces qui rappellent les
fameuses backrooms
des espaces liminaux dont cultivent l'image certains usagers des
réseaux sociaux. Ici, l'ouvrier est traité par la hiérarchie comme
de la main-d’œuvre dont la santé et la sécurité n'est
évidemment pas la priorité. D'autant plus que l'on découvre que
parmi les employés, certains n'ont pas de papiers et sont présents
illégalement sur le territoire français. Grand
ciel s'inscrit
donc dans une certaine réalité sociale fascinante, éreintante,
asphyxiante, déployant également chez son personnage principal une
certaine forme d'ambivalence entre le soucis de protéger ceux qui
bientôt seront sous ses ordres et celui de conserver le poste qui
lui permettrait un jour de vivre en compagnie de sa petite amie Nour
(Mouna Soualem) et de son beau-fils au cœur même du complexe
immobilier auquel il participe lui-même à la construction. Le
long-métrage d'Akihiro Hata n'est pas qu'un empilement de poncifs
qui dans ce genre de production fait les beaux jours des réfractaires
à toute forme d'autorité puisque sous les oripeaux du drame social
où la disparition de plusieurs ouvriers est maintenue secrète par
les dirigeants de l'entreprise de construction, le réalisateur
ajoute à Grand ciel un
élément fantastique qui participe à l'étrangeté de cette œuvre
qui n'est plus alors qu'une critique sociale mais devient à travers
la monstrueuse structure d'acier et de béton, une allégorie où
l'immeuble en chantier dévore ceux qui le bâtissent. Où tout
ouvrier, qu'il meure ou disparaisse tout simplement est remplacé
d'un simple claquement de doigt. Compositrice du groupe de musique
nantais Mansfield.
TYA,
la violoniste française Carla Pallone crée à l'occasion une bande
musicale envoûtante, qui imprègne le long-métrage d'une ambiance
lourde, pesante, voire même surnaturelle. À laquelle s'ajoute un
sound-design absolument dément qui colle à merveille à
l'environnement dans lequel sont projetés les protagonistes. Une
œuvre réaliste mais ponctuée d'éléments fantastiques qu'Akihiro
Hata choisit finalement de ne pas expliciter dans leur totalité.
Reste au spectateur de se faire sa propre idée s'agissant des
événements étranges qui surgissent lorsque Vincent investit les
fondations du chantier... Une très grande réussite...



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