Six ans après avoir
traité du voyeurisme avec El Techo de Cristal
et cinq après avoir indirectement évoqué le cannibalisme sous
couvert d'une spirale meurtrière avec La Semana
del Asesino,
le réalisateur et scénariste espagnol Eloy de la Iglesia se pencha
en 1977 sur un sujet tout aussi dérangeant à travers l'évolution
délétère d'un couple qui depuis plusieurs années cherche à avoir
un enfant. Cristina (l'actrice et chanteuse espagnole Ana Belén) et
Marcos (Juan Diego) ont beau consulter des spécialistes depuis des
années, rien n'y fait. Jusqu'au jour où ''miraculeusement'', la
jeune femme est enfin enceinte. Mais alors que le couple s'arrête à
une station-essence afin de faire le plein, en s'approchant d'un
chien Cristina est agressée par l'animal. Choquée, celle-ci fait
une fausse couche et les espoirs du couple sont alors réduits à
néant. Sur les conseils de leur ami, le professeur Celanova (Ramón
Repáraz), Marcos emmène son épouse passer quelques jours à la
mer. Là-bas, ils sont régulièrement suivis par un chien
ressemblant étonnamment à celui qui attaqua la jeune femme. Mais
plutôt que de se montrer apeurée, Cristina demande à Marcos de
faire monter l'animal à l'arrière de leur voiture le jour où ils
décident de rentrer chez eux... Plutôt que de s'attaquer
frontalement au sujet extrêmement délicat d'une déviance d'ordre
sexuel liant ''intimement'' l'héroïne et la ''créature'' du titre,
Eloy de la Iglesia cherche davantage à décrire le lent délitement
du couple à travers ce troisième ''protagoniste'' représenté par
cet animal qui peu à peu va prendre une place prépondérante et
s'intercaler entre l'homme et sa femme. Détaillant au fil du récit
deux individus dont l'union se révèle, au fond, progressivement
dysfonctionnelle, et ce dans une Espagne Post-Franco (le cinéaste
engageant le personnage de Marcos dans une voie politique), Eloy de
la Iglesia emploie de manière intelligente quelques procédés dont
il a l'habitude. Et notamment celui de l'ellipse. Permettant ainsi au
scénario d'Enrique Barreiro de voir le jour sous un prisme beaucoup
moins gratuit que le thème ne le voudrait même si le jeu que jouera
Cristina avec Marcos montrera des signes de perversité appuyés par
les incessants sourires narquois de la jeune femme... Rien ne va plus
entre les deux époux. Ici, le chien prend de plus en plus de place
tandis que celle de Marcos s'amenuise peu à peu. Un grand nombre de
séquences prêtent ainsi à l'animal une importance de plus en plus
considérable au sein du foyer.
Eloy
de la Iglesia a beau apporter de l'eau au moulin de Cristina lorsque
celle-ci se confie à Bruno (le chien auquel elle choisi donc de
donner le prénom que le couple avait prévu de donner à l'enfant
qui devait naître quelques semaines plus tôt) sur l'ambition de
Marcos, qui selon elle, ne l'a épousée que par intérêt, le
réalisateur semble pourtant plus proche moralement de ce dernier
puisque rien ne vient véritablement étayer les propos de la jeune
femme tandis que lui se dévoile sous les oripeaux du fervent
chrétien, consultant régulièrement un prêtre incarné par Manuel
Pereiro et surtout comme un homme très amoureux, fidèle, et ce même
si un soir d'ivresse il se laisse attirer entre les bras de sa très
insistante partenaire qui à ses côtés anime une très populaire
émission de télévision... Œuvre parfois touchante, La
Criatura
aurait pu n'être qu'un drame classique sur la fin du couple entre un
homme et son épouse minés par leur incapacité à devenir parents
mais Eloy de la Iglesia offre en outre une vision terriblement
ambiguë des relations entre la jeune femme et son chien. Un second
''couple'' se forme ainsi entre eux, que pas même une femelle
offerte par Marcos ne viendra séparer. Le réalisateur espagnol
confond alors volontairement les rapports Homme/Femme avec ceux que
devraient entretenir cette dernière avec son animal de compagnie. Et
c'est bien ici l'usage justement de l'ellipse qui cultive l'idée que
la relation qu'entretient Cristina avec Bruno a dépassé de loin le
cadre de la normalité. Jusqu'à cette conclusion que le cinéaste
espagnol laisse au spectateur tout le loisir d'examiner et
d'admettre. Une manière fort pertinente d'évoquer l'amour interdit
entre une femme et son chien sans voir les foudres de la censure
s'abattre sur l’œuvre d'un cinéaste décidément
anticonformiste...
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