On aura beau dire, trouver de quoi critiquer l'homme, mais Roman
Polanski reste un immense artiste. Et si le répéter, le ressasser,
le marteler peut d'évidence en choquer certains, qu'importe puisque
le bonheur est là, s'étalant sur de grandes toiles blanches, dans
des salles plongées dans le noir, exposé devant des yeux toujours
plus ébahis par le spectacle qui leur est proposé. Pourtant,
j'avoue avoir longtemps hésité à regarder Oliver Twist
en raison d'une écriture qui n'appartient pas directement au
cinéaste. En effet, son dix-huitième long-métrage est une
adaptation du roman éponyme de l'écrivain britannique Charles
Dickens dont il ne s'est même pas chargé de l'écriture du scénario
puisque celle-ci a été confiée au dramaturge et scénariste
sud-africain Ronald
Harwood. Sa présence au sein d'une longue filmographie survenant
chronologiquement juste après l'immense chef-d’œuvre Le
pianiste
ne semble pas être le fruit du hasard mais entre plutôt dans une
certaine logique de désacralisation d'un passé trouble cette
fois-ci traité à travers non plus des faits ayant réellement eu
lieu durant la première moitié du vingtième siècle mais à
travers une fiction écrite voilà près de cent-quatre-vingt ans...
Oliver Twist, ici incarné à l'écran par Barney Clark, est
peut-être ainsi le jeune Roman qui dans sa Pologne natale vécu la
Seconde Guerre Mondiale, survécu au ghetto de Cracovie et dû vivre
séparé de ses parents, dans la précarité, témoin très jeune de
la violence des rues... Car Oliver
Twist,
c'est justement l'histoire que nous racontent et le roman, et cette
énième adaptation cinématographique. Se retrouvant au départ dans
un orphelinat aux règles strictes, le jeune Oliver est ensuite
engagé dans une entreprise de pompes funèbres dont il va rapidement
fuir la violence en prenant à pieds des chemins de campagnes menant
jusqu'à la capitale londonienne. Arrivé à bout de souffle, affamé
et les chaussures trouées, il est rapidement repéré par le jeune
Artful Dodger (Harry Eden) dit ''le Rusé'' qui l'introduit chez
Fagin (Ben Kingsley). Un vieil homme aussi usé que les vêtements
qu'il porte sur le dos mais surtout, un grand manipulateur entouré
de jeunes voleurs qu'il a lui-même formé pour son propre profit.
C'est donc dans cette même intention qu'il prend sous son aile
Oliver. Prenant soin de lui, le nourrissant, Fagin a de grands
projets pour ce gamin d'à peine dix ans. Mais alors qu'un jour
Oliver suit Artful et un autre de ses nouveaux ''amis'' afin de voler
des passants dans la rue, il se retrouve accusé de vol par un client
de librairie avant d'être emmené au tribunal afin d'y être jugé...
Heureusement
pour lui, le propriétaire de la librairie, M. Brownlow (Edward
Hardwicke) affirme qu'il est innocent et décide de prendre l'enfant
sous son aile en l'accueillant chez lui. Malheureusement pour Oliver,
on ne quitte pas Fagin et son groupe de voleurs aussi facilement. Et
bien que le garçon puisse compter sur le soutien de la jolie Nancy
(Leanne Rowe), le compagnon de cette dernière, William Sykes (Jamie
Foreman) a d'autres projets pour le jeune orphelin qu'il pense être
capable de balancer le réseau à la police... Si
l'on devait compter les chefs-d’œuvre réalisés par Roman
Polanski depuis ses débuts de carrière qui ont commencé en 1955,
les doigts de deux mains ne suffiraient probablement pas. Oliver
Twist
vient ainsi rejoindre la longue liste des œuvres du cinéaste
franco-polonais à côté desquelles il ne faut surtout pas passer.
Depuis un temps très récent, le directeur de la photographie
polonais Pawel Edelman est devenu un fidèle collaborateur de Roman
Polanski. En fait, depuis Le
pianiste.
Une fidélité qui depuis n'a jamais été démentie puisqu'il a
récemment travaillé sur The
Palace,
le dernier long-métrage à ce jour du cinéaste. Et plus que jamais,
Oliver Twist
témoigne de la précision chirurgicale avec laquelle Roman Polanski
pense son œuvre. Le directeur de la photographie mais aussi le chef
décorateur et directeur artistique polonais Allan Starski insufflant
ainsi au long-métrage une poésie visuelle qui n'a objectivement que
très peu d'équivalent dans le monde du cinéma. D'une beauté à
couper le souffle, chaque plan rejoint ce que votre serviteur a pour
habitude de comparer à des tableaux subitement pris d'une vie qui
leur est propre. De l'orphelinat en passant par la campagne et
jusqu'aux ruelles sombres et crasseuses des quartiers pauvres de
Londres, le film est d'une beauté absolument sidérante. Écrasé
par le poids d'un savoir-faire artistique hors normes, le scénario
de Ronald Harwood fait figure de parent pauvre au sein d'un grand
œuvre qui permet malgré tout à Roman Polanski d'y exprimer une
fois de plus certaines de ses obsessions...
D'ailleurs,
contrairement à ce que pourrait laisser supposer la présence au
sein du récit d'un héros âgé de seulement dix ans, Oliver
Twist
n'est pas un conte pour enfants mais plutôt une critique virulente
de la société victorienne dénonçant notamment l'exploitation et
la maltraitance des enfants, la pauvreté et les injustices. Tout
ceci dans un contexte où la criminalité explose, entre simple
violence verbales, vols et assassinats. Plus curieux est la place
prise par le jeune héros au sein du récit. Celui dont le nom orne
l'affiche ne semble pourtant pas être directement acteur de sa
propre existence mais fait davantage figure d'observateur de la
société. Souvent installé en arrière-plan du récit, sa place
n'est donc pas celle qu'on lui prêterait tant la présence à
l'écran de certains personnages tels que Fagin, William Sykes ou
même Artful Dodger lui volent régulièrement la vedette. Se
déroulant dans les années 1830, le film traite des sujets les plus
sombres dans une Angleterre victorienne balbutiante. Les couleurs
chatoyantes de la campagne anglaise laissant rapidement la place à
une ville de Londres sombre, désespérée, crasseuse, vérolée par
la violence et qui semble peu à peu préparer la vague de meurtres
abominables qui endeuilleront quelques décennies plus tard le
sordide quartier de Whitechapel comme en témoignent certains plans
nocturnes et embrumés absolument magnifiques. Notons enfin
l'extraordinaire incarnation des personnages et en premier lieu,
celui de Fagin, interprété à l'écran par un Ben Kingsley tout à
fait méconnaissable et dont l’ambiguïté tiraille en permanence
le spectateur qui ne sait plus où donner de la tête entre empathie
et animosité. Si Barney Clark est craquant, souvent placé en
arrière-plan des autres interprètes il ne fait plus figure alors
que de lointain symbole d'une Angleterre décrépite quand Jamies
Foreman impose une présence à l'image tout à fait saisissante. Au
final, Oliver Twist
est un très grand film. Un prodige visuel sans cesse renouvelé,
interprété par des actrices et acteurs grimés selon des standards
caricaturaux de l'époque. Bref, du grand cinéma, sombre mais
populaire. À voir ou revoir absolument...
.png)
.png)
.png)
.png)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire